Elisabeth Borne va lancer des chantiers de réformes incontournables, qui lui permettront aussi de faire oublier les travaux de rénovation urgente qui fâchent l’opinion | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Elisabeth Borne lors de la cérémonie de passation de pouvoirs dans la cour de l'Hôtel Matignon. Paris, le 16 mai 2022
Elisabeth Borne lors de la cérémonie de passation de pouvoirs dans la cour de l'Hôtel Matignon. Paris, le 16 mai 2022
©LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Atlantico-Business

Elisabeth Borne va lancer des chantiers de réformes incontournables, qui lui permettront aussi de faire oublier les travaux de rénovation urgente qui fâchent l’opinion

Il y a du Machiavel chez Elisabeth Borne. Son plan de travail et sa méthode n’apparaitront vraiment qu‘après les élections législatives, mais tout est prêt avec un objectif : l’efficacité

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

Voir la bio »

Elisabeth Borne va évidemment se donner comme priorité de lancer les grands chantiers de réformes que Emmanuel Macron avait inscrits à son programme : la transition énergétique, la lutte pour le climat, la souveraineté économique et la nouvelle politique agricole commune. C’est ambitieux certes mais ça ne suscitera pas de débat parce que les objectifs à long terme sont partagés par l’ensemble de l’opinion, ce qui pourrait permettre d’amortir un peu les résistances politiques à très court terme sur des terrains plus minés politiquement : sur les retraites, sur le budget 2023 qu’il faudra resserrer, sur le système de santé qu‘il faut renforcer et sur l’éducation qu’il va falloir booster. Autant de secteurs hautement inflammables socialement. 

Il y a effectivement du Machiavel chez Elisabeth Borne, mais pas du Machiavel machiavélique comme on l’a souvent dit de façon péjorative.  Mais il y a du Machiavel dans l’objectif et la méthode qui commencent à se dessiner. 

Machiavel était conseiller du prince. Il n‘incarnait pas le pouvoir, il l'exerçait en faisant en sorte que ce pouvoir produise des effets positifs, non pas directement pour le Prince, mais pour l’ensemble des sujets. Parce qu’il considérait que si les sujets ne trouvaient pas de bénéfices ou d’intérêts à l‘action politique, la gouvernance ne tiendrait pas et cela quelle que soit l’essence de ce pouvoir : démocratique, aristocratique ou militaire. L’histoire donne raison à Machiavel. D’où l’importance qu’il a encore aujourd’hui dans l’étude des sciences politiques. 

Toute la carrière, l’expertise, le comportement d‘Elisabeth Borne montre à l’évidence qu’il y a du Machiavel dans son ADN. Elle n’a pas fait l’ENA, mais l‘expertise ne lui manque pas. Elle a toujours préféré la précision d’un dossier à sa présentation. Comme le disait Victor Hugo, autre fin connaisseur de Machiavel, mieux vaut soigner le fond que la forme. Parce que la forme n’est jamais que le fond qui remonte à la surface. Et les exemples nombreux le prouvent, quand la politique se résume à un défilé de mode démagogique, les responsables politiques échouent. 

Alors on ne sait pas comment Elisabeth Borne va s’organiser, il faudra sans doute attendre le résultat des élections législatives, mais on devine assez clairement la ligne directrice qu’elle va suivre. 

1er point :  Elle est née pour être conseiller du Prince, elle restera conseiller du Prince. Concrètement, elle fera ce qu’elle sait faire en évitant de prendre la lumière qui sera réservée au Prince. C’est un peu ce qui s’était passé avec Jean Castex alors que son prédécesseur Édouard Philippe semblait avoir pris gout aux projecteurs. Voilà pour la forme. 

2e point : sur le fond, l’ensemble du programme semble avoir été écrit pour privilégier un débat politique qui devrait porter sur des réformes de fond (énergie, climat, souveraineté et produits alimentaires). 

Emmanuel Macron a pris peu d’engagements pendant la courte campagne présidentielle, sauf celui d’élever la France au rang de grande nation écologique, pendant son deuxième mandat. La cheffe du gouvernement va donc vraisemblablement prendre directement en charge la planification écologique, ce qui va nécessiter des efforts d’investissement, plus de 10 milliards par an pour accélérer la rénovation des logements, la voiture électrique et la mobilité bas carbone en général, y compris pour les bas revenus. Du côté de la production électrique, il semble que le terrain ait été bien déminé pour relancer le nucléaire. Il faut dire que la transition écologique et la guerre en Ukraine ont rendu le retour du nucléaire indispensable pour répondre aux besoins et aux contraintes. 

Autre chantier :  favoriser la restauration d’une souveraineté industrielle par la relocalisation de ce qu’on pourrait fabriquer dans l’Hexagone. Les résultats ne seront pas spectaculaires, parce que la spécialisation internationale du travail a des avantages qu’on ne pourra pas abandonner, sauf que l’on peut faire d’énormes progrès dans certaines branches et notamment l’agro-alimentaire. Il va falloir, à l’échelle européenne, se mettre d’accord sur une nouvelle PAC qui tienne compte des rapports de force géopolitiques et qui évite des ruptures d’approvisionnement, comme c’est le cas actuellement à cause de la guerre en Ukraine. 

3e point. Le Premier ministre, comme la plupart de ses ministres, vont évidemment occuper le terrain pour assumer ces grands enjeux, ce qui pourrait lui dégager la route pour gérer et finaliser des dossiers qui sont pain bénis pour l’opposition, mais qui selon le logiciel d’Elisabeth Borne, relève plus de la technique et surtout de la négociation avec les partenaires sociaux : les syndicats professionnels. Ces dossiers sont ouverts depuis des années : la retraite, la santé et l’éducation. Sans parler du budget qui encadre tout. 

Sur ces trois dossiers, les réformes proposées par le gouvernement seront combattues par la gauche pour des raisons idéologiques. 

Or, le problème n’est pas idéologique. Si les gouvernements successifs veulent rénover le système de retraite pour tenir compte des changements dans l’espérance de vie, et les modes de vie, c’est pour sauver le système par répartition. On ne peut le sauver que si on augmente les cotisations, on baisse les pensions ou on allonge la durée du travail. Si on ne fait rien, on condamne le système par répartition et on ouvre la porte aux régimes complémentaires par capitalisation gérés par le privé. 

Emmanuel Macron et Elisabeth Borne ne sont pas loin de faire le même raisonnement sur la santé ou sur l’éducation nationale. 

Ou bien on répare le système de santé publique en reconnaissant les failles et les disfonctionnements, ou alors on le laisse s’asphyxier et se faire cannibaliser par la concurrence du privé. A la limite, le malade se moque du statut des médecins qui le sauveront, il choisira ceux qui lui semblent plus compétents, sauf que dans ce cas-là, ces médecins lui couteront plus chers. Laisser le système de santé dériver comme c’est le cas ouvre le marché au privé. 

Idem dans l’éducation, où les parents et les étudiants veulent une formation qui ne soit ni de gauche ni de droite. Ils veulent une formation d’excellence. Si le système public n’est pas capable, dans son organisation et ses méthodes, de produire cette excellence, le système public continuera d’être cannibalisé par l’enseignement du privé. 

Restera à passer l’épreuve budgétaire, à commencer par le collectif et par la loi de finances 2023. Grosse épreuve dont elle peut ne pas sortir compte tenu de cette poudrière. Il lui faut trouver un équilibre entre, d'un côté, les dépenses de soutien promis au titre de la dépense du pouvoir d’achat par exemple, et toutes les dépenses pour financer la mutation énergétique et de l’autre côté, la capacité de drainer des ressources. Elle ne peut pas aggraver la pression fiscale, ce que la gauche va réclamer. Elle n’a pas de marges de financements par la dette, sauf à se mettre en danger. Elle ne peut compter que sur le retour de la croissance et la réduction des dépenses publiques. Même à gauche, on conçoit que l’administration pourrait couter moins cher et produire plus de richesses. Mme Borne est de cette gauche-là. Maintenant, la nouvelle gauche écologique et insoumise ne parle pas cette langue-là. 

Si la gauche et l’extrême gauche refusent la réforme des retraites, la refonte du système de santé et la restauration de l’appareil éducatif, ils vont laisser des secteurs entiers incapables de résister à la force de la concurrence. C’est Machiavel (encore lui) qui enseignait au prince d’accepter de résister à la tentation de faire plaisir à court terme pour mieux dégager des résultats qui conviendront à plus long terme et finalement au plus grand nombre.  

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !