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Inégalités : les hommes sont-il vraiment plus forts que les femmes?
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Fausses Évidences

Inégalités : les hommes sont-il vraiment plus forts que les femmes?

La chasse aux clichés est ouverte. Dans l'esprit de la série d’émissions "Les Évidences universelles" diffusée sur France Culture, un livre écrit par Raphaël Liogier s'attaque avec humour aux préjugés. En voici quelques bonnes feuilles. Deuxième épisode : les différences physiques hommes/femmes. Avec les modes de vie contemporains, les femmes de demain pourraient bien devenir aussi fortes que les hommes

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier est sociologue et philosophe. Il est professeur des universités à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence et dirige l'Observatoire du religieux. Il a notamment publié : Le Mythe de l'islamisation, essai sur une obsession collective (Le Seuil, 2012) ; Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012) ; Une laïcité « légitime » : la France et ses religions d'État (Entrelacs, 2006).

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Un pilote de ligne… forcément « un » ?

Ce dernier bastion des préjugés machistes, celui de la supériorité de la force physique, a d’immenses conséquences symboliques, politiques et sociales. Il faut tenir le coup pour être pilote de ligne, il est donc préférable que les femmes soient hôtesses de l’air. Il faut avoir les nerfs solides pour être chirurgien, il est donc préférable qu’une femme soit pédiatre ou infirmière, ce qui est de surcroît plus en phase avec sa douceur naturelle et le sentiment maternel qui la rapproche des patients.

Pourtant « tenir le coup » pour le pilote de ligne ou « avoir les nerfs solides » pour le chirurgien, c’est effectivement être fort et fort physiquement, mais surtout être résistant au sommeil, capable de garder son sang-froid, autant de qualités très physiques mais qui n’ont rien, mais alors rien à voir avec la masse musculaire disponible dans un bras de fer.

C’est pourtant, insidieusement, dans l’image du biceps massif en situation de bras de fer que se concocte l’idée saugrenue de la force physique naturellement supérieure des hommes, qui permet de donner la préséance au sujet masculin dans des emplois qui, comme par hasard, sont en général hiérarchiquement supérieurs à ceux que l’on destine tout aussi naturellement aux sujets féminins : un pilote de ligne, forcément un, une hôtesse de l’air, forcément une, un chirurgien (on ne peut même pas dire une chirurgienne), Une infirmière, forcément une. Certes, les choses évoluent : nous avons aujourd’hui des infirmiers dont le titre se prononce au masculin, et ladite profession s’est d’ailleurs considérablement anoblie, de plus en plus perçue dans toute sa grandeur.

 

Le charme musclé de la femme de demain

Ajoutons que, si surprenant que cela puisse paraître, les femmes ne seraient pas par nature moins puissantes que les hommes, même au bras de fer. C’est parce qu'elles auraient été privées de nourriture protéinée, symbole de virilité, en particulier de viande, que leur masse musculaire et osseuse se serait, au cours des millénaires, moins développée que celle des hommes.

D’après la sociologue du sport Catherine Louveau, depuis les années 1950, les performances des femmes se sont effectivement approchées de celles des hommes, y compris dans les disciplines réputées masculines comme le lancer de poids. Elles devraient totalement rattraper les hommes dans toutes les disciplines sportives d’ici à une vingtaine d’années. Ce qui ne va pas sans poser certains problèmes d’image de soi pour ces sportives qui, souvent, se sentent trop masculines et craignent d’ailleurs de ne plus susciter le désir masculin.

L’image de la femme forte gonflée aux hormones masculines, suspectée d’être une fausse femme, est difficile à combattre. Pourtant la testostérone elle-même n’est pas une hormone spécifiquement masculine. Pourtant les hommes se dopent au moins autant que les femmes à ce type d’hormones. Pourtant les hommes comme les femmes, lorsqu’ils accroissent l’intensité, la durée et la régularité de leur effort musculaire, produisent plus de testostérone. Si ces sportives représentent l’avantgarde des femmes de demain, c’est l’image d’un corps féminin désirable qui va devoir changer dans l’esprit des hommes comme dans celui des femmes. Les hommes, les premiers, vont devoir apprendre à désirer des femmes à la démarche plus assurée, aux jambes plus pleines et musclées, aux épaules plus larges et au torse plus épais. Cette fragilité physique doublée de timidité morale, définissant la pudeur féminine, a été construite par les hommes, imposée parfois par des techniques à la limite de la torture, comme pour ces jeunes Chinoises dont la croissance des pieds était bloquée dès leur enfance, emprisonnés dans d’étroits chaussons, en vue de leur conférer cette démarche maladroite et chancelante si délicieuse aux hommes.

La place de la femme dans la société ne pourra pas changer véritablement sans une révolution érotique, sans un renversement radical des canons d’attractivité sexuelle. Le charme féminin ne pourra pas continuer à être une expression, directe ou poétiquement sublimée, de faiblesse.

 

La liberté de la femme, c’est aussi la libération de l’homme

Nous ne sortirons pas des préjugés d’une soi-disant hiérarchie intellectuelle, professionnelle, sociale, homme-femme, tant que nous n’aurons pas dissous le mythe de la supériorité physique des hommes. On pourra dire que ce besoin masculin de démontrer une supériorité physique illusoirement naturelle (qui s’exprime encore dans la publicité, le cinéma, le sport), provient d’une insécurité fondamentale face à la puissance, celle-là assurément naturelle et irréductible (jusqu’à preuve du contraire), détenue par les femmes, celle de la reproduction de l’espèce.

On pourra ajouter que ce sentiment de faiblesse, qui se manifeste dans la crainte obsessionnelle de l’impuissance (au sens large comme au sens restreint), impose névrotiquement aux hommes de s’imposer aux femmes. On pourra tenter de dédouaner ainsi les mâles, mais, si la domination masculine est pathologique, elle n’en est pas moins oppressive et injuste. Un crime reste un crime même s’il est commis par un fou. Laisser le fou à sa folie ne fait qu’entretenir une double aliénation, la sienne par la maladie qui le ronge et celle de ses victimes. De sorte que la libération de la femme est aussi la libération de l’homme de son complexe d’impuissance, dont découle son obsession paranoïaque de domination de ses frères humains, des femmes en particulier, mais aussi sans doute de ses cousins animaux.

 

Extrait de "Les évidences universelles" de Raphaël Liogier, publié aux Editions de la Librairie de la Galerie.

 

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