Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie

Hého hého, on cherche du boulot

Génération chômeurs : ceux qui sont vraiment victimes de la fatalité, ceux qui sont armés pour s’en sortir

Près de 40 000 nouveaux chômeurs sont venus grossir les effectifs de Pôle emploi en avril, portant leur nombre à 3,264 millions. Parmi ces demandeurs d'emploi, lesquels sont les mieux préparés pour rebondir ?

Atlantico : A 3,224 millions en mars, le chômage avait déjà atteint un niveau record. Celui-ci a encore augmenté de 39 800 au mois d’avril, pour arriver à 3 264 400 (+12,5% en un an). Même si les situations des chercheurs d’emploi ne sont jamais tout à fait les mêmes, arrive-t-on à distinguer certains profils ? Quels sont-ils ?

Didier Demazière : La population des demandeurs d’emploi dans son ensemble réunit une multiplicité de situations. La question du profil se formule par rapport à l’enjeu central du chômage, qui est la sortie, et donc les chances d’accéder à l’emploi. C’est par rapport à cela que des travaux sont menés en vue de définir des profils spécifiques de demandeurs d’emploi. Pôle emploi, et l’ANPE avant, a également tenté de définir une typologie de demandeurs d’emploi pour ajuster son offre de services, sur une base assez abstraite, calculée en fonction d’un certain nombre de caractéristiques (âge, diplôme, sexe) et ainsi définir la probabilité de retrouver un emploi dans un temps donné.

Par exemple, un jeune aura plus de chances de retrouver un emploi qu’une personne plus âgée sans diplôme. L’offre de service sera ajustée en conséquence. Ces typologies sont discutables dans la mesure où les travaux de statistiques montrent qu’il y a des groupes à risque qui cumulent un certain nombre de facteurs défavorables. Or, le problème ne vient pas du fait d’avoir un de ces facteurs, mais de les cumuler.

Marianne Champion : Il n’y a pas un profil particulier qui ressort. En revanche, on constate que les jeunes diplômés, (selon leur formation) rencontrent principalement des difficultés en début de carrière pour trouver leur premier poste et ils cumulent parfois de nombreux CDD. Les parcours ne sont plus aussi linéaires et il y a davantage de profils dits « atypiques » et de demandes de personnes en situation de réorientation. La demande de conseils est également croissante de la part des plus de 50 ans.

Qui sont les personnes les plus en difficulté dans leur recherche d’emploi ? A quoi ces difficultés tiennent-elles ?

Didier Demazière : On distingue plusieurs cocktails de facteurs défavorables, comme par exemple, cumuler un âge relativement élevé, un métier manuel, l’absence de diplôme et le fait d’entrer en chômage à partir d’un licenciement économique. Cette combinaison de variables, à partir des statistiques, vous donne des chances très faibles de retrouver un emploi.

Pour la population répondant à ces caractéristiques, le chômage est un choc, un accident non prévu et donc traumatisant. Elle n’a pas de capital (en termes de diplômes) à faire valoir sur le marché du travail, elle est souvent relativement âgée, ce qui est un facteur de diminution d’attractivité de la main d’œuvre extrêmement fort en France dans la période actuelle. Ce cocktail de facteurs est assez peu corrigé par la recherche d’emploi. Dès lors qu’on a ce profil, le fait de chercher de façon intensive ou irrégulière a peu d’incidence sur le taux de retour à l’emploi.

Le profil que je viens de définir est tout de même très particulier. En établissant ces profils très particuliers, on identifie des sous-catégories de chômeurs que l’on peut caractériser par des probabilités d’accès à l’emploi. De même, habiter dans une zone urbaine sensible, être issu de l’immigration et être un jeune homme, définissent des probabilités d’accès à l’emploi qui sont faibles.

Si on isole une seule de ces variables (par exemple, être originaire d’une zone sensible ou ne pas avoir de diplôme, ou être licencié économique), on trouve encore une assez grandes variété de devenirs. Aucune variable n’est prédictive à elle seule, il faut les cumuler et qu’elles aillent dans le même sens. Si vous prenez un jeune qui a de l’expérience, un diplôme de l’enseignement supérieur et qui vit dans une métropole, le taux de retour à l’emploi est élevé.

Marianne Champion : Ce sont notamment les personnes qui ont difficilement accès aux informations liées à la recherche d’emploi. Par exemple, la situation sera plus compliquée pour quelqu’un qui n’a pas d’ordinateur, et donc pas Internet ; il mettra plus de temps pour connaître les offres d’emploi et donc pour répondre à celles qui l’intéresse. Or, tout va très vite aujourd’hui et il faut être plus réactif que les autres, surtout pour les postes où les candidatures sont nombreuses.

Cela est également plus difficile pour les personnes confrontées brutalement à la situation de chômage, après un licenciement par exemple, surtout pour celles ayant travaillé de nombreuses années dans une même entreprise. La remise en question imposée est forcément déstabilisante. 

Comment ces chômeurs, qui doivent faire face à de nombreuses barrières indépendantes de leur volonté, peuvent-ils les dépasser pour retrouver un emploi ?

Didier Demazière : Il est possible de dépasser ces barrières dans le sens où les profils ne valent pas condamnation. Ils ne sont pas totalement prédictifs de l’avenir individuel.  L’ensemble des manières d’être présent sur le marché du travail pèse. Ce que l’on met sous la vaste étiquette des recherches d’emploi, ce n’est pas seulement relever les annonces internet, y répondre, envoyer des CV, etc. C’est aussi être inscrit dans des réseaux, se faire recommander, recevoir des informations pour un emploi qui va se libérer mais n’est pas encore sur le marché…

Cela ne garantit pas pour autant que l’on va pouvoir dépasser les caractéristiques négatives évoquées plus haut. Pour comprendre, il faut descendre au niveau individuel, où les probabilités que j’ai indiquées n’ont pas de sens dans la mesure où on trouvera toujours des chômeurs de 54 ans licenciés après une carrière d’ouvrier, et qui en dépit de tout cela retrouveront un emploi. Une série d’éléments qualitatifs entrent en ligne de compte, et notamment l’inscription, l’insertion et la prise de position sur le marché du travail, entendues comme l’ensemble des circuits par lesquels passe l’information sur l’emploi.

Marianne Champion : Il ne faut pas rester seul(e) dans sa recherche d’emploi, s’assurer d’avoir les bons outils et une bonne organisation. Il est donc absolument nécessaire de se faire accompagner et conseiller lorsque l’on est confronté(e) à une difficulté quelle qu’elle soit. Si la situation se bloque, il faut déterminer d’où cela peut provenir. Il existe de nombreux dispositifs Pôle Emploi et un conseiller peut vous prescrire différents types d’actions adaptées comme des formations qualifiantes, diplômantes ou encore de ré-orientation, bilan de compétence ou Validation d’Acquis d’Expérience.

Il est possible également de faire appel à des services extérieurs comme ceux que nous proposons : aide à la rédaction de CV, lettres de motivation, coaching emploi pour savoir comment s’adresser aux recruteurs, préparer ses entretiens d’embauche, etc.

Qui sont en revanche les personnes en recherche d’emploi les mieux « armées » pour rebondir ? Cela tient-il à leur catégorie socio-professionnelle, au bassin d’emploi où elles vivent… ?

Didier Demazière : Depuis les années 1970, si on compare les catégories socio-professionnelles, il vaut mieux être cadre supérieur que cadre moyen, cadre moyen plutôt qu’ouvrier qualifié, et ainsi de suite. Cela est vrai autant pour les risques de chômage que pour les chances d’en sortir. Cette hiérarchie des catégories est absolument stable dans le temps. Cela est vrai pour d’autres variables, comme le diplôme par exemple. Toutes les statistiques le prouvent : plus on est diplômé, plus ce « capital » nous permet de sortir du chômage.

Marianne Champion : Les personnes habituées aux contacts, allant de l’avant et n’ayant pas peur de s’appuyer sur leur réseau professionnel seront forcément plus à l’aise dans leur recherche et seront donc mieux armées pour avancer et rebondir. Cependant, d’autres éléments facilitent une recherche d’emploi : l’importance du bagage professionnel, des spécialisations dans un secteur d’activité où la demande est forte ou encore la taille plus ou moins conséquente de la zone de recherche. Effectivement, une personne au profil généraliste ou peu expérimentée, habitant dans un secteur où le chômage est important, aura plus de difficultés qu’une personne ayant des compétences spécifiques recherchées, surtout s’il habite proche ou dans une grande ville.

Pour retrouver un emploi aujourd’hui, faut-il être plus mobile que jamais ? Faut-il être plus audacieux qu’avant ? Si oui, comment ?

Didier Demazière : La catégorie de main d’œuvre la plus mobile géographiquement est celle des jeunes. Deux facteurs l’expliquent : chez les moins de 25 ans le taux de propriétaires est le plus faible, et c’est également chez eux que le taux de célibat est le plus élevé. On observe un élargissement de l’aire géographique de recherche d’emploi. Ceci étant dit, lorsque l’hypothèse de déménager se présente, un ensemble de calculs relatifs au logement et à la famille interviennent, qui peuvent jouer contre.

Pour se différencier, on a vu certains demandeurs d’emploi recourir à des pratiques spectaculaires, mais qui se comptent sur les doigts de la main. On observe une diversification des moyens de recherche, en particulier chez les plus jeunes au travers d’internet. Mais rendre son profil attractif par ce biais est limité aux jeunes, plutôt diplômés ; ce n’est pas généralisé, et encore moins aux emplois peu qualifiés.

Les emplois peu qualifiés sont pourvu essentiellement sur recommandation, car les entreprises doivent avoir des garanties sur la fiabilité de la personne, mais également faire des économies dans le processus d’embauche. Le marché du travail n’est pas un marché homogène dans lequel un certain nombre de stratégies de recherches seraient efficaces sur son ensemble. Selon les caractéristiques des emplois, les pratiques de recherche et de recrutement sont différentes.

Une personne qui n’a pas de relations ou n’obtient pas d’informations sur l’emploi par son réseau, a moins de chance de retrouver un travail. On trouve des spirales de chômage dans certaines zones d’emploi où il y a eu destruction massive d’emplois, car plus on a de chômage dans une zone, plus les réseaux sont inefficaces. Pour qu’un réseau fonctionne, il faut que des personnes travaillent afin de faire circuler les informations. Il faut avoir son réseau dans le système productif, sinon celui-ci ne sert à rien.

Marianne Champion : La mobilité est incontestablement un avantage, surtout si l’on habite dans un secteur réputé difficile et où le taux de chômage est élevé. En agrandissant sa zone de recherche, on multiplie logiquement ses chances et les opportunités. Plus audacieux, oui bien sûr, tout en veillant à ne pas dépasser certaines limites ! Avoir une candidature originale peut être envisageable, mais il faut absolument que cela ait un intérêt par rapport au poste visé. En revanche, il faut effectivement être actif et ne pas hésiter à aller à la rencontre des recruteurs pour obtenir des entretiens, ne serait-ce que pour réaliser des enquêtes professionnelles. Cela demande du temps mais il faut bien utiliser tous les outils existants (téléphone, réseaux sociaux, salons professionnels, etc.) pour développer son réseau professionnel.

Propos recueillis par Gilles Boutin

Commentaires
Nos articles sont fermés aux commentaires.