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Et si Marine Le Pen était en train de se transformer en atout pour la France au sein de l’Europe ?
©AFP

Mère Fouettarde

Et si Marine Le Pen était en train de se transformer en atout pour la France au sein de l’Europe ?

Marine Le Pen est aujourd'hui créditée dans un sondage IFOP pour Paris Match de 26% des voix pour le premier tour à l'élection présidentielle. La "menace" Marine Le Pen pourrait pourtant présenter des avantages non négligeables pour la France afin de peser dans les négociations européennes.

Xavier Timbeau

Xavier Timbeau

Xavier Timbeau est directeur du département "Analyse et prévision" à l'Ofce.

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Atlantico : Aujourd'hui Marine Le Pen suscite des inquiétudes à la fois en France mais aussi en Europe avec ses positions anti européenne et le fait qu'elle soit première dans les sondages d'opinion avec 25% d'intention de vote. Mais ne serait-il pas judicieux d'utiliser cette peur pour pouvoir peser dans les négociations au sein de l'Union européenne ?

Xavier Timbeau : C'est déjà ce qui a été fait aujourd'hui. La menace de l'éclatement de la zone euro ou de l'union européenne est un non dit presque dit. Le Brexit est un avertissement, qui rend possible un référendum et le déclenchement de l'article 50. La sortie de l'UE est explicitement dans le programme de Marine Le Pen par une procédure très proche est donc crédible. L'éléction de Marine le Pen est possible, puisqu'elle est effectivement en tête des sondages et que les surprises sont nombreuses. Ce n'est donc pas un scénario que l'on peut écarter. Mais plus profondément, il y a l'émergence d'une conscience politique euroseptique, dont Marine Le Pen se fait la porte parole. Elle construit un discours par lequel elle propose comme solution à nos malheurs la sortie de l'Union Européenne. Cela va au delà de faire de l'Europe un bouc émissaire, c'est mettre sur la table quelque chose de modérément transgressif, puisque il y a eu un avant Union Européenne et puisque les Anglais l'ont fait, sans que cela soit la fin du monde. Le mensonge est bien sûr de faire croire que mettre fin à l'Europe résoudra nos problèmes comme par magie, que la souveraineté retrouvée ne sera pas contrainte et que tout sera alors possible. 

Même si Marine Le Pen n'est pas élue, il restera que l'Europe alimente l'eurosepticisme et fait gonfler une opposition qui peut prendre corps. L'incarnation par Marine Le Pen de l'eurosepticisme oblige les responsables européens à faire de la politique, c'est à dire à se soucier à la fois des conséquences de ce qu'ils font et de la façon dont leur action est jugée. Et c'est ça qui est en train de transformer très profondément le le jeu à Bruxelles.

Sur quel dossier précis, sur quel point de discorde brandir la menace Marine Le Pen serait susceptible de faire avancer les négociations en notre faveur ?

Il y a deux critiques principales que le discours de Marine Le Pen fait porter. La première est est un discours assez ancien sur les normes. Il s'agit de dénoncer la Commission lorsqu'elle s'occuperait de questions que ne la regarde pas. En vocabulaire européen, c'est la question de la subsidiarité et la tendance est effectivement de revenir vers un modèle où les Etats sont compétents sur de plus en plus de sujets. Contrairement à ce qui s'est passé au Royaume Uni, la Cour de Justice de l'Union Européenne n'est pas trop en ligne de mire. La seconde est autour des questions économiques. Le traumatisme est l'austérité ou les réformes structurelles que l'Europe aurait imposé à beaucoup d'Etats membre, alors que cela n'était pas adapté ou raisonné. Un erreur de politique économique aurait été commise et la faute en revient à Bruxelles. Cet argument offre un formidable levier sur le pacte de stabilité et de croissance qui a été renforcé et qui a cristallisé l'austérité. Le pacte renforcé introduit d'ailleurs l'idée que si des réformes structurelles sont entreprises, elles peuvent se traduire par un relâchement de la contrainte budgétaire. Ici, la menace de Marine Le Pen peut jouer à la fois pour mettre fin au Pacte de Stabilité et de Croissance et suggérer à la Commission de ne pas s'ériger en gardien de la stabilité financière ou en mouche du coche des réformes structurelles. Le problème derrière cela, c'est que ce sont les Allemands qui ont exporté leur modèle ordo libéral. L'enjeux est bien de dépasser ce cadre pour aller vers quelque chose de plus souple et de plus pertinent.

Est-ce que l'on utilise déjà cette menace et si oui, concrètement comment fait-on ?

Cette menace a été utilisée, mais avec modération. Le déroulement de l'élection présidentielle change la donne. Les institutions de la 5eme république ont du mal à résister au discrédit à la fois du sortant et du candidat de l'alternance habituelle. L'introduction d'une dose de proportionnelle dans ce contexte rendrait plus difficile l'exercice du pouvoir et ajouterait à la confusion. Cela donne plus de force au discours contestataire même minoritaire. D'ailleurs, en ajoutant l'eurosepticisme de Marine Le Pen à celui de Jean Luc Mélanchon, bien qu'il n'ait que peu de choses en commun, la constestation minoritaire pèse de plus en plus lourd. Et cela renforce la nécessité de produire des résultats avec l'Europe plutôt que de penser l'Europe comme un cadre qui doit discipliner des populations irresponsables. Concrètement, la Commission devrait devenir plus bienveillante, avec la France, mais elle est déjà avec l'Espagne. L'Allemagne devrait aussi s’intéresser un peu plus à la situation économique de ces voisins. Et puis, la Commission va s'engager sur des terrains sur lesquels elle va essayer de faire la démonstration que l'Europe sert à quelque chose. Les questions de la fiscalité des multinationales, de l'évitement fiscal sont remontées dans les priorités. Le dossier des travailleurs détachés aussi. Au fond, l'Europe va se resserrer autour des quatre libertés (libre circulation des personnes, des capitaux des biens et des services) et pour maintenir ces 4 libertés à l'intérieur de l'Europe faire des concessions sur le reste du monde. La globalisation de la finance ne sera plus un objectif, pas plus que l’approfondissement du libre échange avec le reste du monde. Sur ces sujets, la position de l'Europe, c'est-à-dire à la fois de la Commission, mais aussi du Parlement et des chefs de gouvernement réunis dans le Conseil, va probablement évoluer.

Outre la scène européenne,  est-ce que faire peser la même menace sur la scène internationale pourrait avoir un impact ? 

Non, parce que sur la scéne internationale personne n'a un intérêt vital à la continuation de l'Europe. Non pas que l'Europe ait des ennemis, ni ne soit considérée comme une zone de stabilité. Mais dans un monde où le bilatéralisme prend le pas sur le multilatéralisme, l'Europe reste un géant, un peu lent et gauche, plus difficile à impressionner qu'une île peuplée de 60 millions d'habitants. Le gain à court terme de traiter avec des pays divisés et épuisés par l'éclatement de l'Europe sera toujours bon à prendre.

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