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Un garçon salue devant un char alors qu'il visite le parc des trophées militaires qui présente du matériel militaire saisi aux troupes arméniennes lors de la guerre du Haut-Karabakh, à Bakou, le 15 avril 2021.
Un garçon salue devant un char alors qu'il visite le parc des trophées militaires qui présente du matériel militaire saisi aux troupes arméniennes lors de la guerre du Haut-Karabakh, à Bakou, le 15 avril 2021.
©Tofik BABAYEV / AFP

Haut-Karabakh

Entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, l'Histoire otage des intérêts politiques

Après le conflit du Haut-Karabakh, l'Azerbaïdjan refuse de reconnaître l'identité arménienne de certains territoires et de certains sites historiques et religieux.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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La fin de la seconde guerre du Haut-Karabakh en novembre 2020 a vu l'Arménie sommée de « rendre » à l'Azerbaïdjan une partie des territoires qu'elle contrôlait au Haut-Karabakh depuis 1994. Outre le sort des prisonniers arméniens détenus par les Azéris, c'est celui de près de 1500 monuments religieux et culturels arméniens, passés sous contrôle de Bakou, qui compliquent les négociations entre les deux pays. L'Azerbaïdjan refuse en effet de reconnaître l'identité arménienne de ces lieux historico-religieux, et n'hésite pas à réécrire l'Histoire, notamment celle de l'Albanie du Caucase, afin de légitimer ses revendications.

Depuis les années 1950-1960, historiens et gouvernements azéris font en effet de l'Azerbaïdjan le pays héritier de l'antique royaume d'Albanie – à ne pas confondre avec son homonyme des Balkans – fondé au IVème siècle avant notre ère, qui regroupait l'Azerbaïdjan actuel, la Géorgie et le sud du Daghestan russe mais était culturellement proche de l'Arménie et de la Perse. En encourageant les peuples de ses républiques socialistes soviétiques à défendre leur présence séculaire sur leur territoire, l'Union soviétique avait alors planté les graines de cette réflexion identitaire, aujourd'hui exacerbée par le contexte de guerre avec l'Arménie. Elle a en effet gagné en popularité après le cessez-le-feu de novembre dernier, fournissant à l'Azerbaïdjan des arguments pour contester les demandes des Arméniens vis-à-vis de leur patrimoine saisi.

Car en vertu de cette théorie, toute église arménienne – hormis des sites datant du XIXème siècle – serait en réalité albanienne, et le gouvernement d'Ilham Aliyev s'est empressé de déclarer certains sites comme tels. Bakou fait même remonter l'origine de cette « subtilisation » à l'époque où la Russie tsariste, dépossédant les Qadjars d'Iran du Caucase du Sud, encouragea massivement l'immigration arménienne dans la région. Pour l'Azerbaïdjan, les Arméniens auraient alors dissimulé toute preuve de l'origine albanienne des sites religieux et culturels, n'hésitant pas à en altérer l'architecture, afin de les faire passer pour arméniens.

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Les faits historiques sont cependant têtus, et cette théorie réfutable.

D'une part, l'identité même des Albaniens fait encore débat aujourd'hui. De cet ancien royaume dont l'historien grec Strabon disait déjà, au 1er siècle avant J.C, qu'il était composé de près de 26 tribus, il est difficile de déceler des ancêtres communs aux Azéris contemporains. Il fut l'un des premiers royaumes à se convertir au christianisme au IVème siècle ap. J.C, tout comme ses voisines l'Arménie et la Géorgie, avant de décliner et de céder à la pression des envahisseurs arabes cinq siècles plus tard. Le sort des Albaniens se perd ensuite dans le fond des âges en l'absence de preuves génétiques ou linguistiques, même si l'on estime que la plupart ont été assimilés par les populations arméniennes, turques, géorgiennes et iraniennes.  C'est précisément pour cette raison que la modeste minorité des Oudis, derniers descendants avérés des Albaniens antiques qui ne comptent que 10 000 personnes, est très bien considérée par le gouvernement d'Ilham Aliyev. Mal intégrés dans l'Azerbaïdjan nouvellement indépendant et dominé par son identité turque, les Oudis ont connu un regain d'intérêt depuis son arrivée au pouvoir, et sont surtout instrumentalisés pour appuyer ses prétentions contre l'Arménie, notamment en restaurant une Eglise catholique albanienne par leur truchement. Preuve de leur relative importance dans le débat, les Oudis ont de tous temps été les victimes des pressions contradictoires entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie.

Cette théorie présente enfin l'intérêt de doter les Azéris d'une origine équivalente à celle de l'Arménie rivale, elle qui est véritablement dépositaire d'une histoire antique riche et dont les vestiges historiques et religieux prouvent l'existence. Car les Arméniens occupent finalement la même terre, et presque les mêmes frontières, depuis l'Antiquité, tandis que les historiens ont généralement fait des Azéris des descendants des envahisseurs turcophones d'Asie centrale. A cet égard, l'Azerbaïdjan oublie également que son histoire se confond largement avec celle de la Perse depuis le XVIème siècle et la dynastie des Safavides, et que cinq siècles de brassage ethnique et culturel ont dû naturellement faire leur œuvre.

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D'autre part, cette théorie nie non seulement toute présence arménienne ancienne dans la région, un fait historique pourtant incontestable, mais fait des Arméniens de simples instruments aux mains des tsars pour servir leur objectif de christianisation de la région. Les Eglises orthodoxes de Turquie, de Syrie, d'Egypte, d'Israël et d'Ukraine ont d'ailleurs été sollicitées par l'Azerbaïdjan, au même titre que les Oudis, pour soutenir cette argumentation. Le président Ilham Aliyev lui-même a évoqué le 25 novembre dernier l'édit du tsar Nicolas Ier abolissant le catholicossat albanien, la preuve selon lui de la falsification des anciennes lieux de culte albaniens au profit de l'Arménie. Il oubliait qu'en réalité, cette Eglise avait disparue dès le VIIIème siècle ap. J.C sous la pression du cinquième calife omeyyade Abd Al-Malik. Ce même 25 novembre 2020, l'Académie nationale des Sciences d'Azerbaïdjan annonçait la création d'un nouveau centre d'études albaniennes dédié à prouver que les monuments albaniens appartiendraient bien aux Azéris, et non aux Arméniens.

Dans les conflits notamment frontaliers et territoriaux, l'Histoire constitue souvent, et tristement, une otage de choix. L'argumentaire azéri s'attaque ainsi non seulement au patrimoine arménien, mais aussi géorgien, quitte à en falsifier les origines. En décembre dernier, le ministère azéri de la culture présentait ainsi l'église orthodoxe des Trois Saints à Shaki comme un temple albanien du Vème ou VIème siècle, alors qu'elle a été construite par les Russes en 1853. De leur côté, les Arméniens n'hésitent pas non plus à tourner les faits à leur avantage, même lorsqu'ils sont incertains. Certains historiens clament ainsi que les Albaniens auraient été assimilés par les populations arméniennes après la chute de leur royaume, quand d'autres affirment qu'ils n'étaient pas une population indigène du Caucase, mais installée de force par les Ossètes. La plupart ont surtout fait l'erreur de laisser dans l'oubli tout ce pan de leur passé, ce qui a largement laissé le champ libre à l'Azerbaïdjan pour écrire sa propre version de l'histoire. Cette manipulation de l'Histoire n'en reste pas moins critiquée par certains historiens azéris opposés au gouvernement, dénoncée comme un « appauvrissement » de l'érudition sur la culture préislamique et chrétienne de l'Azerbaïdjan, et une négligence du véritable héritage de l'Albanie du Caucase. Elle est surtout une preuve supplémentaire de la profondeur de l'inimité entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, et des difficultés qui présideront aux négociations entre les deux pays pour tenter d'obtenir une paix durable.

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