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La "faute morale" de DSK ? Un symptôme du moralisme qui ravage notre démocratie
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Morally correct ?

La "faute morale" de DSK ? Un symptôme du moralisme qui ravage notre démocratie

Pour le philosophe Eric Deschavanne, la "faute morale" concédée dimanche par Dominique Strauss-Kahn révèle les dangers d'une société obsédée par la transparence médiatique à l'égard de la vie privée de nos dirigeants politiques. Selon lui, si DSK a "besoin de se faire pardonner quelque chose auprès de sa femme ou de sa famille, cela ne concerne que lui, pas les Français".

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : Dominique Strauss-Kahn a avoué une "faute morale" devant Claire Chazal au journal de 20h de ce dimanche. Qu'en pense le philosophe que vous êtes ?

Éric Deschavanne : Ma réaction est celle d’un simple citoyen. J'étais gêné pour lui. L'opinion publique n'est désormais plus seulement un tribunal, elle est aujourd'hui devenue également un confessionnal. Qu’un personnage public soit contraint de venir confesser ses fautes à la télévision devant la France entière, cela me dérange.

J'ai été personnellement plus intéressé par ses propos politiques que par son acte de contrition. Qu’il se sente coupable vis-à-vis de sa famille, ça, on s'en doutait un peu, et de plus, comme on dit dans le sketch des Inconnus, « cela ne nous regarde pas ». S’il a besoin de se faire pardonner quelque chose auprès de sa femme ou de sa famille, cela ne concerne que lui, pas les Français.

Cela dit, si on se place dans cette logique de la « confession », j’ai trouvé la reconnaissance de sa faute un peu tactique, destinée à faire diversion. Il est en effet resté délibérément obscur sur la nature de  sa relation avec Nafissatou Diallo, dont on imagine qu’elle n’était pas caractérisée par la séduction et la réciprocité. Mon but n'est bien-sûr pas de lui jeter la pierre : en matière de morale, nous sommes tous de pauvres pêcheurs. Mais quitte à jouer la carte de la confession des fautes, il me semble qu’il n’avait pas que l’adultère à se faire pardonner.

 

La morale évoquée par Dominique Strauss-Kahn correspond-elle à une vision de la morale universelle et intemporelle ?

Dès lors que l’on parle de morale, on présuppose une dimension d'objectivité ou d'universalité. A bien y réfléchir, cependant, il apparaît bien délicat de poser des règles et de porter des jugements indiscutables. Dans le cadre de la religion, puisque la morale vient de Dieu, l’objectivité des règles est tangible et indiscutable : les comportements peuvent être aisément codifiés. Il y a alors un code moral dogmatique qui s'impose. Mais dans un cadre laïc, où la morale n'a d'autre fondement que la conscience des hommes, il est évident que la dimension d'objectivité est plus incertaine. C’est déjà vrai avec le christianisme, qui privilégie l’esprit sur la lettre de la loi : ce qui importe, c’est l’intention qui anime l’acte plus que l’acte lui-même ;  il est difficile de juger les conduites d'autrui, car il faut pour cela pénétrer les reins et les cœurs.

L'adultère ne peut plus, en tant que tel, être considéré comme une faute morale. Ce qui nous semble condamnable, c’est de « tromper » sa femme, ou son homme, au sens où tromper c’est duper, mentir ou manquer à sa parole. Mais l’on ne peut juger qu’en situation, en connaissance de cause. Tout dépend du contrat moral qui unit le couple. Nous savons qu’il existe des couples qui n’inscrivent pas l’engagement de fidélité conjugale dans le pacte qui les unit.


 

N'est-ce pas surprenant que cette référence à la morale vienne de l'ex-futur candidat de gauche à l'élection présidentielle ? La gauche - traditionnellement laïque - se réapproprierait-elle aujourd'hui des valeurs chrétiennes de droite ? Nous sommes loin de mai 68...

Je ne perçois pas les choses ainsi. D’abord, il y a toujours eu une dimension très importante de rigorisme moral à gauche. Au XIXe siècle, en particulier, la morale républicaine a mis un point d'honneur à montrer qu'elle était aussi exigeante que celle de l'Église. Ensuite, il est vrai que le mouvement de mai a voulu liquider la morale traditionnelle, mais il n’a aboli ni la morale ni le moralisme. La vague de morale féministe qui s’abat sur la France à l’occasion de l’affaire Strauss-Kahn est du reste un héritage de 68.

Ce qui me paraît plus nouveau et inquiétant, c'est l'importance que prend aujourd'hui le moralisme dans la vie publique. Le moralisme consiste à apporter à tous les problèmes des réponses morales, à codifier les comportements, à passer toutes les actions et les personnalités publiques à la moulinette du jugement moral. Alors que la morale est en fait une affaire de conscience, un rapport de soi à soi, une exigence envers soi-même. Souvenons-nous des Évangiles, quand Jésus demande qu'on ne jette pas la pierre à la femme adultère : il essaye d'atténuer le moralisme, qui est la tendance spontanée des hommes, en renvoyant chacun à sa conscience. Nous ne sommes que trop portés à juger autrui et à ne pas voir la paille que nous avons dans l’œil !

Qu'il existe des exigences liées au droit, c'est tout à fait normal dans la vie publique. Qu'il y ait un minimum de règles de morale publique dont nous puissions exiger des hommes politiques qu’ils les respectent, je veux bien l'admettre également. Mais tromper ou ne pas tromper sa femme, ce n'est pas une question qui regarde la vie publique. Pas davantage la manière de draguer, machiste ou pas. Le fait que l'on fasse à ce point peser sur les hommes politiques le poids du jugement moral ne me semble pas bon pour la qualité du débat démocratique.

Que les hommes et femmes politiques se sentent obligés d’en rajouter, soit par leurs imprécations et leurs anathèmes, soit en venant confesser leurs fautes devant le public, me paraît révélateur du primat des questions morales sur les questions politiques qui tend aujourd’hui à s’imposer. Cette tendance me semble liée à la transparence médiatique sur les faits et gestes du personnel politique. On ne peut aujourd'hui plus s'empêcher de juger leur comportement. Le comportement privé des hommes politiques en vient naturellement à devenir un objet essentiel de la vie démocratique.

 

Iriez-vous jusqu'à dire que Dominique Strauss-Kahn n'avait pas à revenir publiquement sur cette affaire du Sofitel ?

Quoiqu’on pense de sa pertinence, le jugement du public fait autorité. Dominique Strauss-Kahn n'avait donc pas le choix. C'est un peu pathétique, mais il était contraint : s’il voulait continuer à intervenir dans la vie publique, il devait au préalable se justifier ou au contraire reconnaître sa faute. Pour pouvoir continuer à exister publiquement, il lui fallait passer au confessionnal.

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