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Le virus Ebola a déjà fait plus de 3 700 morts en Afrique de l'ouest
Le virus Ebola a déjà fait plus de 3 700 morts en Afrique de l'ouest
©Reuters

Keep Calm and Carry On

Ebola : les sociétés européennes ont-elles encore assez de sang-froid pour faire face à la tragédie d’une épidémie à domicile ?

Il n'y a qu'à voir les réactions inquiètes de certains parents à l'idée que leurs enfants puissent être contaminés par leurs camarades revenus de vacances en Guinée pour se rendre compte à quel point notre société est effrayée à l'idée de ne pas maîtriser les événements.

David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Le mouvement de panique suscité dans une école de Boulogne-Billancourt où les parents avaient suspecté un risque de contagion - qui selon les spécialistes n'était absolument pas fondé - révèle une certaine difficulté au contrôle de la peur face aux évènements. A quel point cet épisode pourrait-il témoigner d'une difficulté pour les peuples occidentaux actuels à gérer une tragédie, et relèguerait le fameux "keep calm and carry on" au rang de simple slogan publicitaire ?

Michel Maffesoli : Il faut tout d’abord faire une différence entre drame et tragédie. Le drame est un évènement difficile, mais un problème, qui appelle une résolution. La tragédie au contraire traduit l’aporie, l’absence de solution. Il faut faire avec.

Il est vrai, et les historiens l’ont bien montré, que notre société a de plus en plus éloigné la mort, bien des adultes n’ont jamais vu de personnes mortes et la médecine se donne toujours comme objectif de guérir, peu d’accompagner vers une “bonne mort”. Dès lors, quand la menace de la mort arrive de manière épidémique, de plus avec des symptômes (diarrhées, vomissements) qui traduisent la perte de maîtrise totale sur son corps, c’est la panique.

S’y ajoute le fait que notre société par l’hygiène, l’architecture a éloigné la promiscuité ; or Ebola est aussi une maladie de la promiscuité, de la difficulté à adopter des mesures d’hygiène, de prévention de la contagion. C’est une maladie “humaine”, au sens où elle dévoile les humeurs, les sécrétions, en quelque sorte l’intérieur des corps, mettant en scène avant la mort la pourriture finale. Cette maladie ne peut que susciter des réactions émotionnelles individuelles et collectives outrées.

David Engels : Tout d’abord, je crois qu’il faut garder l’église au milieu du village et essayer de comprendre les parents : moi aussi, s’il s’agissait de mon fils, je préférerais le risque "zéro" et doute que je l’enverrais le coeur léger dans une classe fréquentée par un autre élève revenant tout droit de Guinée. C’est bien beau de brandir les statistiques et d’appeler les parents à "montrer le bon exemple" afin que l’autre enfant ne se sente pas "rejeté", mais sait-on jamais ? Quand il s’agit de votre enfant, les statistiques n’on plus aucune importance, et c’est très bien ainsi. Mais outre ces réactions individuelles parfaitement compréhensibles, ce qui est en jeu pour le moment, au moins de manière inconsciente, c’est la confiance des individus en leur État à gérer les problèmes de manière efficace et rassurante. Et ce n’est guère surprenant : comment un État qui semble totalement imperméable à toute nécessité de réforme et incapable de faire la moindre chose contre la paupérisation de ses citoyens, la destruction de son industrie et le démantèlement de sa culture millénaire, peut-il être considéré comme apte à endiguer une telle épidémie, se demandent les citoyens. Des promesses, assurances et statistiques, nous en sommes littéralement submergés tous les jours par nos politiciens, sans que la moindre parole donnée ne soit jamais respectée – pourquoi serait-ce différent maintenant ?

Quelles sont les principales évolutions qui nous ont amenés à réagir de cette manière devant ce type d'évènement, et face à l'adversité de manière plus générale ?

Michel Maffesoli : L’épidémie renvoie à la grande peur du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle face à la tuberculose. Le Sida n’a pas représenté la même menace, car la contagion implique des rapports intimes et volontaires : relations sexuelles, échange de seringues.

Sans doute la panique qui saisit les populations devant les menaces extêmement faibles pour l’heure de contamination par Ebola en Europe renvoie-t-elle aussi à la mémoire collective de peur devant la tuberculose ou plus anciennement la peste et le choléra.

Ceci dit, je ne crois pas que pour l’instant on constate des mouvements de panique plus importants que ceux qui ont accompagné les peurs des épidémies dans les siècles passés. Mais nos responsables publics ne savent pas que faire face à ces réactions “irrationnelles”.

Les “spécialistes” disent : “il ne faut pas avoir peur”. Comme si rassurer une population relevait de la norme ou du décret.

Cela fait des années que dans mon centre de recherche nous travaillons sur “l’imaginaire”, c’est à dire non pas ce qui n’existe pas (la folle du logis disait Descartes) mais sur la totalité du réel, incluant la réalité (l’action du virus) et la mémoire collective (les grandes épidémies historiques), le rêve (et le cauchemar), les émotions.

Il serait bon que nos dirigeants qui veulent endiguer les paniques se réfèrent aux études de ces processus imaginaires plutôt que de se contenter d’asséner des chiffres qui ne convainquent personne car ils ne parlent pas de ce que les personnes ressentent.

Pourtant, et suite aux attentats du métro de Londres en 2005, on avait pu constater un élan de résistance de la part de la population de la capitale britannique envers le terrorisme, et un engouement symbolique pour le transport en métro... Dans quelle mesure alors nous sommes-nous éloignés de cette capacité à affronter les évènements, à faire face ?

David Engels : Il y a cependant une grande différence entre les deux événements : en 2005, il s’agissait d’un ennemi concret, humain, réel ; un groupe de terroristes qu’on était en droit de détester et d’affronter, et à qui on ne voulait pas faire le plaisir de montrer sa faiblesse et de s’abandonner à la peur. Mais comment "résister" à une épidémie, comment être héroïque face à un virus qui frappe sans distinction ? Fréquenter l’espace public afin d’éviter de laisser le terrain aux terroristes, c’est une action civique admirable, car elle peut avoir un impact symbolique sur la force décisionnelle et la conviction morale des ennemis ; fréquenter des zones de danger d’épidémie, c’est simplement une stupidité, car elle n’a aucune influence sur la présence du virus et risque, au contraire, d’augmenter sa propagation.

Michel Maffesoli : On a vu dans les réactions par rapport aux attentats que la France et l’Angleterre ou les Etats-Unis ont des réactions différentes, ces deux derniers pays ayant une forte cohésion nationale face aux menaces qui les amènent à résister au chantage et aux menaces, fût-ce au prix du sacrifice de vies individuelles.

Mais de toute façon il ne faut pas comparer un mouvement de résistance par rapport à un ennemi extérieur identifié et la peur devant une menace de maladie.

Là encore, il faut se référer à l’étude de l’imaginaire contemporain, fait également de mémoire collective et de grands archétypes.

Le terrorisme, même si on le qualifie “d’aveugle” renvoie à un ennemi identifié, un type humain, un groupe humain qu’on peut haïr et qu’on veut combattre.

La peur de l’épidémie ou de la catastrophe naturelle renvoie à des peurs différentes, à ce qu’on pourrait appeler des évènements inexpliqués : la peste, les tremblements de terre, les tsunami etc. L’homme se retrouve brutalement confronté à un danger non identifié, en tout cas émotionnellement : on ne peut ni haïr ni aimer un virus. Dès lors il est nécessaire de trouver des boucs émissaires, l’Etat qui ne fait pas ce qu’il faut, les médecins et scientifiques impuissants, ou plus archaïquement des personnes que l’on charge du péché collectif (qui est une autre forme de dire la finitude humaine) : des étrangers venant de Guinée en l’occurrence.

A quel point également, la société actuelle qui tend à faire croire - depuis la sacralisation de la liberté, de l'individualisme, et depuis les exploits de la médecine moderne - à décider de sa vie dans tous ses aspects a-t-elle pu jouer un rôle en ce sens ?

Michel Maffesoli : Je l’ai dit, la médecine moderne occidentale s’est fixé comme unique objectif la guérison et la prolongation le plus longtemps possible du terme de la vie. Mourir est devenu un échec et non plus le terme inéluctable de la destinée humaine qu’il convient de franchir le mieux possible.

Mais plus profondément, l’incapacité à faire face à la menace de l’épidémie traduit aussi l’idéologie de la modernité : l’homme a cru qu’il pouvait être maître de la nature et de l’univers. Il commence à se rendre compte que d’une part cette volonté de maîtrise a amenée à une dévastation du monde, mais aussi que la croyance dans le progrès infini a rendu l’homme et la collectivité incapables d’affronter la finitude, la commune destinée humaine.

Heidegger disait que l’homme est fait ‘pour la mort’ ; la modernité a cru qu’il n’était fait que pour la vie, que la mort ne faisait pas partie de la destinée humaine.

La prise de conscience écologique, mais également la confrontation avec des civilisations qui ont su conserver la force que donne un certain fatalisme  nous amèneront à retrouver cette capacité collective à affronter notre commun destin.

En ce sens l’individualisme de la modernité a laissé l’homme désaffilié et isolé face à la mort, mais la postmodernité naissante, avec le retour de l’idéal communautaire, nous donnera la capacité d’affronter ensemble la finitude.

David Engels : C’est une question très importante. L’idéologie universaliste du politiquement correct est basée sur la négation de toute "différence", faisant croire à l’humain que rien ne peut l’empêcher de réaliser tous ses désirs. Sexe, famille, terroir, classe, nation, confession, culture – tout cela est présenté comme construction "artificielle" ou "sociétale", dont il faut se libérer à tout prix pour "s’épanouir" pleinement et accéder à la "liberté". Mais quand, comme dans le cas présent, la maladie frappe aveuglément, quand la nature oblige l’être humain à reprendre connaissance de sa fragilité et de ses limites, l’humain se sent trahi et panique, car il se voit obligé d’admettre soudainement que la réalité puisse être injuste et irrationnelle et que nous sommes et serons toujours limités par des contraintes. Il est devenu tellement difficile d’admettre, au 21e siècle, que la véritable liberté ne réside pas dans cet "épanouissement" chimérique qu’on nous impose de partout et qui ne peut mener qu’à l’égoïsme, le matérialisme et la solitude, mais dans l’acceptation des limites et la recherche du sens symbolique que ces limites donnent à notre existence...

Mais d'un autre côté, la "psychose" n'est-elle pas aussi devenue un sentiment-spectacle, dû notamment à la mise en scène de l'actualité ?

Michel Maffesoli : Quand les grands sentiments humains sont par trop bridés, ils reviennent de manière perverse.

Vouloir éradiquer le mal, développer le risque zéro, protéger contre tous les dangers et même contre le sentiment de danger amène forcément à l’hystérisation des peurs et à une étrange faiblesse collective face aux menaces.

De la même façon que trop d’hygiène empêche les enfants d’acquérir des immunités (des défenses de leur organisme) contre divers virus plus graves, la protection outrancière ne peut que susciter une appétence “d’évènements menaçants” : il faut qu’il se passe quelque chose !

Là où cette spectacularisation des menaces est perverse, c’est qu’elle induit des réactions de voyeurisme (on se délecte des images d’Ebola comme de celles de guerres lointaines voire d’exécution des otages), d’exclusion de “boucs émissaires”, en dehors de toute raison sensible.

Il faut dire que l’Etat participe lui-même à cette mise en scène de la menace de mort comme un drame qu’on pourrait éviter. La récente publicité diffusée sur les ondes, dans laquelle un mourant ancien fumeur dicte ses dernières volonté, suivie du slogan “un fumeur sur deux meurt du tabagisme” (comme si les non fumeurs vivaient éternellement !) tend à accréditer l’idée qu’on pourrait échapper à la mort.

Or l’homme a besoin d’apprivoiser la mort, de se faire à l’idée qu’il est mortel. Jouer ensemble, fût-ce par l’entremise du spectacle médiatique à la peur d’une menace collective, qui tel un fléau antique frappe aléatoirement riches et pauvres, jeunes et vieux, est peut être une des manières contemporaines de cette apprentissage commun.

David Engels : Certes : tout devient spectacle de nos jours, et même les pires épidémies sont exploités afin de faire le bonheur financier des médias et de bon nombre d’entreprises et d’assouvir le voyeurisme malsain du public, d’autant plus que la civilisation occidentale semble éprouver un besoin croissant d’expériences "apocalyptiques". Il suffit de consulter la liste des films qui ont eu le plus de succès ces derniers 15 ou 20 ans pour se rendre compte que toute notre culture semble agitée par une soif presque perverse de coqueter avec l’idée de son propre cataclysme. Guerre mondiale, invasion extraterrestre, collision avec météorites, catastrophe naturelle, épidémie ou transformation en zombie : la fascination morbide pour toutes les formes imaginables du "Déclin de l’occident" semble l’un des indicateurs moraux les plus déroutants de notre monde actuel, et ne présage rien de bon, comme Spengler l’avait d’ailleurs si bien décrit.

>> Lire également en deuxième partie d'article : Plutôt que de se faire peur sur Ebola, les Français feraient mieux de se préoccuper de la mise à jour de leurs vaccinations

Propos recueillis par Alexis Franco

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