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Pourquoi l’extrême gauche peine à tirer les marrons du feu de la crise
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Germinal

Pourquoi l’extrême gauche peine à tirer les marrons du feu de la crise

Malgré la crise qui pourrait leur être favorable, les candidats d'extrême gauche peinent à décoller dans les intentions de vote. A plus de 10% en 2012, ils se situent dix ans plus tard dans les profondeurs des sondages...

Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller est écrivain, historien et journaliste.

Maître de conférence à l'Institut d'études politique de Paris, doctorant en Histoire à l'Université Paris I, Christophe Bourseiller  est spécialiste des extrêmes, de droite et de gauche. Il est l'auteur notamment de Mai 1981 raconté par les tracts (Hors collection, 2011) et de L’Extrémisme, enquête sur une grande peur contemporaine (CNRS Editions, 2012).

 

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Atlantico : Pourquoi l’extrême-gauche ne bénéficie-t-elle pas davantage du contexte de crise actuelle ?

Christophe Bourseiller : L’extrême-gauche en France souffre de sa difficulté à se renouveler sur un plan idéologique. Elle devrait en théorie bénéficier de l’inquiétude montante et des phénomènes de crise sociale à travers l’Europe, mais cela ne lui profite finalement que peu, dans la mesure où elle ne parvient pas à élaborer une alternative crédible. L’échec du projet idéologique du NPA me semble de ce point de vue tres révélateur.

L’idée du NPA était au départ de renouveler la vie politique et d’apporter véritablement quelque chose de nouveau. A l’arrivée, on a accouché d’une simple variante trotskyste. C'est dommage.

Il faut cependant relativiser ce constat négatif. Il ne faut pas trop attendre de l’extrême-gauche dans les consultations électorales. Son terrain privilégié, c'est la rue, le monde de l'entreprise... Sur le plan électoral, l’extrême-gauche n’a jamais bénéficié d’un vote d’enracinement. Elle a profité parfois d’un vote temporaire de protestation. Il est vrai qu’elle est aujourd’hui au plus bas dans les sondages, mais ce qui compte c’est la rue, comme on a pu encore le constater lors du mouvement social de 2010, contre la réforme des retraites, où elle a joué un rôle déterminant dans la poursuite du mouvement de grève.

Ne manque-t-il pas à l’extrême gauche un leader charismatique? Un Olivier Besancenot, finalement ?

Non, le problème n’est pas celui du leader : Besancenot, comme Laguiller, pouvaient apparaître comme des figures charismatiques et populaires. Mais le vrai problème, c'est le sectarisme. Ces mouvements sont tiraillés entre le désir d'évoluer et la frilosité. Ils craignent les têtes qui dépassent. Ils ont tendance à s’appuyer sur un ouvriérisme commode. C’est ce qui est arrivé avec le NPA. Besancenot a fait face à de fortes critiques internes et il a préféré se retirer. Le choix s’est porté ensuite sur quelqu’un de relativement terne, Philippe Poutou, qui est semblable à Nathalie Artaud là-dessus. Ils sont en plus de la même culture politique puisque Philippe Poutou était auparavant à Lutte ouvrière.

Philippe Poutou est, au sein du NPA, le tenant d’un des nombreux courants orthodoxes et conservateurs. Au fond, le problème du NPA est qu’il s’est, en quelque sorte, laissé déborder par ces courants conservateurs.

En 2002 notamment, le score cumulé de Besancenot et Laguiller était au final assez élevé (presque 10 % à eux deux). Etait-ce uniquement dû à leurs personnalités ?

Non, c’était principalement dû au désir des gens de rejeter les partis du système. C’était un vote antisystème. Peut-être que la personnalité a joué, mais n’oublions pas qu’en 2002 le vote qui s’était porté sur Besancenot était un vote « bobo ». Il concernait des gens qui étaient en phase avec les rassemblements altermondialistes de l’époque. Besancenot les a déçus en adoptant un discours ouvriériste proche de celui de Lutte ouvrière. Il y a donc eu un désamour.

Quant à Arlette Laguiller, elle a déçu son électorat principalement au 2ème tour, quand Lutte ouvrière a refusé de voter contre Le Pen.

Justement, les Indignés, même si le mouvement ne prend pas en France, semblent laisser un boulevard à l’extrême-gauche… 

Les Indignés sont seulement le nouveau visage des altermondialistes. Le nom a changé mais le profil est identique.

La seule différence, c'est que les Indignés d’aujourd’hui s’inspirent de la place Tahrir égyptienne et ont donc pour stratégie de reproduire ce modèle un peu partout dans le monde. Mais ça ne marche effectivement pas dans tous les pays : la France en est le meilleur exemple.

Quel est le rôle de Jean-Luc Mélenchon ? Peut-on le situer à l’extrême-gauche ? Est-il au contraire celui qui siphonne les voix de l’extrême gauche ?

La gauche française comporte trois ensembles : la gauche traditionnelle, dominée par le PS et le Parti radical de gauche, la « gauche de la gauche », à savoir les partis qui prétendent revenir aux fondamentaux de la gauche traditionnelle, tels le Parti de Gauche  de Mélenchon et le Parti communiste, et enfin l’extrême-gauche. La différence est que cette dernière est révolutionnaire : elle ne parie pas sur l’élection puisqu’elle considère qu’on ne peut arriver au pouvoir que par la révolution armée.

On peut dire que Mélenchon siphonne partiellement les voix de l’extrême-gauche. Il parait plus crédible, il réveille l’idée d’une union de la gauche.

Quel est alors aujourd’hui l’électorat d’extrême-gauche ? Des ouvriers ? Des bobos ?

C’est un tout petit électorat composé de travailleurs et surtout de fonctionnaires. Ces derniers sont traditionnellement le vivier de voix de l’extrême-gauche.

Est-ce parce que cet électorat de fonctionnaires semble relativement épargné par la crise que l’extrême gauche ne prospère pas aujourd’hui ?

L’ensemble de la population française n’a pas encore été véritablement touchée par la crise. Il y a des délocalisations ou d’autres phénomènes ponctuels qui font que l'on en parle, mais on ne peut pas encore observer une réelle paupérisation de masse. La France n’est pas peut-être pas encore dans une situation qui pourrait déboucher sur une crise sociale. Cela peut expliquer effectivement que l’extrême gauche ne décolle pas dans ce contexte. Elle incarne toutefois sociologiquement une force signifiante, en dehors des urnes.


Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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