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Et la ville la plus chère du monde à cause d'un boom pétrolier est maintenant en pleine crise...
©Reuters

Descente aux enfers

Et la ville la plus chère du monde à cause d'un boom pétrolier est maintenant en pleine crise...

Plusieurs pays producteurs de pétrole connaissent de sérieuses difficultés économiques, mais également sociales et politiques, depuis que le prix du baril a baissé l'année dernière. Des difficultés qui révèlent les effets de ce qui est appelé la "malédiction du pétrole" et qui relancent la question de la diversification économique.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Certaines villes, comme celle de Luanda en Angola, ont largement profité, en termes de croissance économique pendant plusieurs années, du prix du baril à plus de 100 dollars. Aujourd'hui que le cours se situe dans la fourchette des 40 dollars, la ville de Luanda et plus largement l'Angola, souffrent de nombreux problèmes comme les pénuries (notamment dans les hôpitaux), le retour de certaines maladies telles que la malaria ou la fièvre jaune, un taux d'endettement record, etc. Comment expliquer que les conséquences de la baisse du prix du pétrole soient aussi désastreuses dans ce cas ? 

Stephan Silvestre : La première explication à la situation désastreuse de l’Angola tient à sa dépendance au pétrole, qui est l’une des plus élevées du monde : près de la moitié du PIB angolais, 70% de son budget et 95% de ses exportations proviennent du pétrole. La chute des cours en 2014 a donc été catastrophique pour ce pays. Pourtant, avec une production proche de 2 millions de barils par jour, l’Angola se situe au même niveau que le Qatar, la Norvège ou l’Algérie. Le pays dispose aussi de nombreuses autres ressources minières, à commencer par les diamants. Malheureusement, la gouvernance du pays laisse à désirer. Le président Dos Santos, en place depuis 1979, usé et corrompu, n’a jamais su placer son pays sur les bons rails et s’est contenté de profiter et d’accumuler la manne pétrolière. Sa fille, qu’il vient de placer à la tête de la compagnie nationale, est la seule femme africaine milliardaire, alors que la population est privée des soins médicaux les plus élémentaires. 

Outre l'Angola, y-a-t-il d'autres pays qui connaissent également des difficultés similaires, sur le plan économique, social et politique, liées à la baisse du prix du baril ? Comment réagissent-ils face à la situation ?

Plusieurs pays souffrent très durement de l’effondrement des cours, quoiqu’à des degrés divers. Le plus touché est le Venezuela, en situation de banqueroute. Là aussi, la population est durement frappée. Le régime porte aussi une lourde responsabilité, bien que ses choix aient été très différents. La manne pétrolière a été consumée dans des aides sociales improductives plutôt que dans des investissements d’avenir. L’actuel gouvernement est donc contraint de revenir sur ces largesses et de mettre ses fonctionnaires au chômage technique. Le Nigéria a aussi été fortement impacté, mais il a mieux encaissé le coup grâce à une économie plus solide, qui a été diversifiée depuis les années 2000, notamment dans le secteur manufacturier, une situation financière plus saine et malgré la corruption qui ronge aussi ce pays. L’Algérie est une autre victime du contrechoc pétrolier. Les revenus des hydrocarbures, pétrole et gaz naturel, pèsent pour 30% du PIB, 60% du budget et 95% des exportations. Malheureusement pour l’Algérie, les cours du gaz se sont aussi rétractés sous l’effet du boom des gaz non-conventionnels. Ces difficultés pénalisent le pouvoir dans ses efforts pour développer une économie suffisamment dynamique pour offrir des débouchés à une jeunesse grandement désœuvrée. 

Dans le cas de l'Angola, la croissance économique a été en moyenne de 17% entre 2004 et 2008, profitant essentiellement aux élites proches du pouvoir et au pouvoir lui-même. L'accaparement des richesses produites par la manne pétrolière semble être une caractéristique que l'on retrouve dans certains pays producteurs de pétrole, notamment en Afrique. Ce phénomène structurel n'aggrave-t-il pas la situation en cas de baisse du prix du baril ? L'une des conditions nécessaires pour que la manne pétrolière soit profitable à tous et que les effets d'une crise liée à la baisse du prix du pétrole ne soient pas aussi désastreux ne dépend-elle pas des conditions structurelles initiales du pays ?

Certes, la croissance angolaise a été spectaculaire au début des années 2000, mais il faut dire que le pays partait de très très bas et qu’il est toujours très bas : le PIB par habitant (à peine 7 300 $/an) reste l’un des plus faibles du monde. De plus, une bonne partie de cette croissance a été absorbée par une inflation en proportion. Le pays présente les symptômes caractéristiques de la fameuse maladie hollandaise (ou Dutch disease). L’idée initiale de ce phénomène était que la manne des matières premières, généralement le pétrole, engendrait des effets pervers qui finissaient par miner l’économie des pays trop dépendants. En réalité, il s’est avéré que le principal problème vient surtout de la façon dont est affectée la rente pétrolière, c’est-à-dire de la gouvernance du pays et du niveau de corruption. En réalité, la cause du naufrage n’est pas le pétrole mais l’irresponsabilité des dirigeants, peu préoccupés par le bien-être de leurs concitoyens et incapables de se projeter dans l’avenir. Le régime angolais a dispersé sa richesse et son énergie dans des guérillas stériles (rébellion de l’UNITA, conflit du Cabinda) et des investissements offshores sans intérêt pour les Angolais. 

Comme le Qatar par exemple, l'Angola a mis sur pieds un fonds d'investissement étatique de 5 milliards de dollars afin de limiter la dépendance de l'économie angolaise au pétrole (qui représente 45% du PIB), afin de développer les investissements dans d'autres secteurs (hôtels, infrastructures, santé, secteur minier, etc.). Les pays dont l'économie dépend largement du secteur énergétique ont-ils vraiment conscience de cette nécessité de diversification de leurs économies ? Comment répondent-ils à cette nécessité ? Au regard du degré de dépendance de certains pays vis-à-vis du pétrole, le défi de la diversification paraît-il réalisable ?

La diversification économique et le recours à un fonds souverain constituent la bonne stratégie, largement préférable au transfert budgétaire direct qui disparaît dans des dépenses courantes qui deviennent impossibles à financer dès que les cours baissent. La stratégie du fonds d’investissement a fait ses preuves en Norvège, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis et, bien sûr, en Chine. Mais, dans le cas de l’Angola cela n’a pas porté ses fruits car beaucoup d’investissements ont été réalisés à l’extérieur du pays (au Portugal, ex-puissance coloniale et dans des pays miniers voisins). Certains efforts ont tout de même été consentis, notamment dans les réseaux télécom nationaux (déploiement de fibre optique, lancement d’un satellite angolais en 2017). Mais, une fois encore, les profits de ce fonds (le Fundo Soberano de Angola) risquent de bénéficier davantage au clan Dos Santos qu’à la population angolaise. 

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