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Entre technocratie et centre droit; petite analyse de ce qu'est vraiment le macron-philippisme
©LOIC VENANCE / AFP

Macron-philippisme

Entre technocratie et centre droit; petite analyse de ce qu'est vraiment le macron-philippisme

Alors que tous les commentaires allaient dans le sens d’un discours du premier ministre relégué au second rang, le bilan des deux fait apparaître un tableau beaucoup plus nuancé.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : ​​Cette première semaine de juillet a été l'occasion, pour les deux têtes de l’exécutif, de présenter l'orientation du quinquennat à venir. Au regard du discours du Congrès d'Emmanuel Macron, et du discours de politique générale d'Edouard Philippe, comment pourrait-on qualifier le "Macron-philippisme" ? Comment s'inscrit il dans la tradition politique française, de quoi, de qui, est-il l'héritier ? 

Bruno Cautrès : L’analyse de cette séquence et plus généralement du « macron-philippisme » peut se faire par plusieurs entrées. Au plan politique et idéologique, nous sommes en présence d’orientations libérales et centristes, qui semble pour le moment tirer un peu plus du côté centre-droit que centre-gauche. Les mots utilisés par l’un et l’autre appartiennent en effet au répertoire du centrisme-libéral-européen et (pour le moment) ne viennent pas vraiment puiser dans les répertoires classiques de la droite et de la gauche: par exemple des mots comme « justice sociale », « inégalités », « pauvreté », « richesse », « redistribution », ne sont pas utilisés même s’il est question d’une liberté qui ne peut s’exercer dans la contrepartie de la « protection » ; de même, les questions identitaires et sécuritaires, les questions familiales aussi, ne sont pas présentes de la même manière que dans le discours de la droite depuis plusieurs années. Les discours et leurs mots veulent donc incarner le dépassement du clivage gauche/droite et ce contournement veut s’opérer au nom de l’efficacité et du retour vers la « vraie égalité des chances ». Une formule d’Emmanuel Macron, reprise à nouveau à Versailles, résume cette orientation : « c’est juste parce que c’est efficace, c’est efficace parce que c’est juste ». Cette orientation rappelle certains précédents de gouvernements de type plus « technocratique » que politique. La composition du gouvernement « Philippe II », avec l’exit de François Bayrou et Marielle de Sarnez, a d’ailleurs renforcé cette tonalité.

Alors que le choix du 3 juillet, fait par Emmanuel Macron, laissait présager un "effacement" du premier ministre, ce scénario ne semble pas avoir eu lieu. Comment interpréter cette séquence pour les deux hommes ? 

Effectivement, alors que tous les commentaires allaient dans le sens d’un discours du premier ministre relégué au second rang puisque le Président avait souhaité s’exprimer la veille devant le congrès, le bilan des deux discours fait apparaître un tableau beaucoup plus nuancé. Le discours du Premier ministre est apparu plus précis et plus détaillé, avec des annonces qui dessinent un plan avec des politiques publiques. Si l’on peut souligner que le discours de politique générale d’Edouard Philippe comporte lui aussi ses zones de flou (sur les calendriers et les rythmes des réformes), il est apparu moins en généralités que celui d’Emmanuel Macron devant le Congrès, sauf en ce qui concerne les réformes institutionnelles sur lesquelles le Président a été assez précis.  

Beaucoup de Français ont dû découvrir, à travers son discours, la personnalité d’Edouard Philippe. Le fait qu’il ait abordé des sujets pratiques (par exemple dans le domaine de la prise  en charge des soins dentaires ou d’optique, ou encore à propos de la réforme de la procédure d’admission post-bac) a sans doute permis à son image de se préciser dans l’opinion et d’intéresser. Plutôt que d’effacement du Premier ministre, on peut sans doute parler, à l’issue des deux discours, d’une découverte pour de nombreux français du style d’Edouard Philippe qui apparait à la fois déterminé (discours de « vérité » sur les finances publiques), ouvert (références à Jacques Chaban-Delmas et Michel Rocard, appel aux bonnes volontés dans toutes les familles politiques), assez précis avec une dimension technique de résolution de problèmes pratiques. 

Faut il voir dans cette séquence un premier grain de sable dans la stratégie "jupitérienne" ?

On peut dire que le Président de la République n’a sans doute pas livré, à Versailles, son meilleur exercice de communication car le propos est apparu, par contraste avec celui du Premier ministre le lendemain, trop général sauf sur les institutions. De manière sans doute inattendue pour les deux, l’enchaînement des deux discours a permis au premier ministre de prendre un peu de la lumière présidentielle. On peut se demander si à vouloir incarner le pouvoir exécutif dans sa fonction de « guide » et à vouloir se situer dans l’horizon des grandes orientations, Emmanuel Macron n’a pas fait ressortir automatiquement la fonction gestionnaires et « pratico-pratique » du Premier ministre. Mais on ne peut parler d’un grain de sable dans la stratégie « jupitérienne » de la communication présidentielle. La répartition des tâches à laquelle nous avons assisté entre les deux têtes de l’exécutif est un grand classique sous la Vème république mais elle en est même l’un des ressorts. Selon les couples exécutifs cette dualité est plus ou moins exacerbée ou atténuée : par exemple, Nicolas Sarkozy ou même François Hollande intervenaient fortement dans les annonces de politiques publiques économiques ou sociales ; Jacques Chirac laissait plus de champ à Jean-Pierre Raffarin même si celui-ci prenait toujours soin de rappeler qu’il n’était à Matignon que pour mettre en œuvre le programme du Président. Depuis la réduction du mandat présidentiel à 5 ans, il y a sans doute encore plus de concurrence potentielle entre les deux têtes de l’exécutif car ils ont le même horizon temporel. Normalement, la dimension de mise en œuvre concrète des politiques publiques par le Premier ministre devrait conduire à ce que le Président Macron soit davantage protégé et à ce que la fonction de « fusible » du Premier ministre puisse éventuellement jouer un jour. L’évolution de leurs courbes de popularité dans les semaines qui arrivent et à l’automne nous en dira beaucoup sur toutes ces questions. 

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