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Les frappes de la coalition ont atteint des puits de pétrole détenus par l'EI.
Les frappes de la coalition ont atteint des puits de pétrole détenus par l'EI.
©Capture d'écran /www.dailymail.co.uk

Abu bakr al-endetté

Etat islamique : le début des problèmes d'argent ?

Les finances de l'Etat Islamique sont obscures, mais selon plusieurs sources, l'isolement du pays et les frappes de la coalition feraient souffrir les recettes budgétaires du groupe terroriste. Une donnée qui a des conséquences sur son organisation et donc sur ses intentions à moyen terme.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : S'agit-il de spéculations ou les problèmes financiers du groupe sont-ils avérés ? A quoi serait dû ce soudain manque d'argent ?

Alain Rodier : Daesh a d'abord connu une période faste. En premier lieu, avant de s'être officiellement déclaré le 29 juin 2014, il a bénéficié de la manne financière versée aux mouvements d'opposition à Bachar el-Assad prodiguée par les pétromonarchies du Golfe persique. Il n'était qu'une formation islamique parmi d'autres même s'il dépendait à l'origine d'Al-Qaida en Irak. Les riches donateurs n'étaient alors pas très regardants sur les destinataires dans la mesure où ils cherchaient à abattre le régime en place à Damas.

Ensuite, les victoires se sont enchaînées et Daesh s'est emparé de réserves bancaires irakiennes, en particulier à Mossoul. Enfin, s'étant saisi de la richesse économique présente à l'est de la Syrie et à l'ouest de l'Irak dont le pétrole et les antiquités étaient les principales, il a "commercé" librement avec l'aide de contrebandiers institutionnels turcs, irakiens et kurdes, les autorités régionales jetant un voile pudique sur ces transactions où tout le monde y trouvait son compte.

Mais, ayant constitué un "Etat", il s'est retrouvé d'obligation de faire vivre les quelques 6 à 8 millions de "citoyens" qui étaient sous sa coupe. Ne manquant pas de moyens, il payait correctement ses combattants, les volontaires étrangers, ses "fonctionnaires" (juges, policiers, professeurs, médecins, imams, techniciens, etc.). Il s'est même doté d'un "budget de fonctionnement", d'une banque centrale et d'une monnaie.  Il s'est aussi mis à collecter l'impôt en ponctionnant les populations et le commerce. Tout allait bien jusqu'au début des frappes aériennes d'août 2014.  

On sait que les frappes de la coalition ont atteint des puits de pétrole détenus par l'EI, mais que sait-on des autres sources de financement du groupe ? Sont-elles également en berne ? 

On a beaucoup glosé sur l'efficacité des frappes aériennes.

Au départ, elles ont visé à stopper les offensives multiples que menait Daesh en Irak et en Syrie. Il y avait urgence puisque Bagdad, le Kurdistan irakien, Kobané et d'autres régions étaient directement menacés. Les colonnes de 4X4 style Mad Max qui se portaient d'un front à l'autre selon les besoins tactiques ont perdu leur mobilité et leur souplesse. Les matériels lourds saisis sur l'armée irakienne ont vu leur efficacité considérablement diminuer quand ils n'ont pas été tout simplement neutralisés.

Dans un deuxième temps, l'aviation s'est attaquée à la logistique militaire pour empêcher Daesh de trop renforcer ses troupes de choc au contact comme cela a été le cas à Kobané.

Enfin, ce sont les infrastructures dans leur globalité qui ont été ciblées, en particulier les installations pétrolières, les silos à grains, les dépôts et les transports. Par contre, pour éviter, autant que faire se peut, les pertes collatérales, les objectifs citadins ont été épargnés. Daesh l'a bien compris et s'est mélangé aux populations pour s'en servir de bouclier humain.

Par contre, les clients étrangers ont commencé à se faire plus rares. En effet, les Etats de la région -dont la Turquie- se sont rendu compte que Daesh tapait essentiellement sur les autres mouvements d'opposition et que le régime de Bachar el-Assad était relativement épargné. Surtout, ils ont fini par mesurer le danger que représentait Daesh pour eux-mêmes. En conséquence, ils ont commencé à ne plus être aussi complaisants que par le passé. Si l'on ne peut pas affirmer que la contrebande a cessé, elle a tout de même fortement diminué. Ce ne sont plus des acteurs étatiques qui sont directement à la manœuvre mais le crime organisé dont on ne soulignera jamais assez le rôle joué à l'heure actuelle, particulièrement dans la crise des migrants.

Les ressources pillées en Irak ont fondu progressivement car les dépenses de fonctionnement de l' "Etat Islamique"ont augmenté. L'équilibre budgétaire de l'EI est rompu et lui, il ne peut pas emprunter. Par contre, il peut se tourner vers d'autres activités lucratives comme les trafics d'êtres humains et la traite d'êtres humains, lui qui pratique déjà l'esclavage. Le crime organisé est prêt à collaborer dans la mesure où il fait de substantiels bénéfices.    

Ce problème financier pourrait-il avoir des impacts sur les offensives du groupe djihadiste ? 

Tant que Daesh était dans une logique de conquêtes, cela ne posait pas de problèmes. Il piétine militairement depuis des semaines même s'il a rencontré quelques succès marquants dans la province d'Al-Anbar en Irak (il n'a fait que terminer la prise de cette province qui était tombée en grande partie dans ses mains au début de l'année). Quant à Palmyre, il a pris cette ville car tout le monde a laissé faire pour des raisons politico-stratégiques. Les offensives classiques vont commencer à passer de mode. Il est à craindre qu'il ne recoure de plus en plus au mode opératoire terroriste et à quelques nouvelles horreurs médiatisées, ce qui est beaucoup moins coûteux mais permet de rester sur le devant de la scène.

Son manque (relatif) de finances peut aussi provoquer des désillusions au sein des mouvements qui lui ont fait allégeance à l'extérieur du théâtre syro-irakien. Il semble en effet que certains d'entre eux attendaient en échange une aide sonnante et trébuchante. Je pense en particulier à Boko Haram.  

L'Etat islamique souffre-t-il d'autres failles ? A quoi est due cette perte de vitesse ? 

Daesh connaît l'usure du pouvoir. Des contestations, certes locales, commencent à apparaître ici et là. Le discours idéologico-religieux tenu par la direction du mouvement (la Choura) est ponctuellement contesté. Des tribus sunnites alliées et des ex-fidèles de Saddam Hussein se demandent s'il n'est pas temps de recréer de nouvelles alliances. Un fait significatif est la diminution sensible de transferts d'activistes d'Al-Qaida "canal historique" vers Daesh.

Malgré la propagande, la vie de la population devient de plus en plus difficile, les approvisionnements en eau, électricité et biens de première nécessité étant compliqués.  En une phrase, l'enthousiasme initial marque le pas. Je n'en veux pour preuve l'effort médiatique qui est fait pour empêcher les candidats à la migration vers l'Europe de partir. Plus discrètement, l'EI resserre son dispositif policier et répressif pour que les départs volontaires soient interdits. Pour les combattants, c'est encore pire puisqu'ils sont alors considérés comme des déserteurs et sont exécutés.

Cela dit, il faut rester prudent. La bête est bien loin d'être morte. Il va falloir beaucoup de temps -des années- pour en venir à bout. La période actuelle est plus une "stabilisation" des fronts qu'une victoire. Les réactions de Daesh risquent d'être violentes.

Mais, ce qui m'inquiète le plus, c'est que l'on ne parle pour ainsi dire plus d'Al-Qaida "canal historique" qui sait se dissimuler au sein de coalitions "présentables", notamment en Syrie, en Libye, au Sahel et au Yémen (sans parler de ce qui va se passer en Afghanistan après le départ des derniers Occidentaux). Or, le pouvoir de nuisance de la nébuleuse est bien là.

Pire encore, le cauchemar serait une réunification des deux mouvements. 

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