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Et boum dans les urnes : comment les électeurs motivés par le rejet du système sont en train de devenir majoritaires
©Reuters

Le basculement c’est maintenant ?

Et boum dans les urnes : comment les électeurs motivés par le rejet du système sont en train de devenir majoritaires

Le sentiment de défiance à l'égard du politique, des institutions et de façon plus générale des élites, n'a jamais été aussi élevé en Europe et dans le monde. La montée de candidats comme Donald Trump ou le Brexit en témoignent clairement. En France, le vote de rejet est même en passe devenir majoritaire.

Frédéric Dabi

Frédéric Dabi

Frédéric Dabi est directeur général adjoint de l'Ifop et directeur du pôle Opinion et Stratégies d’entreprise.

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Atlantico : Le Brexit voté par les Anglais à la fin du mois de juin 2016 semble l'illustrer parfaitement : dans plusieurs pays occidentaux, une grande partie de l'électorat semble motivée par un rejet du système. Que représente réellement cet électorat en France ? Est-il aujourd'hui devenu majoritaire ou est-il sur le point de le devenir, notamment en France ?

Frédéric Dabi : En France, on constate effectivement que, lors des élections, des mouvements anti-système s'affirment.  Des partis politiques, qui ne sont pas des partis de gouvernement et n'ont donc jamais exercé le pouvoir disposent d'un certain poids et se positionnent comme des mouvements anti-système, comme cela peut être le cas avec le Front national "face à l'UMPS" où dans une moindre mesure comme le fait le Front de Gauche. Que dire de l'influence de cette partie anti-système de l'électorat ? Il y a, à mon sens, deux choses à souligner. On voit clairement, lors des élections intermédiaires, les scores impressionnants de ces partis (Front national aux élections européennes, départementales, régionales où il a dépassé les 40% dans deux régions). D'aucuns peuvent arguer qu'il s'agit d'élections intermédiaires, auxquelles les Français ne votent pas, où l'on peut se faire plaisir, etc. Pour autant, ce que nous constatons depuis une dizaine d'années reste assez clair : le poids des candidats issus de partis de gouvernements est en recul. À l'inverse, l'influence des représentants des partis anti-système, motivés par le rejet du système actuel, est en progression. En 2007, l'addition des voix en pourcentage de Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou représente 75% des voix totales. C'était d'ailleurs un contexte de vote massif où l'abstention demeurait assez faible. En 2012, la somme des pourcentages de François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Bayrou correspond à 64% du total de voix. Enfin, en se basant sur les intentions de votes relatives à 2017, la somme de ces mêmes représentants (centre-Juppé-Hollande) ne rassemble plus que 50% du total de voix. Il va de soi que comparer des intentions de vote à des résultats réels est une opération délicate. Néanmoins elle confirme la tendance à la baisse de l'influence électorale des partis de gouvernement ; ainsi que la forte progression de l'électorat anti-système, majoritairement canalisé par le Front national. Si l'on en revient à la question européenne, il est important de s'intéresser à la "France du non" qui est encore très forte. 62% des Français voteraient (ou revoteraient) non, s'ils en avaient le choix, relativement au vote de 2005. Ce vote est éclaté dans l'ensemble des partis, mais si l'un d'eux a su le canaliser, capitaliser dessus et en faire le socle de son dynamisme, c'est bien le Front national.

Ce poids de l'électorat anti-système n'est pas, à mon sens, majoritaire. C'est quelque chose que nous découvrirons le 23 avril prochain. Pour autant, l'ensemble des enquêtes d'opinion – quel que soit l'institut – donne systématiquement Marine Le Pen en situation de se qualifier pour le second tour. Il ne s'agit pas d'une logique de surprise comme en 2002 : c'est annoncé depuis de nombreuses enquêtes déjà. Je ne crois pas pour autant que ce courant soit majoritaire : on le voit sur le second tour où demeure ce problème de rassemblement et d'élargissement de la base frontiste. Il reste cependant en forte progression. 

Cet électorat souffre – ou pense souffrir – de la mondialisation. Il est complètement indexé sur le regard de la mondialisation et se vit comme un perdant du phénomène. Il s'inscrit sociologiquement dans une logique de repli et correspond à la "France du non" que nous avons constaté le 29 mai 2005. C'est également un électorat qui nourrit une vraie défiance à l'égard des médias, des politiques, du système de façon générale. Jean-Marie Le Pen parlait d'établissement dans lequel il visait les partis de gouvernement, les médias, les sondeurs, etc. En somme, tout ce qui apparaît marqué comme l'élite, contre les peuples. Le politique, les pouvoirs publics, les partis de gouvernement sont au cœur de ce rejet. Ils ont donné le sentiment d'échouer.

Comment explique-t-on cette tendance ? Quels sont les marqueurs de rejet du système les plus éloquents, notamment au regard des résultats électoraux ou des intentions de vote à l'approche des primaires et de la présidentielle ?

Il s'agit clairement d'une crise des partis de gouvernement. Ces derniers sont systématiquement incapables d'afficher des résultats sur aucune des préoccupations des Français : emploi, pouvoir d'achat ou sécurité. À cela s'ajoute le sentiment que ces partis sont interchangeables, qu'ils mènent la même politique qui, finalement, ne réussit pas. C'est là le vrai marqueur du rejet de ce système : le sentiment qu'entre quinquennat présidé par Nicolas Sarkozy jusqu'en 2012 et un quinquennat présidé par François Hollande, la situation de la France ne s'améliore pas ; qu'il n'y a pas de changement et que le politique n'est finalement pas à même de voter la vie des gens. Les partis de gouvernement déçoivent et par conséquent les électeurs s'abstiennent le plus souvent où, quand ils font le choix de se prononcer, le font en faveur de partis anti-système.

Les intentions de vote à l'élection présidentielle de 2017 traduisent cet état de fait : une représentante anti-système – Marine Le Pen – est systématiquement susceptible de se qualifier pour le second tour. C'est un marqueur clair. Ce n'est pas le seul, néanmoins : l'abstention est un élément primordial à retenir également. Depuis 2007, à la quasi-totalité des élections intermédiaires, on constate une abstention très forte, en perpétuelle progression. D'une part on constate une abstention protestataire ("voter ne sert à rien"), une abstention de vanité ("quoique je vote, le résultat serai vain et n'améliorera pas ma situation") et d'autre part on constate clairement un problème d'offre politique. Ce dernier point constitue d'ailleurs un des leviers majeurs d'attractivité du Front national, au travers de la critique récurrente de l'UMPS. Sur l'Europe, par exemple, le sentiment général est clair : personne en dehors du FN (et dans une moindre mesure du Front de Gauche) ne tient un discours différent. Au final, cette abstention sera l'un des enjeux majeurs de la présidentielle à venir.

Quelles conséquences sur notre modèle politique et social cela peut-il avoir ? Comment reconstruire une cohérence et une légitimité politique quand une part non négligeable de l'électorat ne croit plus aux forces traditionnelles ?

Nous assistons à une fragilisation extraordinaire du système. François Hollande, lors du second tour de l'élection présidentielle de 2012, n'était pas majoritaire en suffrage absolu : le vote blanc le devançait. C'est révélateur de la crise de légitimité qu'induit cette abstention. L'élection se fait sur une base de plus en plus restreinte, ce qui vient logiquement fragiliser les politiques qui sont conduites ensuite. Cela implique également la fissure de la majorité – et c'est là l'histoire du quinquennat actuel, avec l'éloignement de la gauche radical du pôle majoritaire. Tout est lié à la crise du politique que nous abordions précédemment ; ainsi qu'à la croyance (un peu magique, soit-dit en passant) des Français qui pensent que dire c'est faire. Cependant, les Français sont de plus en plus sceptiques aujourd'hui, en raison de l'exercice du pouvoir que l'on sait, extrêmement décevant.

Il est nécessaire de mener un véritable travail pour tisser à nouveau du liant et des liens entre les représentants et les représentés. Il faut travailler également à cette coupure élites-peuple qui est l'un des moteurs du vote FN et de la défiance à l'égard de la construction européenne, du politique, des médias, des institutions. Tout cela demandera beaucoup de temps. Or, aujourd'hui, ici et maintenant, comme disait François Mitterrand, on ne voit pas les moyens de reconstruire cette cohérence et cette légitimité. Quoique promette le – ou la – candidat(e) qui sortira vainqueur de la primaire de droite, les Français resteront sceptique : l'alternance 2007-2012 fut un échec.

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