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Facebook renonce à signaler les fake news car... les gens cliquaient encore plus ! Mais de quel mal sommes-nous tous atteints ?
©Reuters

"Surtout ne pas toucher"

Facebook renonce à signaler les fake news car... les gens cliquaient encore plus ! Mais de quel mal sommes-nous tous atteints ?

Facebook a annoncé la suspension de sa politique de lutte contre les fake news, jugée contre-productive. En creux, le géant californien avoue bel et bien son incapacité à faire réparer les liens entre société et médias.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Facebook vient d'annoncer que les articles considérés comme fake news ne seraient plus "signalés" par le réseau social, la technique s'étant avérée contre-productive,  car les articles signalés par Facebook étaient plus lus. Ne s'agit-il pas d'un signal fort de la transformation du rapport des gens aux grands médias et dont la manière dont se forme l'opinion ? Avec les nouvelles technologies qui atomiseraient la société et la faillite des médias traditionnels avons-nous perdu irrémédiablement le contact avec la réalité ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Le fait que Facebook annonce que les fake news ne seront plus signalées parce qu’au lieu de dissuader leur lecture, le système l’encourage indique une forte méfiance vis-à-vis des grands médias. Cette défiance existait déjà à l’état latent avant l’avènement des réseaux sociaux. À cet égard, l’étude de Richard Hoggart dans La Culture du Pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre publié en Angleterre en 1957 et en 1970 en France s’avère éclairante. Cet ouvrage montre en effet que le trait principal de la culture populaire est un clivage entre le « eux » et le « nous ». Le « nous » est le monde du connu, du proche, de la famille et du quartier. Il se définit à la fois par l’incertitude du lendemain et la crainte de tout ce qui lui est extérieur. Le proche, le connu, l’immédiat, le concret, l’intérieur, c’est-à-dire le foyer, la famille, le quartier, l’entraide, la franchise, la bonne humeur, seront alors très fortement investis. Et, tout ce qui provient du « eux », à savoir un monde menaçant, de pouvoir, de décision, synonyme de lointain, d’incertain, peuplé de patrons, de dirigeants, de politiques, d’intellectuels, de bureaucrates, de médecins, de savants, d’agents de police et de travailleurs sociaux, fera l’objet d’un rapport de défiance, d’évitement, ou de protection symbolique. Perçue comme une intrusion du « eux », plus ou moins forte selon les cas, allant du  bavardage à la propagande, l’information est mise à distance par l’indifférence, la nonchalance, une forme d’ « attention oblique », ou par le « débinage » 

Avec les réseaux sociaux, cette défiance du « nous » par rapport au « eux » va trouver un terrain d’expression proprement médiatique, c’est-à-dire que les réseaux vont devenir le média du « nous » par opposition aux grands médias traditionnels relevant du « eux ». Ainsi, chaque compte d’utilisateur appartenant au cercle des « amis » est considéré comme un élément du « nous », et le petit drapeau par lequel Facebook indique une fake news va être interprété comme un indice de ce que le « eux » veut « censurer ». Les utilisateurs s’empressent alors d’aller prendre connaissance de la fake news qu’ils voient comme quelque chose que le système, le pouvoir, les puissants veulent leur interdire.

Cela signifie-t-il que nous perdons tout contact avec la réalité ? Non, pas tout à fait. Disons que, sur les réseaux, nous avons tendance à nous tenir éloignés d’une certaine réalité : celle qui ne fait pas partie du « nous ». Autrement dit, on se renferme sur le connu, le proche, et l’on se défie de tout ce qui représente le système, y compris Facebook en tant qu’instance générale qui signale une fake news. La tendance au repli sur le connu est d’autant plus forte avec les algorithmes qui ne nous proposent que des contenus avec lesquels nous sommes en accord. Se créent ainsi de vastes chambres d’écho où l’on évite de se confronter à des positions différentes de la sienne, ou à des idées nouvelles. Plus que le contact avec la réalité, c’est le contact avec l’espace public au sens démocratique que l’on perd. Ou pour le dire autrement : on a tendance à s’éloigner de la réalité collective de la Nation pour faire corps avec celle de notre communauté.

S'agit-il aussi d'un camouflet pour la tendance journalistique récente au "fact-checking", dans un contexte où les convictions pré-existantes semblent dominer la question de la réalité ? 

Cela montre surtout que Facebook n’a rien à voir avec le journalisme. Car, le réseau n’embauche pas de journalistes, et, les utilisateurs « lambdas » ne sont pas des journalistes. Ils ne s’y comportent donc pas comme tels. À mon sens, au contraire, cela montre la nécessité du journalisme professionnel recoupant les données et vérifiant les faits. Il permet en effet de maintenir une réalité collective par des informations communes et fiables.  

L'erreur n'est-elle pas de considérer Facebook ou les autres réseaux sociaux comme une agora là où ces espaces numériques et nos modes de consommations des médias tiennent pour beaucoup de la sphère privée ?

Oui. L’espace public est le lieu où les idées sont débattues en vue de former l’intérêt général. Cela n’a rien à voir avec ce qui a cours sur Facebook ou les réseaux en général, comme nous venons de le voir. La confusion provient du fait que l’on pense que parce que ce qui se passe sur Facebook ou sur les réseaux a lieu dans un ailleurs physiquement loin de soi, on se situe dans un espace éloigné du cercle privé, c’est-à-dire un espace public. Mais cet espace-là, tel qu’il a cours sur les réseaux, n’a rien d’un lieu de débat où se forge l’intérêt général.  

C’est d’autant moins le cas que les notifications arrivent sur notre smartphone. C’est un outil technologique porteur d’une utopie : être une extension de nous-mêmes et de notre capacité d’action en nous permettant d’aller où l’on ne peut pas aller physiquement. Avec le smartphone, on a ainsi le sentiment de pouvoir aller très loin, de se projeter dans l’espace public, alors que bien souvent nous ne faisons que rester dans un entre-soi très privé, et que nous nouons avec cet objet un rapport relevé de l’intime. Pour beaucoup, il devient une sorte de double, que l’on porte dans une poche près du cœur, et qui finit par permettre de rester connectés avec sa communauté lorsque l’on s’en éloigne physiquement. Autrement dit, à l’usage, il est le contraire de l’utopie qu’il véhicule. 

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