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"On est passé d'un terrorisme importé à un terrorisme implanté"
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"On est passé d'un terrorisme importé à un terrorisme implanté"

En 2008, un rapport dressait le portrait-robot des terroristes islamistes vivant en Occident. L'un de ses auteurs, Alain Bauer, nous explique ce qui pousse des jeunes, parfois nés en France, à basculer dans le terrorisme.

Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

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Atlantico : Existe-t-il un risque européen de déstabilisation de populations mal-intégrées par des radicaux ?

Alain Bauer : Ce n'est pas un risque européen, c'est un risque international. Il y a un processus en cours de passage d'un terrorisme importé à un terrorisme implanté, via deux changements dans le mode de recrutement des opérateurs. Premièrement, ils peuvent maintenant être nés en Occident mais malgré tout choisir la rupture et la radicalisation. Deuxièmement, Internet est un booster de la radicalisation car si pour l'instant il est absolument nécessaire pour eux d'être allé dans des camps d’entraînement à l'étranger, notamment dans la zone afghano-pakistanaise, à terme ce ne sera plus indispensable.

C'est moins visibles dans les opérations spectaculaires, mais dans un certain nombre d'affaires, on peut déjà observer un mix entre des terroristes qui sont passés par un entraînement à l'étranger et d'autres qui n'ont jamais quitté le territoire.

Internet peut être un outil suffisant pour se radicaliser ?

Oui, on peut se radicaliser de plusieurs façons. Seul, en groupe... Et Internet peut aider à basculer, car ce n'est pas un instrument passif, il permet d'échanger avec d'autres personnes.

Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer ce basculement. Ça peut être la découverte d'une identité qu'ils ne connaissaient pas ou qu'ils avaient perdue, un engagement face à l'image d'un drame quelconque lors d'une opération militaire... Ces jeunes ne sont pas en détresse, ils se considèrent en mission. Une mission qui vise à répondre à la manière dont ils se sentent maltraités et mal reconnus, à leur malaise d'être entre deux cultures et à leur volonté de lutter contre l'action de l'Occident jugé trop pro-israélien ou occupant des lieux sacrés de l'islam.

L'intégration est un processus plus complexe qu'il n'y paraît et qui n’empêche pas la rupture.

Ce basculement peut-il aussi passer par la fréquentation de mosquées où sont délivrés des prêches radicaux ?

Ce n'est pas tant le prêche qui est important, plutôt le dialogue qui s'ensuit entre notre jeune qui est en recherche et quelqu'un qui lui donne de mauvaises réponses. Cet interlocuteur peut être un ami de l'imam, son traducteur, ou quelqu'un qui fréquente assidûment un cercle d'anciens du djihad.

La question religieuse n'est pas pertinente. On a pas besoin d'aller voir un curé pour être un extrémiste catholique et on a pas besoin d'aller voir un imam pour être un extrémiste musulman. L'islam n'est pas un sujet en soit, c'est sa dérive qui peut poser problème. Et même quand il se radicalise, il ne produit pas mécaniquement du terrorisme.

Qu'est-ce qui incite au passage à l'acte ?

Les guerres ! Le grand guerrier revenu du champs de bataille ! La plupart des jeunes gens qui veulent devenir pompier ou aviateurs font une fixation là-dessus. Qu'est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez petit ?

Pompier, comme mon père.

Et pourtant, vous n'êtes pas allé à l'église des pompiers. Si votre frère était allé sur le champ de bataille, vous auriez peut être voulu devenir militaire, et si quelqu'un vous avait raconté ses exploits dans la lutte contre l'infidèle, vous auriez peut être voulu être salafiste.

Vous ne pensez pas qu'il existe une différence entre un enfant de huit ans qui veut devenir pompier et un jeune de 20 ans qui va poser des bombes...

Pourquoi ? Parce que vous l'avez décidé ? Il y a des gens qui décident de faire ce qu'ils font parce qu'ils ont un modèle qui leur plaît et qu'ils pensent que c'est juste. Dans la moitié du monde, les terroristes sont des résistants, et vice-versa.

La rationalité nait d'une culture, d'une histoire, d'expériences diverses qui vous amènent à être croyant ou non, à voter à gauche ou à droite et à mettre ou ne pas mettre de bombes. Dans l'histoire, il n'y a pas de règle basique. A part "tu ne tuera point", et encore...

Puisque ces jeunes pensent être dans leur bon droit, comment les arrêter ?

Le recrutement de terroristes peut être mis à mal par des actions de suivi, de décèlement, d'infiltration, où on compte essentiellement sur la qualité du renseignement humain. Chacun peut se rendre compte de l'évolution d'un terroriste potentiel, de part son l'habillement et son comportement. Le processus n'est pas totalement invisible, mais il faut y prêter attention.

La France utilise beaucoup de moyens qui vont dans ce sens. Ce qui explique que c'est un des pays où on interpelle le plus de présumés terroristes et où il y a le moins d'attentats.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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