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Faut-il redouter l'influence que donnera au Qatar son fonds d'investissement commun avec la France ?
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Pétroeuros

Faut-il redouter l'influence que donnera au Qatar son fonds d'investissement commun avec la France ?

L'Etat français est sur le point de lancer un fonds d'investissement commun avec le Qatar, dédié aux PME se développant à l'international. La somme de départ s'élèverait à 300 millions d'euros, selon Le Figaro.

Jean-Michel Rocchi

Jean-Michel Rocchi

Jean-Michel Rocchi est professeur affilié de Finance à l’université Paris-Dauphine.

Il est auteur ou co-auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages dédié à la finance. Il est notamment l'auteur de Les paradis fiscaux (Sefi, mai 2011) et de plsuieurs ouvrages sur les hedge funds.

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Atlantico : La France et le Qatar, après plusieurs mois  de tractations, sont sur le point de lancer un fonds d’investissement commun, dédié aux PME françaises à vocation internationale. La mise de départ étant relativement faible (300 millions d’euros), cela laisse-t-il entendre qu’elle sera forcément amenée à grossir ? Dans ce type d’opération, jusqu’à quelles sommes peut-on aller ?

Jean-Michel Rocchi : Pour le Quatar cette somme est très faible. Le principal fonds souverain du pays, Qatar Investment Authority (QIA), pèse 170 milliards de dollars et se situe au 10e rang mondial avec 3 % des avoirs mondiaux des fonds souverains *(6 106 milliards de dollars) selon les chiffres à fin décembre 2013 du swf institute. QIA fait l'objet d'une notation de 5 (0 : opaque , 10 : totalement transparent) dans l'indice de transparence des fonds souverains de Linaburg et Maduell (LMTI). En fait, ce système de co-investissement avait été initié par l'ancien président du fonds stratégique d'investissement (FSI), Monsieur Augustin de Romanet . Cette approche intelligente et pragmatique consistait en quelque sorte a exercer un effet de levier via le co-investissement  de gouvernements étrangers. On ne peut que saluer le fait que le gouvernement actuel reprenne à son compte cette bonne idée et la poursuive. En effet le FSI, avec ses 25 milliards de dollars, a des moyens limités (le fonds norvégien 1er mondial pèse 818 milliards), le fait qu'il ait été logé d'un point de vue institutionnel dans la banque publique d'investissement n'a rien changé.

*lire Les fonds souverains, de Michel Ruimy et Jean-Michel Rocchi (éditions Economica)

Quelles seront les conséquences pour l’économie française ? Les PME trouveront-elles dans ce partenariat une source conséquente d’investissements ?

En fait, des législations inadaptées et qui coûtent en investissement ont produit une pénurie de l'offre privée en capital investissement. Le public vient corriger une situation qu'il a lui même créée au plan international. Il est encore difficile pour juger de l'impact de cette initiative. soyons pragmatiques, c'est mieux que rien, mais les sommes levées par les fonds français en général sont quasiment divisées par deux. Plusieurs accords de co-investissement avec d'autres fonds souverains sont en cours de négociation, ces discussions sont importantes. Il convient de ne pas se faire d'illusion, les fonds souverains ne financeront pas les canards boiteux, mais limiteront leurs investissements à des projets ayant une visibilité et ayant vocation à être rentables. La stratégie d'Augustin de Romanet était la bonne, il faut continuer.

Après être entré au capital d’entreprises du CAC 40, le fait que le Qatar devienne actionnaires de PME françaises pose-t-il des problèmes de souveraineté ? Existe-t-il des risques?

Il existe peu d'enquêtes sérieuses sur le poids des fonds souverains sur le CAC 40, la dernière connue donnait des chiffres faibles et peu inquiétants.

De nombreux groupes étrangers contrôlent des PME françaises, pourquoi pas des capitaux qatariens?  Avoir peur du Qatar est un pur non sens. C'est un pays riche mais qui a des faiblesses immenses. L'économie s'est développée de manière rapide mais très déséquilibrée. Sur les deux millions d'habitants les Qatariens représenteraient environ 20 % de la population. Les nationaux seraient a quasi parité avec les contingents de travailleurs des premiers pays d'immigration comme l'Inde et le Pakistan. En raison de l'afflux de travailleurs la population compte trois fois plus d'hommes que de femmes. Sa seule protection réside dans le fait qu'il est une péninsule (de la taille de l'île de France) adossée à l'Arabie Saoudite dont il est de fait très dépendant d'un point de vue géostratégique. Il serait très vulnérable face à un éventuel prédateur, comme le fut en son temps le Koweït lors de son invasion par Sadam Hussein. Le Qatar est probablement un des pays les plus fragile du monde du point de vue géopolitique. S'attirer des amitiés et des alliés est donc crucial. Se donner une visibilité internationale s'inscrit dans cette stratégie, qu'il s'agisse d'investissements internationaux (QIA), de news (Chaïne Al Jazeera) ou de sport (organisation du mondial de Handball 2015 puis de la coupe du monde de football 2022). Une autre façon d'exister a été sa particapation dans la coalition contre Khadafi.

Ce qui gène, s'agissant du Qatar, c'est la zone d'ombre qui l'entoure, étant régulièrement accusé (à tort ou à raison) de financer des groupes terroristes (Syrie, Mali...).  En outre, en  2001 un arrêt de la Cour Internationale de Justice a mis fin à un vieux contentieux territorial (qui portait sur des îles) avec son petit voisin le Bahreïn.

Dans cette opération, l’objectif du Qatar est-il purement  d’ordre économique ? Quels sont ses intérêts profonds ?

Revenons sur les fonds souverains des pays producteurs de pétrole et de gaz (catégorie des "commodity funds") dans lesquels il  faut ranger le Qatar. "L'équité intergénérationnelle" impose de ne pas dilapider la rente liée aux exportations de matières premières et donc d'investir à long terme le surplus via des fonds souverains. Les revenus de ceux-ci devant à long terme remplacer ceux des gisements une fois qu'ils seront épuisés. Ces investissements doivent donc être rentables car il y va de l'avenir des pays.

S'il y a un intérêt politique caché, il est d'ordre géopolitique, et c'est d'entretenir de bonnes relation avec la France qui est un pays membre permanent du conseil de sécurité de l'ONU, et qui constitue au choix  la plus petite des grandes puissances ou la plus grande des moyennes puissances.  

Après une période d’inquiétude, les pays occidentaux portent-ils aujourd’hui un regard plus serein sur les fonds d’investissement venus du Moyen-Orient ? Comment leur réputation s’est-elle améliorée ?

C'est assez simple, au plus fort de la crise financière les fonds souverains (en anglais sovereign wealth funds -swf) ont recapitalisées de nombreuses institutions financières et notamment les grandes banques d'affaires américaines, évitant un effondrement du système financier international. Pour dire les choses sans langue de bois les swf ont sauvé le capitalisme.

Il convient aussi d'être conscient que les fonds souverains n'ont pas toujours été récompensés de leur bonne action, certains ont essuyé de lourdes moins-values suite à ces augmentations de capital réservées.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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