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Ce qui est aujourd'hui fondamental pour le Front national, beaucoup plus que de briser le plafond de verre, c'est la question du désenclavement.
Ce qui est aujourd'hui fondamental pour le Front national, beaucoup plus que de briser le plafond de verre, c'est la question du désenclavement.
©Allociné

Evaporation électorale

FN qui stagne dans les sondages, Juppé au zénith : la nouvelle formule des colères françaises a-t-elle totalement changé ?

Dans un climat d'exaspération grandissante, entre menace terroriste, colère des policiers et mécontentement économique, aucun candidat ne semble capable de capter la colère des électeurs. Une situation qui pourrait aboutir à une augmentation du taux d'abstention.

Jean-Yves Camus

Jean-Yves Camus

Chercheur associé à l'Iris, Jean-Yves Camus est un spécialiste reconnu des questions liées aux nationalismes européens et de l'extrême-droite. Il est directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR)

Il a notamment co-publié Les droites extrêmes en Europe (2015, éditions du Seuil).

 

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Atlantico : Alors que monte l'exaspération des Français, entre mécontentement économique, menace terroriste, rejet de l'Europe et grogne de la police, vers quel(s) parti(s) ou figure(s) politique(s) les électeurs en colère s'orientent-ils ? Au regard de l'offre électorale, qui aujourd'hui réussit à récupérer l'exaspération grandissante et les inquiétudes des électeurs ? 

Jean-Yves Camus : Pour l'instant personne ne réussit à récupérer les électeurs en colère, tout simplement parce que nous n'avons pas encore le casting de l'élection présidentielle.

Une possibilité est également à considérer : que durablement, personne ne récupère ces électeurs et que l'on se dirige vers une augmentation tendancielle du taux d'abstention. Il est tout à fait envisageable que les Français choisissent de ne plus se déplacer parce qu'ils considèrent qu'au fond, tout cela ne les concerne plus.

Ce qui est à peu près sûr, c'est que si Alain Juppé est désigné comme le candidat de la droite à l'issue de la primaire, ce n'est pas lui qui récupèrera le potentiel d'exaspération. Il ne joue d'ailleurs pas cette carte-là et mise au contraire sur le rassemblement et le capital d'apaisement. Nicolas Sarkozy peut - et il fait tout ce qu'il faut pour - capter cette exasperation mais il a un handicap : il a deja exerce le mandat presidentiel.

Par ailleurs, certains candidats, qui ne sont pas des candidats d'exaspération, marquent une volonté de rénover la vie politique. Ainsi, Emmanuel Macron est susceptible de mobiliser des gens qui jusqu'ici ne se sentaient pas particulièrement concernés par l'enjeu de la présidentielle, notamment parce qu'ils y voyaient un duel de titans, de candidats qui appartiennent à une génération qui n'est pas la leur et qui ont déjà exercé le pouvoir. Emmanuel Macron entend ainsi incarner une autre façon de faire de la politique, en dehors des appareils partisans. Jean-Frédéric Poisson mise aussi là-dessus, sur un tout autre créneau politique. 

Alors que le Front national semble bénéficier d'un contexte favorable, comment expliquer que le parti continue de stagner dans les intentions de vote ? Quels sont les facteurs pouvant expliquer les difficultés de progression du parti ? Peut-on considérer que les limites du Front national sont atteintes ? 

Pour l'instant, les intentions de vote ne décollent pas mais il faudra voir quel sera le prochain baromètre après la manifestation policière prévue pour le 26 octobre, et après les derniers remous qu'on a connus ces derniers jours autour des questions liées à la police et à la sécurité dans les établissements scolaires.

Nous ne sommes plus dans une situation de sous-déclaration massive des intentions de vote pour le Front national, qui existait encore dans les années 1990 : le vote se déclare plus facilement. Tous les sondeurs sont d'accord sur ce point. Cela ne veut pas dire pour autant que le Front national ait atteint son point culminant. Le Front national peut progresser, mais ça n'est pas ce qui lui permettra d'arriver au pouvoir. La question clé n'est pas de savoir s'il peut passer des 28% des régionales de 2016, à 30% dans un autre scrutin, car même à 30%, s'il est seul, il ne sera pas en mesure de participer au pouvoir. Ce qui est aujourd'hui fondamental pour le Front national, beaucoup plus que de briser le plafond de verre, c'est la question du désenclavement.

A cet égard, il est intéressant de s'attarder sur les déclarations et les éléments mis en place par ceux qui, à l'intérieur de la grande famille des droites, entendent protester contre le cordon sanitaire mis autour du Front national. Je fais allusion au meeting qui aura lieu au début du mois de décembre entre Robert Ménard, Jean-Frédéric Poisson, Charles Beigbeder et quelques autres. Si ce meeting se tient, avec celles et ceux qui sont annoncés, cela laisse entrevoir une solution de désenclavement, certes marginale. Néanmoins, cela signifie qu'à l'intérieur de la grande famille des droites, certains considèrent qu'il est temps de mettre un terme à l'isolement du Front national.

Face à la vivacité des réactions de ces derniers jours sur la question des policiers et vis-à-vis de Bernard Cazeneuve, Nicolas Sarkozy a bien compris que le Front national était un "péril mortel" pour les Républicains et pour sa candidature, et qu'il ne fallait pas être en retrait par rapport à la frange la plus radicale des sympathisants LR sur les thématiques qui peuvent booster le Front national. Nicolas Sarkozy essaie donc de surjouer son attitude parce qu'il a, me semble-t-il, l'impression qu'il y a vraiment un risque. Tout le monde est d'ailleurs conscient de ce risque. Nous avons assisté au cours des deux-trois dernières années à un grand changement : l'évolution de l'attitude des sympathisants des Républicains et du Front national sur la question des alliances à la base. Il y a encore deux-trois ans, la porosité des électorats était forte, et la moitié des sympathisants de chaque parti considérait que, s'il s'agissait de faire barrage à la gauche, pour des élections communales par exemple, alors les deux partis pouvaient s'allier. Depuis un an, la porosité s'estompe car chacun a pris conscience, à droite, comme au Front, qu'il y a avait une sorte de lutte à mort entre les deux formations et qu'un des deux partis finirait par être terrassé par l'autre.  

Quels sont les blocages qui persistent et empêchent certains électeurs potentiels de passer du côté des frontistes ?

Le principal blocage est lié à la question du saut dans l'inconnu, de la prise de risque que représente encore le Front national. Beaucoup d'électeurs de droite peuvent considérer que même s'ils ne sont pas complètement satisfaits par les positions de leur parti, sur les questions d'immigration et d'identité notamment, il est préférable d'avoir un candidat de droite qui a l'expérience du pouvoir qu'un candidat du Front national qui n'en a pas.

Se posent également les questions de l'euro et de l'Europe. La question de la sortie de l'euro est cruciale : même parmi les sympathisants du Front, il n'y a pas de consensus car une sortie représente véritablement une révolution copernicienne, notamment pour ceux qui n'ont connu que l'euro mais aussi pour les seniors, chez qui une sortie de l'euro est perçue comme étant trop risquée.

Entre également en jeu le fait que la révolution intellectuelle au Front national n'est pas terminée, la dédiabolisation n'est pas finie. C'est d'ailleurs ce qui pousse Marine Le Pen à la compléter. 

Propos recueillis par Emilia Capitaine

 

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