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Emmanuel Macron face au Congrès américain : habile, très habile... au point de faire oublier les failles de sa vision d’un multilatéralisme fort refondé
©LUDOVIC MARIN / AFP

Succès a l’applaudimètre

Emmanuel Macron face au Congrès américain : habile, très habile... au point de faire oublier les failles de sa vision d’un multilatéralisme fort refondé

Ce mercredi 25 avril, le président français s'est exprimé au Capitole, durant presque une heure.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Dans son discours prononcé devant le Congrès des Etats-Unis, Emmanuel - Macron a pu, une nouvelle fois, mettre en avant les "valeurs", en déclarant notamment : "Nous tous rassemblés, nous autres, élus, avons la responsabilité de montrer que la démocratie reste la meilleure réponse aux questions et aux doutes qui se font aujourd’hui.", ou encore "Les Etats-Unis et l’Europe ont un rôle historique à cet égard. C’est la seule façon de défendre nos idéaux, de dire clairement que les droits de l’homme et le respect des minorités sont les seules vraies réponses au chaos du monde". Derrière cette affichage des valeurs pour faire face aux défis du monde, ne peut on pas voir un déficit de proposition, chez Emmanuel Macron, sur le "comment faire" , et ce, alors même que Donald Trump, par des moyens souvent contestés, occupe précisément cette question du "comment", souvent dans le cadre d'un rapport de force, comme cela peut être le cas sur la question du commerce, ou sur le nucléaire nord coréen ou iranien ?  

Edouard Husson : Le discours du président français est fascinant à plus d’un titre. D’abord le choix de l’anglais. Autant il est normal qu’un président français sache prendre la parole dans d’autres langues que la sienne et utilise, en particulier, fréquemment, la langue universelle du moment, autant on peut se demander s’il n’ a pas une occasion manquée. L’aura internationale dont jouit incontestablement Emmanuel Macron aurait pu servir un discours en français. Non seulement, cela aurait été un encouragement à la présence francophone en Amérique du Nord, un clin d’oeil subtil au Général de Gaulle; mais cela aurait été une manière de rappeler que le français est, autant que l’anglais, la langue de la liberté. Enfin, troisième inconvénient d’avoir choisi l’anglais: cela n’en fait que plus ressortir comme ce discours est « européen », c’est-à-dire défensif, tourné vers le passé, les interdits, les normes, des surmois collectifs divers qui ne cessent de nous chuchoter que le monde va mal, que la planète est condamnée, qu’il ne faut pas faire ceci, cela etc.... Macron a de l’énergie à revendre et on sent qu’il a besoin d’une scène à sa mesure. N’importe quel observateur distancié est frappé par l’envie du président français de se situer par rapport à Trump parce qu’en Europe il est entravé dans ses initiatives. En même temps (!), hier, le président français réagissait à toutes les initiatives de Trump: sur le climat, sur le commerce, sur l’Iran, sur la Corée etc....Je veux dire qu’il n’a largement fait que réagir. 

Si Emmanuel Macron a pu être habile en soulignant les points de divergence existants entre lui et Donald Trump, sur le commerce, le climat, ou le multilatéralisme, en quoi cette habileté pourrait-elle avoir un impact sur les prises de décision ? 

Je me demande si le président français n’a pas manqué une occasion de faire savoir aux représentants du peuple américain ce qu’est son projet pour la France, ce qu’est son projet pour l’Europe et comment il voit l’avenir de l’Occident. Lui l’audacieux a été paradoxalement timide. Il avait l’occasion de se servir du Congrès comme de la chambre d’écho de son projet de transformation de ‘lUnion Européenne. les caméras du monde entier étaient tournées vers lui. Et Angela Merkel se rend à Washington immédiatement après lui. Quelle belle occasion d’installer définitivement son autorité sur l’Europe grâce au bon discours au bon moment au bon endroit! Occasion manquée. Pour frapper les esprits durablement, aux USA, il aurait fallu que le président français joue à fond sur son slogan, il est « en marche » vers un avenir meilleur, plein d’occasions démultipliées. Il aurait fallu actionner la machine à faire rêver et non proposer une argumentation à la Sciences Po sur le commerce, le climat ou les relations internationales. La seule chose qui intéresse les Américains c’est de savoir si Trump va réussir. Il y a ceux qui jouent son échec - ils sont de plus en plus mal en point à présent que le «Russiagate » a un effet boomerang sur les démocrates et les anciens responsables du FBI; et ceux, de plus en plus nombreux, qui parient sur le succès de l’homme d’affaires entré en politique. En allant aux Etats-Unis, Macron montre qu’il parie sur Trump. Mais il vaudrait mieux le dire, plutôt que de citer Roosevelt - dont la politique réelle était d’ailleurs beaucoup plus proche de ce que Trump a en tête que ce qu’imaginent les nostalgiques du «New Deal ». 

Derrière cette "relation spéciale" entre les deux hommes, ne peut-on pas voir une forme de malentendu ? ​

Trump sait très bien ce qu’il fait. Après tout, c’est, dans l’âme, un recruteur de talents. Il mise sur Macron, cet homme qui s’est imposé à la barbe du système en place, comme lui. Il s’amuse du fait que ce gamin ait voulu jouer à la poignée de main la plus virile. Il mise sur la réussite de Macron et son pragmatisme - au-delà du côté « je n’abandonnerai pas le libéralisme dans lequel j’ai grandi » du président français. Trump propose clairement à Emmanuel Macron d’être son interlocuteur privilégié en Europe. Et quand on lui parle de « La France en marche », il entend « Make France Great Again »! Chez le président français, les choses sont moins claires: il est d’un côté fasciné par l’animal politique Trump; d’un autre côté, le danger pour le président français est de laisser son ego s’installer entre lui et le président américain et de s’assigne pour mission de « ramener Trump à la raison ».  Un certain discours médiatique ambiant, qui fait les mauvais pronostics sur Trump depuis le début, pousse Macron dans cette direction. Mais il ne faudrait pas inverser le rapport de force objectif: la France a besoin des Etats-Unis pour arriver à soirtir de l’inertie allemande. Macron a besoin de Trump face à Merkel. Seule, la France n’arrivera pas à faire sortir nos amis d’outre-Rhin de leur torpeur dogmatique sur la monnaie, le commerce, la façade méditerranéenne, la Russie, la Chine etc....Et Trump a besoin de l’Europe face à la Chine! L’intérêt de la France et de l’Europe, c’est une « Alliance Atlantique renouvelée ». Macron pourrait en être l’artisan du côté européen. Le sera-t-il? 

Edouard Husson

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