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Du viaduc de Gênes à Brétigny-sur-Orge : notre déclin civilisationnel au prisme du délaissement de nos infrastructures
©AFP

Symptomatique

Du viaduc de Gênes à Brétigny-sur-Orge : notre déclin civilisationnel au prisme du délaissement de nos infrastructures

Du drame effroyable de Gênes à la catastrophe de Brétigny-sur-Orge, l'obsolescence des principales infrastructures de transport constitue un problème civilisationnel majeur.

Atlantico : En quoi le drame de l'effondrement du viaduc de Gênes pourrait-il être l'illustration de quelque chose de plus profond concernant l'Europe, révélant une situation de déclin ? 

Laurent Chalard : Comme l’avait montré en France l’accident de chemin de fer de Brétigny-sur-Orge en juillet 2013, consécutif d’une déliquescence de l’entretien du réseau ferré secondaire par manque d’argent lui étant consacré, l’effondrement du viaduc de Gênes en Italie en août 2018, qui fait suite à la chute de plusieurs ponts routiers dans le même pays ces dernières années, est le révélateur d’un vieillissement accentué du réseau autoroutier italien insuffisamment entretenu pour des raisons, avant tout, financières. Ces deux accidents, qui n’ont guère été liés entre eux par les commentateurs hexagonaux, ont donc des raisons identiques et témoignent d’un problème civilisationnel majeur, qui est l’obsolescence des principales infrastructures de transport d’Europe de l’Ouest par absence d’entretien, situation assez banale dans les pays pauvres (pensons aux grands barrages construits après les indépendances en Afrique subsaharienne, dont certains n’ont servi à rien du fait d’une incapacité à les entretenir), mais inquiétante pour des pays développés. En effet, ce qui constitue l’ossature de la puissance économique d’une civilisation, ce sont ses infrastructures. Lorsque ces dernières tombent en ruine, elles symbolisent leur déclin, comme ce fut le cas pour les aqueducs, qui assuraient l’alimentation en eau courante des principales villes, à la fin de l’empire romain d’occident au V° siècle de notre ère. Si nous n’en sommes heureusement pas là, il n’en demeure pas moins qu’une large part des infrastructures de transports européennes date des Trente Glorieuses et commence à vieillir sérieusement, alors que la question de leur entretien semble avoir été grandement sous-estimée lors de leur mise en place. Nos élites politiques ont eu tendance à voir les ponts, les tunnels et les routes nouvellement constituées comme étant éternels, ce qui n’est malheureusement pas le cas.     

 

Comment interpréter ce délaissement du secteur des infrastructures, alors que la Chine se déploie sur ce thème avec son projet de la route de la soie, ou que les Etats-Unis envisagent de mettre en place un plan massif de dépenses en infrastructures ?

Ce délaissement n’est pas spécifique à l’Europe de l’Ouest, puisque le  même phénomène se constate de manière encore plus accentuée aux Etats-Unis, où l’âge moyen des infrastructures routières est plus important. Outre-Atlantique, le problème est beaucoup plus sensible et les accidents plus nombreux, mais étant peu médiatisés en Europe du fait du faible nombre de victimes, ils passent relativement inaperçus (par exemple, en 2007, l’effondrement d’un pont à Minneapolis a tué 13 personnes). Cependant, étant donné l’ampleur du problème, les dirigeants américains ont pris (enfin !) conscience de la nécessité d’engager un grand programme de modernisation des infrastructures de leur pays. Le « retard » européen concernant la question est donc logique, puisque, jusqu’à ces dernières années, le sujet ne se posait pas, les infrastructures étant plus récentes et mieux entretenues qu’aux Etats-Unis. La France en constitue un exemple-type, ce n’est seulement que depuis l’accident de Brétigny-sur-Orge que l’Etat commence à se soucier de la question, mettant en stand-by les projets de nouvelles lignes TGV pour se concentrer sur l’amélioration du réseau ferroviaire secondaire.

Concernant la Chine, la situation n’est pas comparable avec l’Europe car les infrastructures étaient quasi inexistantes avant le boom économique entamé dans les années 1980, tout était donc à construire. Les infrastructures étant flambant neuves, pour l’instant, la question de l’entretien ne se pose pas. 

 

Quelles peuvent être les causes profondes de ce délaissement ? Comment l'interpréter ?

Plusieurs causes sont à l’origine de ce délaissement, la première étant indiscutablement d’ordre financier. Pour entretenir des infrastructures, quelles qu’elles soient, il faut de l’argent. Or, dans des Etats endettés, c’est-à-dire la quasi-totalité des pays d’Europe Occidentale, il peut y avoir une tendance à rogner sur les travaux de ravalement des infrastructures, avec parfois un prolongement de leur fonctionnement au-delà de leur durée de vie raisonnable, en espérant qu’aucune catastrophe ne se produise. On voit d’ailleurs le problème se poser aussi dans les infrastructures énergétiques avec, par exemple, la volonté de l’Etat français de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires vieillissantes, ce qui rend malheureusement plus probable un accident.

La deuxième cause est liée à l’évolution des mentalités. La montée des préoccupations écologistes a laissé croire qu’il ne servait à rien de construire des infrastructures de remplacement de celles vieillissantes. On l’a bien vu à Gênes, où le projet d’une nouvelle autoroute à la place de celle vieillissante était bloqué. On le voit aussi en Ile de France, qui souffre d’un sous-investissement routier chronique depuis plusieurs décennies, alors que son réseau autoroutier est très vieillissant, avec de nombreux trous sur la chaussée, des tunnels peu engageants, comme celui de l’A 86 à la Croix de Berny, et des ponts bancals, comme le viaduc de l’A 15 à Genneviliers. En effet, il est quasiment impossible de faire quelques travaux que ce soit, avec le stupide espoir d’élites régionales, qui ne doivent pas souvent utiliser leur voiture pour aller travailler, que le trafic routier se reportera massivement sur le réseau de métro du Grand Paris Express.

La troisième cause est l’absence de projection dans le futur. Nos sociétés d’Europe occidentale vivent de plus en plus dans l’instant présent, étant incapables de se projeter à plusieurs dizaines d’années. Or, l’entretien d’infrastructures doit être envisagé à l’échelon d’un demi-siècle a minima et bien souvent au-delà. La mentalité dominante est de laisser les problèmes à nos descendants, en espérant qu’ils auront les moyens de les régler… Cela témoigne d’une crise civilisationnelle, une société qui ne se projette pas dans le futur n’a pas d’avenir, et c’est peut-être le phénomène le plus inquiétant. La situation n’a rien de dramatique, mais la mentalité ambiante augure mal de l’avenir… 

 

 

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