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La Syrie est un pays historiquement composé de plusieurs groupes ethno-religieux - Sunnites, Alaouites, Chrétiens et Druzes.
La Syrie est un pays historiquement composé de plusieurs groupes ethno-religieux - Sunnites, Alaouites, Chrétiens et Druzes.
©REUTERS/Sharif Karim

Desiderata

Et pendant que le monde se penche sur leur cas, les Syriens, eux, ils veulent quoi (pas forcément ce que vous croyez…) ?

Alors que le monde entier s'affronte à propos de son présent et de son avenir, le peuple syrien semble exclu du débat. Point de situation sur la composition de la population syrienne et des tendances d'opinion qui la traversent.

Frédéric Pichon

Frédéric Pichon

Frédéric Pichon est diplômé d’arabe et de sciences-politiques. Docteur en histoire contemporaine,  spécialiste de la Syrie et des minorités, il est chercheur associé au sein de l'équipe EMAM de l'Université François Rabelais (Tours).

 Il est également l'auteur de "Syrie : pourquoi l'Occident s'est trompé" aux éditions du Rocher,  "Voyage chez les Chrétiens d'Orient", "Histoire et identité d'un village chrétien en Syrie" ainsi que "Géopolitique du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord".

Il anime en parallèle le site Les yeux sur la Syrie.

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Atlantico : La Syrie est un pays historiquement composé de plusieurs groupes ethno-religieux - Sunnites, Alaouites, Chrétiens et Druzes. Après quatre ans de guerre, comment a évolué cette composition de la société syrienne et comment se répartie-t-elle sur le territoire ?

Frédéric Pichon :La guerre a amené à des transferts de population très importants. La Syrie est le pays qui compte le plus de déplacés dans le monde : environ la moitié de sa population, aussi bien à l'intérieur des frontières du pays qu'à l'extérieur. L'essentiel des gens qui ont été déplacés sont des sunnites. Une partie d'entre eux a rejoint les zones gouvernementales : selon les estimations de Fabrice Balanche, sur les 60% de la population vivant dans les zones gouvernementales il y a une majorité de sunnites. Y compris dans les zones dites "alaouites" comme la province de Lattaquié qui compte plus d'un million de sunnites en raison de ces déplacements de population.

Pour ce qui est des quelques villages alaouites ou chrétiens qui se trouvent dans les zones tenues par l’État islamique ou le Front Al-Nosra, ces territoires ont été vidés de leurs populations minoritaires et seuls restent les sunnites.

Côté Kurde la situation est assez similaire, mais dans le sens inverse. Les sunnites ont en effet été chassés par les Kurdes, comme ces derniers l'ont fait en Irak, parfois sans ménagement.

Les Druzes sont au sud de la Syrie. Ils restent loyaux à Bachar Al-Assad - malgré quelques passages à vide - et ont repoussé toutes les attaques du Front Al-Nosra sur leur territoire. 

Les membres de ces groupes ethno-religieux sont-ils généralement unis dans leurs positions dans la guerre civile syrienne ? Où trouve-t-on les supporteurs et les opposants les plus fervents à Bachar Al-Assad ?

L'attitude générale des communautés minoritaires a été d'afficher un loyalisme bon teint envers Bachar Al-Assad, bien évidemment parce qu'elles n'ont pas d'autre possibilité. De leur côté, les Alaouites (dont sont issus les Bachar Al-Assad ndlr) font également front commun, ne provoquant pas le coup d’État contre Bachar Al-Assad que tout le monde attendait.

Par ailleurs, on voit se profiler la future fédéralisation de la Syrie d'après car ces communautés,  à part les Chrétiens, se sont organisés pour assurer leur propre défense, avec le soutien du gouvernement qui leur a distribué des armes. Les Druzes et Kurdes n'hésiteront donc pas à faire valoir ces arguments une fois la paix revenue pour obtenir plus d'autonomie, plus de fédéralisme. Dans le cas des Kurdes c'est une affaire déjà entendue. Ils auront à coup sûr une zone où ils s'administreront eux-mêmes avec un rapport un peu lâche au gouvernement central.

Concernant les sunnites, il faut se garder de les essentialiser en les pensant comme un bloc. Le Parti Baas par exemple est actuellement majoritairement composé de sunnites, notamment dans ses dirigeants. Les sunnites syriens sont extrêmement divisés. 

Comment se fait le clivage entre les Syriens qui soutiennent le régime, ceux qui soutiennent l'Etat islamique, et ceux qui soutiennent la rébellion modérée ? Se fait-il en fonction du milieu social, de la religion, de la géographie, du lieu de vie (ville ou campagne) ?

Je pense que le clivage essentiel est celui qui a été à l'origine du conflit : c'est un clivage géographique. C'est la Syrie périphérique, des petits bourgs ruraux, de la campagne, qui s'est révoltée et qui reste la plus farouche opposante à Damas. Cette partie de la Syrie est celle qui a le plus perdu des réformes plutôt libérales engagées dès les années 2000 qui ont survalorisé les grandes villes comme Damas ou Alep et qui ont conduit à un désengagement de l’État syrien dans les zones périphériques. C'est de là que sont parties les manifestations et la rébellion. Ce sont donc les territoires géographiques qui ont le plus perdu et qui n'ont plus rien à perdre qui restent les plus combatifs contre le pouvoir de Bachar Al-Assad. Parmi ces territoires, on trouve le nord de la Syrie, y compris les campagnes qui entourent Alep. Cependant il faut comprendre que la population sur laquelle règne l’État islamique ne représente qu'entre 2 ou 2,5 millions d'habitants, soit environ 10% de la population syrienne d'avant-guerre.

Par ailleurs, les clivages confessionnels existent également. La majorité des populations qui vivent dans les zones rebelles sont des populations sunnites. Cependant je crois que ce n'est pas le clivage essentiel dans la mesure où les populations qui vivent dans la zone gouvernementale sont également majoritairement sunnites. Pour moi le principal clivage est donc bel et bien le clivage géographique. Il faut recourir à ce qu'il y a de bon dans l'analyse marxiste pour comprendre cela.

La bourgeoisie sunnite commerçante a toujours été loyaliste. Cela explique pourquoi les grandes villes commerçantes qui avaient largement profité des ouvertures libérales du régime – y compris même depuis Bachar El Assad- sont tenues par la bourgeoisie commerçante sunnite. Il s’agit d’une des raisons pour lesquelles ces villes n’ont pas bougé. Elles ont tout à perdre. Pour le moment, les hommes d’affaires syriens sunnites restent loyaux.

Quelles sont les options politiques qui s'offrent aux Syriens pour l'avenir de leur pays ?

A vrai dire, il n’y a pas vraiment d’alternative. A ce propos, la répression de la rébellion par le pouvoir central a fait clairement comprendre qu’il n’y avait pas d’autre issue possible entre Bachar Al-Assad et le chaos.

Il est question d’organiser des élections législatives au printemps. D’après mes informations, les Russes - et même Bachar Al-Assad ! - seraient d’accord pour le faire sous supervision internationale. Cependant, il est bien évident que même avec des élections transparentes sans triche, le résultat sera le même. A partir du moment où des élections sont organisées dans les zones gouvernementales, les syriens voteront pour Bachar Al-Assad. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé lors des élections présidentielles de 2014. Un diplomate français sous couvert d’anonymat m’avait confié à ce sujet que de toute façon, même si les élections avaient été organisées de manière transparentes Bachar Al-Assad aurait remporté haut la main les élections. C’est exactement ce qu’espèrent les Russes derrière leur volonté d’avoir des élections transparentes.

Seulement, il n’y a jamais eu de réelle opposition. En réalité, les syriens n’ont pas le choix. Il y a certes quelques candidats qui se présentent, mais pour le moment ils n’ont pas de poids.

Quelle est celle qui semble remporter le plus de suffrages dans l'opinion ? 

Lorsque nous sommes dans un conflit en guerre, il est assez difficile de connaitre et de comprendre l’adhésion véritable de la société civile. Certains vous diront qu’ils sont des fervents supporter de Bachar Al-Assad. Qu’en est-il de la sincérité ? C’est assez compliqué à déterminer.

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