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Avec la guerre en Ukraine, l’Allemagne a été obligée d’admettre qu’elle avait commis une terrible erreur en devenant aussi dépendante du pétrole et du gaz russe.
Avec la guerre en Ukraine, l’Allemagne a été obligée d’admettre qu’elle avait commis une terrible erreur en devenant aussi dépendante du pétrole et du gaz russe.
©Alexander Zemlianichenko / POOL / AFP

Dépendance énergétique

Échec de l’Ostpolitik : 50 ans d’histoire d’un aveuglement allemand

Avec la guerre en Ukraine, l’Allemagne a été obligée d’admettre qu’elle avait commis une terrible erreur en devenant aussi dépendante du pétrole et du gaz russe. Largement en cause : le Wandel durch Handel, ce concept déployé depuis 5 décennies et selon lequel les régimes autoritaires peuvent être adoucis via le commerce.

Thibault Muzergues

Thibault Muzergues

Thibault Muzergues est un politologue européen, Directeur des programmes de l’International Republican Institute pour l’Europe et l’Euro-Med, auteur de La Quadrature des classes (2018, Marque belge) et Europe Champ de Bataille (2021, Le Bord de l'Eau). 

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Atlantico : Suite à la guerre en Ukraine, l’Allemagne a été contrainte d'admettre qu’elle avait commis une terrible erreur en devenant aussi dépendante du pétrole et du gaz russe. Au vu de la politique allemande construite ces cinquante dernières années face à son voisin russe, la situation actuelle était-elle inéluctable ?

Thibault Muzergues : LAllemagne a en fait commis une double erreur: dabord, celle dacter sous le gouvernement Schröder (aujourdhui membre du conseil de surveillance du gazoduc russo-allemand Nord Stream) la sortie du nucléaire, puis de l’accélérer sous un gouvernement de droite mené par Angela Merkel, dans les deux cas pour des raisons purement électoralistes: il fallait à l’époque brosser les Verts allemands dans le sens du poil, et l’opposition au nucléaire fait partie du credo écolo depuis leur fondation dans les années 1970.

La deuxième erreurdécoule de la première : suite à l’abandon accéléré du nucléaire, il fallait vite trouver le moyen de compenser le manque en énergie, et les énergies renouvelables, malgré un effort remarquable de la part des autorités allemandes, ne pouvaient le faire qu’en partie. Or, il y avait à l’époque une source d’énergie abondante, relativement peu polluante, peu chère et considérée comme fiable : le gaz russe. Les Allemands ne se sont pas posés de questions, et ont foncé jusqu’à atteindre une dépendance de plus d’un tiers de leurs besoins en gaz. Ils ne sont pas les seuls : les Italiens, qui ont voté leur sortie du nucléaire en 1986 par un référendum au timing malheureux (quelques mois après Tchernobyl) la sortie du nucléaire, ont eux aussi construit leur dépendance au gaz russe dès les années 1990, et se retrouvent également face à une impasse. C’est un vrai problème, car l’Allemagne et l’Italie sont les deux plus grosses puissances manufacturières de l’UE, et leur modèle économique s’est longtemps appuyé sur l’abondance d’un gaz russe bon marché.

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La stratégie de l’Ostpolitik, mise en place il y a plus de cinq décennies, était-elle toujours justifiée ? Ces objectifs étaient-ils encore d’actualité après la chute du mur ?

Il faut bien comprendre que, prise sur une période longue, lOstpolitik peut se justifier : du point de vue géopolitique, l’Allemagne sait qu’elle doit faire face à une menace sérieuse à l’Est (les Berlinois en gardent un souvenir vivace), et l’idée selon laquelle le commerce permet d’apaiser les relations n’est en soi pas stupide – la pacification de l’Europe occidentale et de l’espace atlantique par les échanges dans l’après-guerre en témoignent. C’est aussi parce qu’elle l’a vécu dans sa chair après 1945 que l’Allemagne a adopté cette philosophie du Wandel durch Handel, le changement par le commerce : l’espoir était que les échanges commerciaux entre l’Allemagne et la Russie permettraient de non seulement pacifier les relations, mais aussi de pousser le Kremlin vers plus d’ouverture et de démocratisation. On a pu croire brièvement que le système fonctionnait au début des années 2000, quand la Russie se rapprochait effectivement de l’Occident, mais il est devenu très clair dès 2008 et l’invasion de la Géorgie que le système ne fonctionnait pas – et cela aurait dû être encore plus clair en 2014 quand la Russie a annexé la Crimée et commencé sa guerre contre l’Ukraine dans le Donbass. C’est à ce moment là qu’il aurait fallu chercher d’autres alternatives au gaz russe, et mettre fin au projet Nord Stream 2.

Le problème, c’est que le Wandel durch Handel peut aussi fonctionner dans l’autre sens :  au lieu d’encourager les élites russes à s’ouvrir sur le monde, le concept a été utilisé par Vladimir Poutine et ses associés pour corrompre une partie des élites allemandes et finalement acheter, au prix de compromissions toujours plus importantes, un acquiescement à une situation de dépendance qui arrangeait tout le monde.

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Aurait-on pu voir des signes avant-coureurs de la catastrophe à venir au cours des dernières décennies ? Comment expliquer que l’Allemagne ait attendu d’être dos au mur avant de remettre en question sa relation avec la Russie ? 

Bien sûr, il y a eu des signes avant-coureurs : je mentionnais la Géorgie, la Crimée et le Donbass (on pourrait aussi citer la Syrie), ces guerres russes auraient dû alerter tous les occidentaux sur le fait que la Russie était devenue une puissance disruptive dont le but était de renverser un ordre libéral international occidental dont nous étions les principaux bénéficiaires. Les élites économiques allemandes n’ont d’ailleurs pas été les seules à tomber dans le panneau, rappelons que de nombreux « patriotes » européens (et français), à droite comme à gauche, ont été beaucoup plus loin et se sont fait les promoteurs de Vladimir Poutine sur les médias et dans l’arène politique.

Il y a bien sûr eu des appels à la raison, et j’ai fait partie de ceux qui, en France, ont alerté que cette dépendance faisait courir un risque énorme à l’ensemble de l’Europe – nous n’avons pas été écoutés pour de nombreuses raisons – un peu de naïveté de la part des élites politiques, une certaine arrogance dans certains milieux, beaucoup d’avidité de la part des acteurs économiques, et une bonne dose des trois lorsque l’administration Trump a prévenu les autorités allemandes (à de nombreuses reprises) du danger que la dépendance au gaz russe faisait courir à l’Europe. Il faut aussi rappeler que les autorités françaises, qui auraient pu se placer au centre d’une résistance farouche au projet de NordStream2 et aurait ainsi pu s’attirer de nombreuses sympathies en Europe du Nord et de l’Est, n’ont jamais été à la hauteur de l’enjeu : la relation franco-allemande et, osons le dire, les petites parts de marché laissées à certaines de nos entreprises dans le projet, passaient devant toute autre considération.

Mais pendant que certains d’entre nous prêchaient dans le désert, d’autres agissaient : en 2010, à peine deux ans après la guerre en Géorgie donc, la Lituanie décidait en toute discrétion de se passer de gaz russe, la dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou étant considéré comme un problème de sécurité nationale. Il a fallu douze ans et des investissements massifs, notamment dans un terminal de gaz naturel liquéfié à Klaipeda, mais l’effort a payé : depuis le mois de mars, la Lituanie n’a plus besoin de gaz russe.

Quelles sont aujourd’hui les conséquences de l’Ostpolitik outre-Rhin ? L’Europe et ses citoyens sont-ils touchés par des dommages collatéraux ? 

La conséquence la plus immédiate, c’est qu’il faut aujourd’hui faire en quelques mois, quelques années tout au plus tout le travail que les Lituaniens ont mis douze ans à accomplir pour sortir de cette dépendance. Et un tel effort a bien entendu un coût, que l’on va ressentir dans le prix de l’énergie dans les semaines et les mois qui viennent. Le problème ici, c’est qu’il n’y a pas de solution miracle : changer un mix énergétique prend nécessairement du temps, et nous allons donc devoir payer (cher) les erreurs des quinze dernières années. Il est à noter d’ailleurs que les Allemands (et les Italiens) ne sont pas les seuls à avoir fauté durant cette période, la France aussi s’est plus fourni en gaz russe durant les années 2010 que durant les années 2000, et nombre de pays sont dans ce cas. À faute collective, rédemption collective, même si des pays comme la France ont pu limiter la casse, notamment grâce à l’énergie nucléaire (mais aussi la croissance des énergies renouvelables).

Alors que l’Allemagne aurait payé près de 8,3 milliards d'euros pour l'énergie russe au cours des deux premiers mois de l’invasion en Ukraine, quel sera le prix politique et économique à payer pour faire marche arrière ?

Il va être énorme dans un premier temps, dans la mesure où il va falloir faire vite pour trouver des remplacements : nucléaire, gaz naturel liquéfié, mais aussi à plus long-terme gisements en Méditerrannée orientale (et pourquoi pas gaz de schiste en Europe), il va falloir agir vite, et cela a un coût, tout du moins durant les deux prochaines années.

Il va néanmoins falloir payer ce prix, car l’autre alternative, celle de capituler face à Vladimir Poutine, ne nous apportera ni la paix, ni la prospérité, dans la mesure où le Kremlin a déjà internalisé qu’il pouvait utiliser le gaz comme une arme. Tôt ou tard, nous allions devoir payer le prix de notre aveuglement vis-à-vis de Moscou.

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