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Aux Etats-Unis, les analystes débattent de cette nouvelle manière de faire la guerre à laquelle Barack Obama fait allègrement recours.
Aux Etats-Unis, les analystes débattent de cette nouvelle manière de faire la guerre à laquelle Barack Obama fait allègrement recours.
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Oncle Sam

"Guerre de l'ombre" : Entre drones et assassinats, la méthode Obama

Des campagnes de drones, des assassinats ciblés, les nouveaux outils de l'armée américaine pour faire la guerre commencent à soulever des polémiques. Si Barack Obama n'est pas vu comme un va-t-en guerre, il a pourtant largement démocratisé ces méthodes peu coûteuses politiquement et économiquement.

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel et directeur d’études du domaine "Nouveaux conflits" à l’Institut de Recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

Il est breveté de l’enseignement militaire supérieur et docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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Atlantico : Aux Etats-Unis, les analystes débattent de cette nouvelle manière de faire la guerre à laquelle Barack Obama fait allègrement recours. Des drones et des assassinats ciblés pour neutraliser les personnalités du camp ennemi. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

Michel Goya : L’essentiel repose sur les drones armés, le fameux Predator. Ce sont des engins dit de longue endurance qui peuvent rester en vol pendant des heures, à très haute altitude. Pilotés depuis les Etats-Unis, ils peuvent tirer des missiles antichars Hellfire d’une grande précision. L’armée américaine dispose de 150 à 160 de ces engins qui sont utilisés pour aller dans les zones où les hommes ne peuvent pas mettre les pieds. Typiquement : le Pakistan où les militaires américains ne peuvent pas se rendre physiquement pour des raisons politiques évidentes.

Sur d’autres territoires, l’armée américaine se repose sur des petits contingents de forces spéciales. L’Afghanistan ou l’Irak sont largement concernés. Le haut commandement militaire dirige ainsi directement des missions dites de « kill or capture » dont l’objectif est de neutraliser des cadres à haute valeur ajoutée.

Ces dernières années, le recours à ces outils a largement augmenté. Ils sont employés depuis le début des opérations dans cette région mais ils ont gagné en ampleur avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama et la prise de commandement du général David Petraeus en Afghanistan. La campagne de drones sur le territoire pakistanais, visant les supplétifs d’Al Qaida, notamment le réseau Haqqani, est un exemple significatif de cette stratégie. Dans le même temps, le nombre de raids des forces spéciales, sur le territoire afghan, a largement augmenté depuis 2010 avec des résultats plutôt intéressants.

L’amiral William H. McRaven,  commandant les forces spéciales américaines, réclame plus d’autonomie dans la prise de décision pour ce type d’opérations. Il propose de déployer de manière permanente 12 000 hommes des forces spéciales, partout dans le monde. Est-ce là la nouvelle manière de faire la guerre pour les Etats-Unis ?

Lorsqu’il s’agit de lutter contre des organisations terroristes, au sein desquelles la menace repose sur des personnalités et pas sur de fortes implantations militaires, ces méthodes sont efficaces. Elles se reposent largement sur les services de renseignement américains, notamment la CIA. Par contre, lorsque l’adversaire prend une dimension plus organisée, au sein de groupes comme le Hezbollah libanais ou les talibans afghans, c’est beaucoup plus compliqué.

Cette tendance illustre une véritable volonté d’action indirecte de la part des Etats-Unis. Après les conflits afghan et irakien, il y a une réticence à s’engager massivement au sein de populations. Les occidentaux, Français y compris, se font de plus en plus frileux à déployer des troupes en nombre au sol.

Nos pays préfèrent aujourd’hui privilégier le recours à des campagnes aériennes, avec aussi bien des drones que des avions, avec quelques actions très ciblées de la part de forces spéciales au sol. Elles visent aussi bien à neutraliser des individus précis qu’à appuyer des alliés locaux. C’est typiquement ce qui s’est passé en Libye : une importante opération aérienne et quelques hommes au sol pour aider à l’organisation et à la création d’unités locales terrestres. Dans tous les cas, la décision finale se joue sur le plan terrestre.

Cette manière de faire la guerre n’est en réalité pas nouvelle. Elle se pratiquait déjà dans les années 1980 en Amérique centrale, ou encore au Vietnam.

Quelles questions éthiques et politiques soulèvent cette manière de combattre ?

Ces méthodes posent de nombreuses problématiques : viols de territoires nationaux, assassinats sans autres formes de procès, absence de déclarations de guerre officielles. On l’a vu avec Mouammar Kadhafi : on a tenté de l’éliminer à grands coups de missiles de croisière sans que cela ne soit prévu dans le cadre du mandat des Nations unies.

La question morale se pose évidemment dans le cas des drones. Nous sommes là dans la guerre à très grand distance : il est plus facile de tuer lorsque vous êtes bien au chaud aux Etats-Unis qu’en étant sur le terrain, à portée du fusil ennemi. D’un autre côté, c’était déjà le cas avec les pilotes d’avions de combat opérant à très haute altitude.

D’un point de vue tactique, ces méthodes fonctionnent lorsqu’il s’agit de tuer un Oussama Ben Laden ou d’autres personnalités très précises de ce type. A plus grande échelle, on se rend rapidement compte que dans la plupart des cas, la ressource humaine permet de remplacer au fur et à mesure les différents cadres, parfois avec des remplaçants plus véhéments encore que leurs prédécesseurs. On s’est rendu compte à plusieurs reprises qu’il valait mieux laisser vieillir les chefs d’insurrections : c’est ce qu’ont fait les Britanniques avec les dirigeants de l’IRA irlandaise qui, au bout de 20 ans, n’avaient plus la volonté de combattre coûte que coûte. Les Israéliens font de même : plutôt que d’éliminer leurs adversaires, ils les enferment en prison.

Il y a enfin une problématique de coûts. Ce type de conflits indirects semble coûter moins cher. L’économie en vies humaines est évidente. Sur le plan purement économique, un drone coûte beaucoup moins cher à la fabrication et à l’emploi qu’un avion tout comme une escouade de forces spéciales revient évidemment moins cher qu’un corps expéditionnaire dans son ensemble.

Tout dépend au final de l’allié local sur lequel se reposent les Américains. S’il n’est pas efficace, comme ça a été le cas au Vietnam, Washington finit par être forcé d’intervenir directement, avec le succès qu’on lui connaît dans cette campagne. En Afghanistan, lorsque l’opération Enduring Freedom, le recours aux forces spéciales en soutien des seigneurs de la guerre du nord a eu son succès un moment. Ensuite, les alliés locaux sont revenus à leurs préoccupations et à leurs agendas respectifs, refusant d’aller plus au sud que Kaboul. Les Américains se sont alors tournés vers des chefs pachtounes beaucoup moins fiables qui ont laissé filer Ben Laden et le mollah Omar.

A part les Etats-Unis, quels sont les pays qui ont les moyens de mener ce type de guerres ?

Pas grande monde. Les Etats-Unis et les Israël ont les moyens humains et matériels, sans que cela ne pose de problèmes moraux particuliers, de mener ce type d’opérations. Les Français et les Britanniques ont les moyens de déployer des groupes de forces spéciales, sans drones, à moindre échelle évidemment, pour mener des raids de ce type. C’est à peu près tout.

Je ne pense pas que les Chinois aient actuellement les moyens de mener ce type de missions. Il faut des capacités héliportées capables de passer au travers de la surveillance aérienne adverse qui restent rares. Les Russes sont certainement capables de le faire, avec moins de finesse. Ils ont mené récemment quelques opérations de forces spéciales dont on ne peut pas dire qu’elles donnent dans le chirurgical.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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