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Européennes : si, l’abstention est un vote
©Reuters

Un choix inutile ?

Européennes : si, l’abstention est un vote

L’auteur de ces lignes ne votera pas aux élections européennes de mai. Il s’abstiendra, en toute connaissance de cause. Cela ne fera pas de lui un mauvais citoyen, au contraire : il aura la conviction d’avoir dit ce qu’il avait à dire sur l’Europe.

Arno Chrysostome

Arno Chrysostome

Arno Chrysostome est normalien, il a été le directeur des études d’un grand parti français.

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Tous les cinq ans, la même antienne imbibée de remontrances : votez pour qui vous voulez, mais votez aux élections européennes. Après tout, l’Europe, c’est important, même si vous ne voyez pas pourquoi (sans doute par manque de "pédagogie"). Et puis vous devez tellement de choses à l’Europe, de la paix jusqu’à la charte des droits de l’Homme, en passant par la fin de l’attente à la douane et l’euro (qui vous a protégé dans la crise), ne soyez pas ingrats. Et surtout, le Parlement européen, c’est vous, c’est la seule institution élue, c’est la manière de faire entendre votre voix. Enfin, ne pas voter, c’est laisser la route libre aux extrêmes.

La vérité est que l’auteur aime l’Europe, mais déteste l’Union européenne en tant que formule institutionnelle. Car l’UE n’est qu’une forme politique possible pour l’Europe. Nous en avons connu d’autres depuis le traité de Rome et pourrions en imaginer encore, peut-être plus efficaces - si nous acceptions seulement d’en parler.

Le fait est que l’on nous présente une seule solution, toute faite, donc douteuse : une structure toujours plus intégrée. C’est l’obsession des institutions européennes, de leurs milliers de fonctionnaires, des armées de lobbyistes qui vibrionnent à leurs côtés, et des think tanks assortis qu’elles subventionnent. Cette solution est d’ailleurs énoncée et assumée dans les préambules des traités par le mantra de "l’union sans cesse plus étroite" - formule sacrée téléologique de la construction européenne. Elle aboutit à une grossièreté intellectuelle : dire que si l’Europe ne marche pas, c’est qu’il n’y a pas assez d’Europe. 

Douteuse, cette solution l'est parce que jamais elle ne questionne la marche en avant. Elle fétichise l’idée de "construction" européenne et son double élargissement : celui de ses compétences et celui de sa juridiction territoriale. Les deux croissent, sans autre méthode que la boulimie, tout spécialement par le travail méticuleux et inlassable de l’une des pires inventions politiques de l’Histoire : la Commission européenne, institution "supranationale", gardienne du temple et des traités, garante de l’intérêt de l’Union contre les Etats. Quitte à rendre l’Union illisible, obèse et difficile à manoeuvrer. Quitte à assommer de normes les peuples et les entreprises. Quitte à mettre la charrue avant les bœufs, comme pour la création de l’Euro ou l’élargissement aux anciens pays communistes. Ce qui guide ces institutions, ce n’est pas l’efficacité, mais l’idéologie de l’union à tout prix que sert cette dynamique perverse. Et pour quoi faire ? Malgré les beaux discours servis par ses défenseurs, on a bien du mal à corréler l’union à la force. Le continent est-il plus puissant parce que l’union n’a jamais été aussi étroite ? Economiquement, géopolitiquement, technologiquement, l’actualité semble dire le contraire et rappeler que ce qui fonde la puissance du tout, c’est celle des parties bien avant celle de leur addition.

Du côté des politiques français, qui propose quoi ? PS et UMP se réfugient dans une même psalmodie : nous sommes pro européens, nous voulons avancer vers plus d’intégration, par "petits pas", mais résolument. Par défaut, ils cultivent la continuité et s’en accommodent : même leurs désaccords – sur le contenu de telle ou telle politique, sur l’admission de la Turquie – restent secondaires. Les quelques voix dissonantes en leur sein, à gauche comme à droite, apportent au débat une touche d’exotisme. Les centres eux, balaient toute possibilité de discussion, tant le fédéralisme européen est inscrit dans leur génome. Quant aux eurosceptiques, leur discours se perd essentiellement dans une posture de réaction : retour vers le passé, le franc, les frontières…

Cette offre politique est indigente, car elle n’a rien de stratégique. PS et UMP doivent engager un réel travail de fond – d’abord interne – rétrospectif et prospectif, sur l’Europe. La France est capable de politiser les sujets européens, mais il lui faut d’ordinaire un abcès, un traité, c’est-à-dire un totem ou un épouvantail sur lequel accrocher l’ambition fédéraliste ou le sursaut national. Les partis de gouvernement peuvent même s’y déchirer de l’intérieur, pour peu que leurs directions le tolèrent. Sinon, tout s’endort, même et surtout lors des élections européennes. La routine communautaire maraboute, sans doute parce qu’elle stipendie correctement ses députés ; peut-être parce que le débat européen est difficile, risqué et malaisé ; certainement parce que nous avons désappris à penser l’Europe et, plus largement, à être des stratèges politiques ; et possiblement parce que le mépris de la classe politique française pour les élections européennes est bien trop visible (il suffit de voir le casting des listes proposées à l’électeur…)

Comment en sortir ? Voter ? Mais pour qui ? Les "grands" partis ne laissent aucun espace sérieux au débat ; les extrêmes ne sont pas, en tous cas pour l’auteur, un choix possible. Devant cet assoupissement, c’est en s’abstenant qu’il dira son refus de cette formule institutionnelle. Devant la tétanie des partis de gouvernement, c’est ainsi qu’il réclamera un débat sur le contenu et la forme de l’idée européenne. Il aura le sentiment d’avoir fait passer un message et d’avoir accompli son devoir de citoyen. A la lecture des taux d’abstention, peut-être plus faibles qu’aux élections de 2009 mais toujours cruels, il ne se sentira pas seul.

>>> A lire également sur Atlantico : Le blues des Européennes : portrait de ces Français, de droite comme de gauche, qui tiennent à voter mais ne voient pas du tout pour qui

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