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Les revenus des super pauvres et des classes moyennes ou supérieures des pays développés ont vu leurs revenus s'écrouler entre 1988 et 2008.
Les revenus des super pauvres et des classes moyennes ou supérieures des pays développés ont vu leurs revenus s'écrouler entre 1988 et 2008.
©Reuters

Pigeons

Fatalité ou erreurs de gouvernance ? Comment les classes moyennes des pays développés sont devenues les dindons de la mondialisation

Selon l'ONG Oxfam, les 85 individus les plus riches de la planète disposaient d'autant d'argent que 50 % de la population mondiale. Pis, selon le directeur du think tank Resolution Foundation, les revenus des super pauvres et des classes moyennes ou supérieures des pays développés ont vu leurs revenus s'écrouler entre 1988 et 2008.

Atlantico : L'ONG Oxfam a révélé, lors du sommet de Davos de janvier, que les 85 individus les plus riches de la planète disposaient d'autant d'argent que 50 % de la population mondiale. Pis, selon James Plunkett, directeur du think tank britannique Resolution Foundation, les revenus des super pauvres et des classes moyennes ou supérieures des pays développés ont vu leurs revenus s'écrouler entre 1988 et 2008. A l'inverse, les populations qui sortent de la pauvreté dans les pays émergents et les super-riches ont vu leurs revenus exploser. Que penser de cette évolution ? Les classes moyennes sont-elles devenues le "dindon de la farce" de la mondialisation ?

Philippe Crevel : La mondialisation marque le triomphe des classes moyennes qui peuvent être définies par les personnes se situant entre le 2ème et le 9ème décile de la distribution des revenus. En France, en vertu de cette définition, cela concerne tous les Français gagnant entre 1 000 et 2 400 euros. Une définition plus restrictive ne retient que ceux qui se trouvent entre le 3ème et le 7ème décile. En fonction de la définition retenue, c’est 40 à 80 % de la population qui appartient à la classe moyenne.

Nous vivons actuellement une véritable révolution. La classe moyenne au niveau mondial n’a jamais été, en effet, aussi importante. 55 % de la population des pays émergents, selon le rapport des perspectives européennes latino-américaines de 2014, appartiendraient à la classe moyenne. Ce taux pourrait atteindre 78 % en 2025. Comme dans les années soixante pour les pays dits avancés, elles sont les moteurs de la croissance mondiale. Elles participent à la diffusion des valeurs de l’économie moderne et du "global way of life". Par ailleurs, contrairement à quelques idées reçues, la pauvreté recule fortement et rapidement. En 1990, 43 % de la population vivait en-dessous du seuil de pauvreté au niveau mondial, ce taux est tombé à 21 % en 2010. Les classes moyennes mondiales passeront, de ce fait, de 1,8 à 3 milliards de personnes à l’horizon 2020. Elles pourraient même compter 5 milliards de personnes en 2030.

Dans les pays industrialisés, la situation est plus contrastée. Les revenus des classes moyennes ne connaissent plus la même progression que durant les trente glorieuses. Elles sont menacées par la montée du chômage et par l’augmentation des impôts. La concurrence des pays émergents frappe directement le cœur de la société. Les élites se sont mondialisées ; leurs revenus obéissant à des critères internationaux quand les revenus plus modestes sont fortement impactés par le chômage et sont, de plus en plus, dépendants de l’assistance.

Vincent de Gaulejac : Plusieurs choses sont à souligner. La première est que les classes moyennes ont fortement évolué, à tel point que le concept, qui englobe énormément de choses, a perdu de son sens. Cela avait une signification dans la société industrielle avec une opposition frontale entre la classe moyenne et la bourgeoisie. La conscience de classe était forte. C'était une représentation de la société qui correspondait au vécu des gens. Puis, dans les pays développés, ces classes ont fini par représenter 80 % de la population. Aujourd'hui, les classes ont éclaté.

Deuxièmement, la courbe évoquée est une moyenne. Elle donne une tendance qui permet de rendre compte du fait que de plus en plus de classes moyennes sont de plus en plus précaires, des intermittents de l'emploi qui connaissent des phases de réussites et des phases de transition ou de "descension". Les jeunes, les enfants des classes moyennes, sont énormément touchés. Ils basculent dans la précarité. Mais cette courbe ne permet pas de voir ces dents de scie.

Ceci étant, nous sommes dans une crise profonde. La crise financière a en même temps un effet de brouillard : on ne voit pas tous ses effets. Elle met en évidence des difficultés croissante pour beaucoup de personnes que l'on peut assimiler aux classes moyennes.

Graphique : Évolution des revenus en pourcentage du PIB ("Les parties grisées indiquent les périodes de récession traversées par les Etats-Unis") (Source : Business Insider)

Est-ce que cette évolution est une fatalité, ou la résultante d'une erreur de gouvernance ? Quelles sont les principales causes de cette évolution ? Est-ce que ces raisons expliquent également la hausse des inégalités entre les très riches et les très pauvres ?

Philippe Crevel : Les classes moyennes en représentant de gros bataillons. Les pouvoirs publics connaissant assez bien leurs revenus sont, en période de crise tentés ou contraints d’augmenter leurs prélèvements. Moins mobiles que les plus riches, leur niveau de vie dépend de la situation des entreprises qui les emploient. La mondialisation met en concurrence les classes moyennes et impacte durement celles qui ne sont pas employés dans des secteurs à fort taux de marge. N’étant que faiblement bénéficiaires d’allocations, elles n’ont pas d’amortisseurs en cas de crise. La montée des inégalités est liée aux deux phénomènes. Les plus riches évoluent dans un cadre mondial et d’autre part le patrimoine s’est fortement valorisé ces vingt dernières années. Or, le capital est réparti de manière plus inégalitaire que les revenus.

Vincent de Gaulejac :Cette évolution est essentiellement la résultante de la transformation du capitalisme avec cette disjonction du capitalisme financier et du capitalisme de production qui fait que la production reste territorialisée alors que le capitalisme est déterritorialisé. Cela produit un effet d'éclatement de la société entre des riches qui deviennent de plus en plus riches, des pauvres qui deviennent de plus en plus pauvres, et entre les deux des gens qui sont dans des situation de tensions puisqu'ils profitent parfois de cette richesse et d'autres où ils sont plus confrontés aux risque de la descension sociale. Il y a de ce point de vue une articulation à penser, sociologiquement parlant, entre les conditions objectives que les statistiques peuvent montrer et les sentiments de crise, de précarisation qui existent.

Le président de Google Eric Schmidt a fait sensation à Davos (ici) en déclarant que la stagnation des salaires de la classe moyenne était une des causes principales de la crise mondiale. Existe-t-il des disparités entre les régions du globe ? Les classes moyennes des États-Unis, de l'Espagne ou de la Grèce par exemple, ont-elles vu leurs revenus décroitre au contraire d'autres ?

Philippe Crevel : Les classes moyennes sont fortement exposées aux évolutions de la conjoncture car leurs revenus sont très fortement tirés de leurs salaires. Dans les pays de l’Europe du Sud, comme l’Espagne ou la Grèce, les classes moyennes sont en première ligne dans le cadre des plans d’assainissement des finances publiques. Elles supportent les baisses de salaires et les augmentations d’impôts. Aux Etats-Unis, cette situation se double d’une augmentation des inégalités dans la distribution des revenus avec une forte envolée des rémunérations pour les dirigeants. Du fait du rôle des revenus des marchés financiers aux Etats-Unis, les écarts se creusent entre ceux qui en sont détenteurs et les autres.

Vincent de Gaujelac : En Grèce, c'est la catastrophe absolue : les classes moyennes ont complètement basculé dans la précarité. Au Portugal et en Espagne également, en Argentine, en Grande-Bretagne, aux États-Unis avec la crise des subprimes. En Amérique Latine, la situation est variable. Au Brésil, la pauvreté a reculé. Mais en Argentine les classes moyennes sont très menacées par des formes nouvelles de pauvreté. La famine, ainsi, a disparu mais certainement pas la misère.

Les pays qui ont basculé à gauche en Amérique Latine ont commencé des programmes de lutte contre la pauvreté, d'accès à l'éducation, à la santé, qui ont produit des effets, en particulier dans les villes, et à destination des classes moyennes les plus basses. La politique du gouvernement a directement un effet sur leur promotion sociale, pour certains très forte par rapport à leurs parents, mais ça ne touche qu'une partie de la société.

Cette évolution est-elle également notable en France ?  Les classes moyennes françaises sont-elles réellement moins riches qu'avant ?

Philippe Crevel : A l’exception des deux ou trois dernières années, les classes moyennes, en France, ont amélioré leur situation financière. Ainsi, le niveau de vie annuel calculé par l’INSEE est passé pour ceux qui sont entre le 5ème et le 6ème décile (entre 50 et 60 % du revenu moyen), le centre de la société française, de 17 500 à 21 000 euros de 1996 à 2010. L’augmentation est plus faible qu’auparavant mais elle est bien présente. Le creusement des inégalités y est plus faible que dans les autres pays. Aux Etats-Unis, les 1 % les plus riches captent plus de 17 % de l’ensemble des revenus contre 8 % au milieu des années 70 ; au Royaume-Uni, la proportion est passée de 7 à 13 %. En France, le taux n’a augmenté que d'un point.

Certes, depuis le début des années 2000, les revenus des classes moyennes augmentent moins vite que ceux de l’ensemble de la population, ce qui ne signifie pas que le niveau de vie baisse. Simplement, il y a un ressenti de dépréciation des classes moyennes. L’idéal de la famille avec deux voitures, le pavillon, les vacances d’hiver et d’été s’effrite de plus en plus sous les coups des mutations tant économiques que sociologiques.

Vincent de Gaujelac : Comparativement aux autres pays évoqués plus haut, en France, nous ne réalisons pas la chance que nous avons d'avoir un semblant d'État-providence avec des filets de sécurité qui permettent encore d'aller à l'école, de se soigner, de se loger dans des logements sociaux, etc. La crise existe en France et l'on note un appauvrissement dans des fractions de plus en plus importantes des classes moyennes. Mais les effets sont atténués.

Les gens, même lorsqu'ils ont des difficultés objectives, résistent au processus de désinsertion sociale en continuant à habiter au même endroit par exemple. La visibilité du phénomène n'est donc pas évidente. Le graphique évoqué omet de parler non pas de lutte des classes mais de "lutte des places" : chaque individu est renvoyé à lui-même pour avoir sa place dans la société.

Existe-t-il un seuil critique de développement d'un pays à partir duquel il paraît impossible de développer la classe moyenne ?

Philippe Crevel : Le problème des classes moyennes provient du ralentissement de l’ascenseur social. Appartenir à la classe moyenne était une étape permettant d’évoluer vers des sphères plus sympathiques. Aujourd’hui, l’objectif est d’éviter le déclassement, de maintenir son pouvoir d’achat et de se constituer un minimum d’épargne pour faire face aux aléas de la vie, à la retraite ou au chômage. Cette fragilité mine les sociétés occidentales et alimente les votes extrêmes. Ce sont les populations les plus exposées, ouvriers et professions intermédiaires, qui sont tentées par le populisme. L’objectif des pouvoirs publics devrait être de rassurer le cœur de la société et non de la précariser. Les augmentations d’impôts, baisse du quotient familial, suppression de l’exonération des heures supplémentaires voire hausses de TVA réduisent le pouvoir d’achat. L’accumulation de mesures ciblées donne l’impression que le pouvoir n’a que pour cible cette catégorie, qui a le tort d’être trop visible. 

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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