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Jean Zay, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette font leur entrée au Panthéon
Jean Zay, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette font leur entrée au Panthéon
©Reuters

Résistances

Entrée au Panthéon : pourquoi la stratégie de communication présidentielle risque de tomber à plat

François Hollande s'apprête aujourd'hui mercredi 27 mai à tenir un grand discours sur 4 figures de la Résistance qui vont entrer au Panthéon : Jean Zay, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette. Il est le premier président à rendre hommage à 4 personnalités en même temps. Mais malgré ces références fortes, la stratégie de communication présidentielle pourrait sonner creux.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico. Le discours de la cérémonie du Panthéon est préparé et peaufiné depuis plus d’un mois par François Hollande et ses conseillers. Quel message politique et quelles valeurs le président veut-il véhiculer à travers ces "panthéonisations" ? Quelles sont ses intentions ?

Vincent Tournier. D’après les informations qui filtrent dans la presse, il semble effectivement que François Hollande accorde une importance particulière à son discours. On dit même qu’il a sollicité de grands historiens comme Jean-Pierre Azéma ou Antoine Prost pour le préparer.

Faut-il toutefois s’attendre à un discours très original ? Si l’on en croît ses précédents discours sur l’histoire, on risque d’être déçu. Le propos sera certainement convenu et consensuel, centré sur les grandes valeurs républicaines (tout en se gardant de les définir). Il parlera aussi de l’esprit de la Résistance et de la nécessité de lutter contre le Mal (lequel ne sera toutefois pas identifié précisément, sinon par des formules générales comme le racisme ou la haine) et il insistera naturellement sur l’égalité entre les hommes et les femmes.

Le problème est que la posture compte davantage que le fond, d’autant que la « panthéonisation » s’est banalisée. Chaque président se doit désormais d’envoyer ses morts. C’est un passage obligé, une manière d’asseoir sa légitimité en tant que président, d’affirmer son autorité en se présentant comme un intercesseur entre les vivants et les morts.

Curieusement, la gauche semble y accorder plus d’importance que la droite, du moins si l’on s’en tient au décompte statistique du nombre de « panthéonisés ». Cette passion secrète de la gauche pour « la terre et les morts » est assez surprenante lorsqu’on se rappelle que la gauche est très hostile à tout ce qui peut incarner l’histoire nationale (elle a notamment interrompu le projet de musée de l’histoire de France voulu par Nicolas Sarkozy).

Cette fois, François Hollande a même choisi de mettre la barre très haut, que ce soit par le nombre de personnalités qui vont être transférées (quatre d’un coup, qui dit mieux ?), ou par le choix de valoriser la Résistance puisque c’est la première fois depuis Jean Moulin en 1964 que des résistants vont entrer au Panthéon. Cette référence implicite à de Gaulle risque d’être un peu écrasante.

En quoi les sujets de 1945 sont-ils en décalage avec ce que vivent les Français en 2015 ?

La question est plutôt de savoir pourquoi le pouvoir actuel fait le choix de mettre l’accent sur la Résistance. Le pays est-il dans une situation comparable ? Sommes-nous envahis par une puissance étrangère ? L’Allemagne menace-t-elle l’Europe de son hégémonie ?

Cette comparaison doit certainement beaucoup amuser Jean-Luc Mélenchon, lui qui vient de sortir un livre très critique sur l’Allemagne. Plus sérieusement, il faut évidemment prendre en compte la dimension tactique de la panthéonisation. La Résistance est devenue un mythe consensuel à gauche, qui a en plus l’avantage de rappeler à la droite ses péchés de jeunesse. On voit bien d’ailleurs que la droite est mal à l’aise. Elle n’ose pas vraiment attaquer l’exécutif, se contentant de mettre en avant le coût de l’opération (qui avoisinerait un million d’euros) mais sans trop insister.

En fait, la droite a été écrasée sur le terrain de la mémoire de la Résistance, comme d’ailleurs sur celui de la mémoire en général. La gauche a incontestablement gagné, alors qu’elle partait pourtant avec de sérieux handicaps (rappelons par exemple que c’est l’Assemblée du Front populaire qui a voté les pleins-pouvoirs à Pétain, ou encore que le PCF est entré tardivement dans la Résistance). Mais sur les questions mémorielles, la droite a été battue à plate couture, sans doute parce qu’elle n’a pas la possibilité de mobiliser à son service tout une pléiade d’intellectuels et d’universitaires. Même sur les sujets où elle pouvait avoir de légitimes prétentions, elle s’est inclinée. Par exemple, la droite aurait très bien pu revendiquer une filiation féministe puisque c’est elle qui a instauré le droit de vote des femmes en 1944, la contraception en 1967, l’avortement et le divorce dans les années 1970. Le féminisme est pourtant perçu comme une idéologie naturellement de gauche.

De fait, le domaine de la mémoire est quasiment interdit à la droite. Ce n’est pas pour rien si Nicolas Sarkozy a échoué dans sa tentative de panthéonisation d’Albert Camus, pourtant un homme de gauche. Le nom de Marc Bloch avait aussi été évoqué. Le grand historien avait tout pour plaire, mais la gauche s’est insurgée contre ce qu’elle a considéré comme une récupération insupportable.

Bref, la gauche a un avantage évident sur le terrain de la mémoire, et elle aurait tort de s’en priver, d’autant que la Résistance est un sujet bien commode pour elle puisqu’il lui donne la possibilité de jouer simultanément sur deux tableaux : celui de la fierté nationale et celui de la repentance. En effet, la Résistance fournit à la fois de beaux récits (notamment sur la lutte contre le fascisme) et de belles déplorations puisque cela permet de rappeler qu’une partie de la France ne se trouvait pas du bon côté. En somme, elle donne l’occasion d’exalter une certaine fierté tout en rappelant que l’histoire nationale comporte une part d’ombre.

Sans remettre en cause la légitimité de ces entrées au Panthéon, n'existe-t-il pas un décalage entre ces références fortes et des intentions de communication un peu creuses ? Le procédé n’est-il pas un peu artificiel ?

Vous avez raison. J’irai même plus loin en m’arrêtant sur un point emblématique : le cas de Jean Zay. C’est un personnage très intéressant. Issu du judaïsme par son père et du protestantisme par sa mère, il a été avocat avant de devenir un pilier du parti radical et de jouer un rôle important dans la création du Front populaire, dont il a été l’un des acteurs majeurs en  tant que ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts.

Il a donc tout ce qu’il faut pour appartenir au Panthéon des hommes de gauche. Toutefois, dans le cadre de ses fonctions ministérielles, il a laissé son nom à deux circulaires sur l’école. La première date de décembre 1936 et vise à interdire toute forme de propagande politique à l’intérieur des établissements scolaires. Dans ce texte, Jean Zay est impitoyable : il ne craint pas de demander des « sanctions sans indulgences » en plaidant pour « l’exclusion immédiate » des élèves contrevenants. La seconde circulaire, qui date de mai 1937, est plus brève car elle se contente d’élargir cette interdiction à la « propagande confessionnelle ». Là encore, le texte ne fait pas dans la demi-mesure : « l’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance ».

Aujourd’hui, quand on redécouvre cette circulaire, on est troublé : comment ne pas faire le lien avec le contexte actuel ? Cette question en appelle une autre : est-ce bien le même gouvernement qui, tout en consacrant Jean Zay, a une attitude pour le moins timide sur la laïcité, renonçant notamment à légiférer sur les signes religieux dans les crèches ou dans les universités ?

On en est donc réduit aux supputations. Est-ce un manque de connaissance sur Jean Zay et le Front populaire ? Est-ce simplement la volonté d’envoyer un message rassurant à la gauche laïque ? En tout cas, les mouvements qualifiés d’islamophobes n’ont pas manqué de s’emparer du sujet. Sur le site de Riposte laïque, Christine Tasin ne se prive pas de couvrir d’éloges Jean Zay, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de la situation actuelle.

Antiracisme, parité, appel à la résistance, quelle peut être la portée d'un tel événement sur la population ? Quelle sont les catégories visées ? Les Français sont- ils encore sensibles à ce type d'opérations?

Je ne sais pas ce que les gens vont retenir de cette manifestation. Connaissent-ils d’ailleurs le Panthéon ? Sont-ils capables de citer des personnalités qui s’y trouvent ?

A titre personnel, je m’interroge plutôt sur les risques de confusion que recèle cette opération. Les médias parlent par exemple des « quatre résistants » mais Jean Zay n’a pas été à proprement parler un résistant puisque, arrêté au moment de la défaite de juin 1940, celui-ci a passé la guerre en prison, avant d’être assassiné par la milice en juin 1944. De même, la panthéonisation accrédite l’image d’une Résistance unie et homogène, alors qu’elle a été traversée par des fractures profondes. Comme le rappelait par exemple Pierre Péan en s’opposant au choix de panthéoniser Pierre Brossolette, ce dernier a été un adversaire résolu de Jean Moulin.

Une autre confusion vient du fait que la tendance actuelle consiste à tout mettre dans le même sac. On confond la Résistance, la Déportation et l’anti-racisme. La réalité historique est évidemment plus complexe. Les résistants n’étaient pas animés par les valeurs qu’on leur prête aujourd’hui. Beaucoup ont été de fervents nationalistes. Une partie de la résistance provient même de l’extrême-droite et des milieux antisémites.

Enfin, il est difficile de ne pas dire un mot sur la question des femmes puisque le gouvernement a choisi d’envoyer deux hommes et deux femmes (Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle-Anthonioz). Manque de chance : les familles de ces deux femmes se sont opposées au transfert de leurs restes. Or, plutôt que de renoncer à son projet, ou de trouver une solution de substitution, le gouvernement a préféré faire transporter des cercueils remplis de terre. Cette mascarade ubuesque, digne d’un roman d’anticipation, est évidemment troublante et aurait mérité d’être dénoncé plus rigoureusement par les médias.

Mais indépendamment de ce subterfuge, le problème est que l’idéologie de la parité conduit à tordre la réalité. Comme l’indique Olivier Wieviorka dans son ouvrage de référence (Histoire de la Résistance, Perrin, 2013), les femmes ont été minoritaires dans la Résistance puisqu’elles représentaient entre 10% et 16% des engagés, avec des variations selon les mouvements. Certes, compte tenu des circonstances de l’époque (notamment la faible politisation des femmes du fait de l’absence du droit de vote), c’est une proportion assez remarquable. Il n’en reste pas moins qu’on était très loin de l’égalité, contrairement à ce que la cérémonie du Panthéon tend à faire accroire. C’est tout le problème de la mémoire : elle est un instrument politique, mais elle n’est pas un instrument pédagogique. 

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