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Ensaf Haidar et Raïf Badawi, une histoire d'amour hors norme, interdite en Arabie saoudite, qui a commencé par un simple appel...
©Reuters

Bonnes feuilles

Ensaf Haidar et Raïf Badawi, une histoire d'amour hors norme, interdite en Arabie saoudite, qui a commencé par un simple appel...

En juin 2012, Raïf Badawi, 28 ans, est arrêté et jugé pour apostasie et insulte à l’islam. Son crime : avoir prôné sur Free Saudi Liberals, blog qu’il a créé, la libéralisation du royaume saoudien - notamment le droit d’être athée. La justice le condamne à une peine de dix ans d’emprisonnement, assortie de mille coups de fouet. Aujourd’hui, Ensaf Haidar, son épouse depuis 2002, dénonce l’injustice et les sévices infligés à son mari. Exilée à Sherbrooke (Québec) avec ses trois enfants, elle en appelle aux responsables internationaux. Extrait de "Mon combat pour sauver Raïf Badawi", d'Ensaf Haidar, aux éditions l'Archipel 1/2

Ensaf Haidar

Ensaf Haidar

Ensaf Haidar est née à Jazan, en Arabie Saoudite. En 2002, elle épouse Raif Badawi contre la volonté de sa famille. Depuis l’embastillement de son mari, elle a fui son pays avec ses trois enfants pour s’installer à Sherbrooke, au Québec. Depuis lors, soutenue par Amnesty International, elle se bat pour obtenir sa libération, mobiliser l’opinion et interpeller les responsables politiques.

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Comme je possédais désormais un portable, ma sœur Egbal me conseilla de me faire enregistrer au bureau du travail.

— S’ils t’appellent, personne ne saura à la maison que tu leur as donné ton numéro de portable. De toute façon, compte tenu du taux de chômage, il te faudra attendre des années avant qu’ils te proposent un poste. Mais tente au moins de trouver un travail !

Egbal est mon aînée de douze ans et elle est déjà veuve, ce qui l’a forcée à retourner vivre chez nous, à la maison, sous la tutelle de mon père. Il n’est pas étonnant qu’elle m’ait prudemment poussée dans la direction d’une indépendance financière.

La seule profession que mon père nous aurait peut-être autorisée, à Egbal et à moi, était celle d’enseignante dans une école coranique. L’éducation des jeunes filles selon les valeurs islamiques passe pour une mission noble et représentait la seule profession plus ou moins respectable pour une femme aux yeux de ma famille. Cela tombait bien : j’ai fréquenté ce type d’école lorsque j’étais enfant, et puisque j’étais étudiante en sciences coraniques, quelle autre profession aurais-je pu exercer ? Je me fis donc inscrire comme professeure d’instruction religieuse en recherche d’un poste. Mais je n’escomptais vraiment pas que ces formulaires puissent avoir une quelconque suite. Je n’avais aucune ambition, aucun rêve professionnel. J’étais parfaitement satisfaite de me laisser vivre, insouciante, dans la maison de mes parents.

Lorsqu’un après-midi Egbal et moi revînmes à la maison, après notre visite au bureau du travail, je jetai dans un coin mon abaya, cet habit noir informe que nous sommes obligées de porter à l’extérieur, et ôtai mon niqab. Sous cet uniforme noir, je portais une robe d’été à fl eurs mieux adaptée aux températures saoudiennes. Je pris un Coca-Cola dans le frigo et m’isolai dans ma chambre. À la télévision passait un soap turc devant lequel je m’endormis, abandonnant les personnages à leurs drames familiaux. À mon réveil, mon téléphone indiquait un appel en absence.

Ce ne pouvait être que l’agence pour l’emploi. La femme du bureau m’avait prévenue qu’elle me contacterait si un poste était libre. Mais je ne m’attendais pas à avoir si vite de ses nouvelles ! Je m’étais déjà faite à l’idée de passer quelques années de vacances à regarder la télévision jusqu’au petit matin et à faire la grasse matinée – autrement dit, à profi - ter de tout mon temps en attendant d’être mariée par ma famille et d’assumer mes devoirs d’épouse.

Je ne rappelai qu’à 17 h 20, sans autre intention que de laisser un bref message.

— Allô ? me répondit une voix masculine.

— Oh, euh… allô, bredouillai-je. Votre numéro s’est  affi ché sur mon téléphone. Est-ce vous qui m’avez appelée ?

— Non, affirma le jeune homme au bout du fil. Pas que je sache…

— Ah bon. Veuillez m’excuser, alors. Au revoir.

Je raccrochai précipitamment. J’étais morte de honte. Je venais de téléphoner à un homme qui m’était inconnu !Comme ça, tout simplement. Mon Dieu, qu’allait-il penser de moi ?

Alors que je m’accablais de reproches, le téléphone sonna de nouveau. Je fixai l’écran et mon cœur fi t un bond. C’était le même correspondant. Ne venait-il pas de m’assurer qu’il n’avait jamais composé mon numéro ? Pourquoi me rappelait-il ? Par pur réflexe, je décrochai et pris l’appel.

— Allô ? Sa voix était chaleureuse, douce et pleine.

— Allô, répondis-je froidement.

— Tu as une belle voix, me dit-il timidement. Ça te dirait qu’on parle un peu ensemble ?

— Certainement pas ! répondis-je indignée. Voilà qu’il me prenait pour une femme légère !

— Je vous ai pourtant dit que je vous avais appelé par erreur. Et je vous ai prié de m’en excuser.

— Allons, juste un peu…

— Non, certainement pas !

Et je lui raccrochai au nez. Mais le téléphone se remit à sonner. Je m’empressai de couper le son, afin que ma famille n’entende rien. Mes frères ne seraient pas ravis d’apprendre qu’un étranger me courait après. Afin d’écarter ce danger, je refermai prudemment la porte de ma chambre. Médusée, je regardais l’écran du portable s’illuminer à chaque sonnerie muette. J’avais le sentiment qu’une lampe de poche m’envoyait des signaux en morse : « sos. décroche, s’il te plaît ! »

Qui que fût cet homme, il m’appela ainsi vingt-cinq fois au cours de la soirée. Il ne voulait pas lâcher l’aff aire. Et, naturellement, je ne pouvais pas manquer d’y être sensible.

En Arabie saoudite, nulle occasion n’est laissée aux jeunes femmes d’entrer en contact avec un représentant de l’autre sexe. À partir de la puberté, elles ne peuvent quitter la maison de leurs parents que voilées de la tête aux pieds. Et elles n’ont pas le droit de circuler sans être accompagnées.

Dans les écoles, comme partout ailleurs dans la vie quotidienne, règne une stricte séparation des sexes, afin d’empêcher que les célibataires aient la moindre chance de rencontrer quelqu’un par hasard. Ainsi, dans la maison de mes parents, y avait-il deux salons : l’un pour les visites masculines, l’autre pour les visites féminines. Lorsque mon père ou mon frère attendaient de la visite, je me retirais dans une autre pièce, afin que les hommes ne puissent me voir. Les seuls hommes avec lesquels j’avais parlé jusqu’alors étaient mon père et mes sept frères. Avec les autres hommes de ma famille – cousins, oncles ou beauxfrères –, je restais extrêmement réservée.

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les appels répétés de cet étranger aient fait battre mon cœur à tout rompre. Son entêtement me flattait. N’avait-il pas dit que ma voix lui plaisait ? Peut-être était-il tombé amoureux de son timbre, comme je l’avais vu dans une série égyptienne ?

Mais qui était-il ? Comment avait-il trouvé mon numéro ? Quelques jours plus tôt, mon frère m’avait emprunté mon mobile. Se pouvait-il qu’il fût un ami de mon frère ? Celui-ci était-il à ce point imprudent ? J’avais entendu parler de cas où de jeunes hommes prenaient un malin plaisir à enregistrer la voix de la femme qui les appelait en secret, de manière à pouvoir la faire chanter à tout moment, exactement comme s’ils possédaient une photo d’elle nue. Chez nous, ce genre de preuves, qui dénoncent un contact préconjugal, a le pouvoir de briser un projet de mariage ou de provoquer une séparation.

Malgré le danger, je me sentais incapable de résister à la tentation. Lorsque le téléphone se ralluma peu avant minuit, j’appuyai sur la touche verte et m’efforçai de rendre ma voix tout à la fois sévère et séductrice.

— À quoi jouez-vous ? demandai-je à l’inconnu. Que cherchez-vous en me harcelant ainsi ?

Il fut sans doute passablement étonné, mais je ne le laissai rien répondre et enchaînai :

— Je vous prie d’arrêter ces sottises.

Et je raccrochai. Moins d’une minute plus tard, il rappelait. Et moi, je décrochai.

— Que me voulez-vous ? demandai-je d’un ton courroucé.

— Je veux juste parler avec toi, soupira-t-il. S’il te plaît !

— Mais qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Raïf Badawi.

Aujourd’hui, le monde entier sait qui est Raïf Badawi. À l’époque, bien entendu, ce nom ne me disait rien du tout. Pas pour longtemps.

Extrait de "Mon combat pour sauver Raïf Badawi", d'Ensaf Haidar, aux éditions l'Archipel, mais 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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