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Si les Français ont élu un président socialiste, le baromètre annuel de la "confiance politique" publié par le Cevipof indique une droitisation des valeurs.
Si les Français ont élu un président socialiste, le baromètre annuel de la "confiance politique" publié par le Cevipof indique une droitisation des valeurs.
©Reuters

Schizophrénie

Droitisation : la France pense à droite et vote à gauche, vrai ou faux ?

Alors même que les Français ont élu en mai 2012 un président socialiste, le baromètre annuel de la "confiance politique" publié par le Cevipof cette semaine révèle une certaine droitisation des valeurs.

Philippe  Cohen et Guillaume Bernard

Philippe Cohen et Guillaume Bernard

Philippe Cohen est journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont une biographie de Bernard-Henri Lévy (BHL, une biographie, Fayard, 2005) et il a publié avec Pierre Péan La Face cachée du monde (Fayard, 2003).

Le dernier ouvrage de Pierre Cohen Le Pen, une histoire française a été publié en novembre 2012 aux éditions Robert Laffont aux côtés de Pierre Péan.

Guillaume Bernard est docteur en droit, maître de conférence à Sciences Po Paris et à l'Institut Catholique d'Etudes Supérieures. Il est spécialisé en histoire des institutions publiques et des idées politiques. Il a notamment codirigé Les forces politiques françaises (PUF, 2007) et le Dictionnaire de la politique et de l’administration (PUF, 2011).

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Atlantico : En se basant sur le baromètre annuel de la "confiance politique" (à lire ici), Pascal Perrineau, directeur du Cevipof, observe une certaine "droitisation" des valeurs. François Rebsamen, président du groupe socialiste au Sénat, déclarait : "La gauche est minoritaire idéologiquement. La droitisation de la société est une réalité qui s'accélère" (Les Echos du 25 octobre 2012). Peut-on dire que la France pense à droite et vote à gauche ?

Philippe Cohen : Je crois d'abord qu'une lecture, même distraite de l'étude montre qu'il serait abusif de ne parler que d'une France, comme s'il s'agissait d'une personne unique. En revanche, l'enquête du Cevipof semble indiquer un certain désarroi au sein de la gauche. Non seulement parce que sans doute les électeurs de gauche sont déçus - cela apparaît dans la question sur Hollande lui-même - par le peu de changement enregistré depuis son arrivée au pouvoir dans les domaines qui les concernent directement, mais aussi parce que, en France comme dans le reste de l'Europe, la gauche a du mal à faire émerger des solutions de sortie de crise spécifiques. Il est frappant de constater qu'une très large majorité de citoyens interrogés considère qu'il n'y pas de différence entre la droite et la gauche. Tout cela facilite la démobilisation et, finalement, le repli sur des valeurs individualistes.

Guillaume Bernard : Que la majorité de la France pense à droite est une réalité depuis bien des années. Si la gauche arrive au pouvoir, c’est moins parce qu’elle est majoritaire que parce que la droite a pu décevoir (d’où une démobilisation de son électorat) et surtout parce qu’elle est divisée : c’est, bien sûr, en raison du « cordon sanitaire » empêchant l’alliance avec le FN, mais aussi l’éclatement de la famille centriste dont une partie (pour diverses raisons dont des ambitions personnelles) penche à gauche. La création, en 2002, d’un « parti unique » de la droite modérée (l’UMP) devait sinon remédier à cet inconvénient du moins limiter cet handicap. L’on sait officiellement depuis le vote sur les motions de l’automne dernier que des divisions idéologiques traversent cette organisation elle-même. Les droites doivent donc faire un effort sur elles-mêmes pour identifier sereinement leurs points de convergence et divergence et, sans doute, procéder à une réorganisation partisane afin qu’il n’y ait pas trop de distorsion entre les aspirations des électeurs et la pensée réelle des élus qui les représentent.

Comment expliquez-vous ce paradoxe ? La crise joue-t-elle un rôle important dans le "durcissement" de la société Française ?

Philippe Cohen : La tension entre la droite et la gauche est, pour une grande part une tension entre l'individualisme et la solidarité, tension qui existe d'ailleurs au sein même des individus, qu'ils soient de droite ou de gauche. Or, la crise semble mettre à mal tout ce qui tourne autour de la solidarité à une certaine échelle (paradoxalement, la crise renforce au contraire la solidarité familiale). On peut penser que, dans un premier temps, la tempête financière a réhabilité la crédibilité des Etats : quand le marché était au bord  de l'anarchie, c'est bien vers lui que se sont tournés les acteurs. Aujourd'hui, le sentiment ne doit plus être le même : les médias parlent moins de la crise, sa dimension financière semble s'être effacée au profit de sa dimension économique et sociale. D'où un retour de balancier, et peut-être un regain de croyance aux vertus du marché et de l'entreprise privée. Mais je ne suis pas sûr que ce soit très profond. Il ne faut jamais oublier que, pour une part, les sondages fonctionnent comme miroir des médias car ceux qui répondent ont tendance à répéter, quand ils sont un peu désarçonnés, ce qu'ils entendent comme messages à la radio et à la télévision. Si on y regarde de près, certaines réponses sont contradictoires entre elles ou étranges. Par exemple, le haut niveau de confiance envers les experts me laisse dubitatif. D'autres enquêtes montrent que les experts sont associés aux politiques et aux gens des médias et suscitent plutôt de la méfiance. Tout le problème de l'interprétation des sondages réside dans notre capacité à distinguer ce qui relève du sentiment réel des gens et ce qui renvoie au paraître ou à une forme de désarroi qui motive une réponse "conforme" à ce qui est attendu.

Guillaume Bernard : Il y a, bien entendu, des raisons circonstancielles – la crise économique, en particulier – qui expliquent les mouvements dans le vote et les opinions. Mais, elles révèlent surtout des causes plus profondes qui se cristallisent dans la fracture entre le peuple et ses élites politique, économique ou culturelle (qui sont délégitimées), d’où une crise de la représentativité et une forte abstention. Le premier considère que les secondes sont de plus en plus ignorantes de la réalité de sa vie quotidienne marquée par une triple insécurité : une insécurité physique et matérielle (due à la délinquance et à la criminalité), une insécurité économique et sociale (imputée à la mondialisation et à l’intégration européenne) et une insécurité culturelle (liée à l’immigration et au multiculturalisme). Le « durcissement » que vous évoquez vient, d’une part, de l’effarement des électeurs en face du décalage entre la rhétorique et les actes et, d’autre part, de leur volonté de rester maître chez eux et de leur destin.

Par le passé, la droite a souvent dénoncé la pensée unique de gauche. Est-elle aujourd’hui en train d’inverser la tendance et d’affirmer son hégémonie sur le plan des idées ?

Philippe Cohen : Rafaëlle Simone ("Le Monstre doux") et d'autres ont montré que l'on assistait à une forme de droitisation des sociétés occidentales. Cela correspond-t-il forcément à une hégémonie culturelle conquise par la droite ? Je crois que les choses sont beaucoup plus confuses et mouvantes. Pour une part le repli sur des postures individualistes, ce que Gaël Brustier ou d'autres appellent les paniques morales enregistrées dans certaines catégories populaires proviennent de l'incapacité de la social-démocratie à apporter des réponses à la crise. Dans un article publié dans Libération ce mercredi, "le fiasco social-démocrate", Jean-François Kahn montre bien que loin d'apporter de l'eau au moulin de la gauche qui, en principe s'oppose aux excès du néo-libéralisme, la crise a au contraire, et ce dans presque tous les pays, fait reculer la social-démocratie. Dans bien des pays, ce sont maintenant des forces populistes qui tendent à capter les suffrages des classes populaires.

Guillaume Bernard : Elle n’y est pas encore et le chemin sera sans doute encore long. Pour diverses raisons (par complexe mais aussi par hautaineté, s’imaginant que la réussite économique suffirait à souder le corps social), la droite a déserté depuis plusieurs décennies le combat des idées. Il est vrai qu’elle a été intellectuellement colonisée par la gauche. Mais, depuis une vingtaine d’années (l’effondrement du système soviétique), le courant s’est inversé. C’est ce que j’ai proposé d’appeler le « mouvement dextrogyre » : contrairement à ce qui s’était passé depuis deux siècles, c’est désormais par la droite qu’apparaissent les idées nouvelles.

En novembre 2012 (sondage IFOP pour Le Journal du dimanche), 80 % des personnes interrogées estimaient "qu'il y avait trop d'assistanat et que beaucoup de gens abusent des aides sociales", 75 % que "l'islam progresse trop en France" et 66 % qu'"il y a trop d'immigrés en France", des résultats en progression de 13 points par rapport à une enquête réalisée en 2006, à la veille de la précédente élection présidentielle. La situation de la France est-elle comparable à "la guerre culturelle" qui ravage les États-Unis ?  "Les bobos", éduqués et plutôt riches, y sont pour le libéralisme social et culturel et votent massivement pour la gauche (les démocrates) tandis que "les petits blancs", hostiles aux "droits des minorités" sont plutôt pauvres et votent massivement à droite (les républicains)…

Philippe Cohen : Il y a peut-être des rapprochements à faire. Dans une note sur le vote ouvrier au PS, Jean-Paul Huelin notait en effet une progression  des républicains au sein du monde ouvrier, parallèle à la droitisation des votes ouvriers et employés en France. On oublie souvent qu'au premier tour de l'élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen est arrivée en tête parmi les électeurs ouvriers. Mais une bonne partie d'entre eux se sont ensuite reportés sur François Hollande au second tour. Ce qui paraît essentiel dans tout ça est la demande de protection, qui s'exprime de multiples façons en France, et d'abord par une forte attente envers l’État. La singularité de l'étude du Cevipof est de donner l'impression que cette attente a disparu alors que ce n'est sans doute pas le cas.

Guillaume Bernard : En France, cette guerre civile larvée est en passe de s’inscrire durablement dans le paysage social, tant d’un point de vue vertical (catégories sociaux-professionnelles) que horizontal (géographie). C’est d’abord la panne de l’ascenseur social (et l’auto-reproduction des élites) alors même que ce sont les classes moyennes qui font le dynamisme d’un pays. C’est ensuite la communautarisation des rapports sociaux (d’aucuns allant même jusqu’à parler de « racialisation ») mettant en faillite le creuset républicain et le principe de l’assimilation culturelle. C’est, enfin, une parcellisation du territoire avec les villes (fuies par les classes moyennes), d’un côté, et le périurbain et le monde rural, de l’autre (où précarité et pauvreté se développent). Cette triple crispation peut devenir explosive.

En janvier 201, par exemple, 75 % des personnes interrogées étaient favorables à l'instauration d'un salaire maximal dans les entreprises privées (IFOP pour L'Humanité), en août 2012, 71 % approuvaient le retour partiel à la retraite à 60 ans pour les salariés ayant commencé à travailler à 18 ans (IFOP pour Le Figaro). Dans une tribune publié dans Le Monde, Jérôme Fourquet expliquait : "S'il est incontestable que sur les questions régaliennes et identitaires, la demande de répression est massive, y compris dans l'électorat de gauche, on s'aperçoit que ce besoin s'accompagne, dans le même temps, d'une forte aspiration à une intervention de l’État pour réguler et encadrer une économie libérale, qui peine toujours à convaincre nos compatriotes… ". Cette droitisation touche-t-elle davantage les sujets sociétaux qu'économiques ?

Philippe Cohen : Je suis assez d'accord avec Jérôme Fourquet. Il me semble que nous assistons peut-être à une sorte de transfert au sens freudien : puisque l'on serine aux gens du matin au soir que ce qui arrive en économie est inéluctable et que les hommes ne peuvent pas contrôler ce qui se passe sur les marchés, alors, on peut-être tenté de redéployer son besoin identitaire sur des domaines dits sociétaux. Les droits des minorités, les questions de mœurs et d'éthique apparaissent  - en partie à tort -comme des sujets sur lesquels les gouvernements ont davantage de prise que la politique économique ou la lutte contre le chômage. Du coup, chacun peut penser qu'il peut dans ce domaine exercer une pression plus efficace sur les gouvernements.

Guillaume Bernard : Sur un tel sujet, il est nécessaire d’éviter une confusion. S’opposer à la bureaucratie, au fiscalisme et à l’Etat providence ne signifie pas une adhésion au libéralisme (en tant qu’il est une philosophie selon laquelle il n’existe pas de valeur en soi mais uniquement par la rencontre de volontés). Mais, à l’inverse, la défense d’un Etat fort et protecteur n’implique pas une adhésion au collectivisme, puisqu’il peut être restreint aux fonctions dites régaliennes. Par conséquent, il ne me semble a priori pas satisfaisant de tabler sur une schizophrénie idéologique des Français. Il faut s’efforcer de rechercher la cohérence là où semble régner la discordance. Nos compatriotes aspirent à la justice, aussi bien dans les relations entre particuliers qu’au sein du corps social. Or, tant l’égalité des chances (du libéralisme) qui peut aboutir à d’immenses écarts dans les situations sociales que l’égalité de résultat (du socialisme) qui nivelle les mérites n’emportent plus l’adhésion. Les Français ne veulent ni de la loi de la jungle ni de l’égalitarisme, mais une juste rétribution des actes, un Etat de justice qui rend à chacun son dû. Or, les idéologies actuelles ne semblent pas capables de répondre à cette attente. C’est, ici, que les intellectuels et les politiques ont une immense responsabilité et jouent leur crédibilité : sauront-ils répondre à cette attente ?

Dans ce contexte, le clivage droite/gauche est-il toujours opérant. Cette situation peut-elle profiter aux extrêmes et en particulier au Front national ?

Philippe Cohen : Le clivage entre droite et gauche est de moins en moins opérant notamment sur le plan des choix économiques et sociaux depuis une vingtaine d'années. Mais cela n'empêche pas le clivage de fonctionner sur un plan électoral. La grande difficulté d'un Bayrou ou d'un Chevènement à percer sur le thème du dépassement de ce clivage le confirme. Curieusement, les gens continuent à voter d'un côté ou de l'autre tout en percevant de moins en moins la différence entre les programmes des deux camps. Sans doute la personnalité de Sarkozy et sa stratégie très clivante ont-elles pu semer des illusions depuis 2007 sur la persistance d'un clivage de fond entre partis de droite et de gauche, mais je crois qu'elles sont en train de se dissiper.

Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen pourraient donc, dans cette situation mouvante et un peu désespérante pour les électeurs, incarner une alternative. Mais ni l'un ni l'autre ne semblent en capacité d'y parvenir, ce qui limite leur progression. Le Front de gauche apparaît trop souvent comme une rémanence, un remord du passé de la gauche, sans prise sur le réel. Quant à Marine Le Pen, elle a du mal à sortir du "marché" de la PME politique créée par son père. Après s'être affichée en rupture avec ce dernier et avoir tenté de crédibiliser son programme, elle semble revenir aux fondamentaux du Front d'avant : immigration, insécurité, le rejet de l'islamisme semblant s'être ajouté au corpus frontiste traditionnel.
 

Guillaume Bernard : Le clivage droite/gauche, cristallisé à cause de l’élection présidentielle au suffrage universel à deux tours, est psychologiquement intégré par les électeurs. Pour autant, les périodes de cohabitation en ont montré la limite. En outre, d’autres clivages existent aussi. Certaines lignes de fracture passent plus au sein de la gauche (à propos de l’économie de marché) ou de la droite (au regard de l’intégration européenne). Les périodes de flottement idéologique sont généralement plutôt favorables aux partis extrêmes sur l’échiquier politique (ce qui ne signifie d’ailleurs pas nécessairement qu’ils soient extrémistes d’un point de vue idéologique, l’histoire le montre) : le FN devrait donc pouvoir au moins maintenir ses positions, voire progresser. Il est cependant confronté à deux principales difficultés. D’une part, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, il manque cruellement de cadres (et donc de candidats crédibles) : étant une coquille pratiquement vide, il est certain qu’il aurait, actuellement, des difficultés à exercer le pouvoir tant au niveau national que local. D’autre part, sa progression provoque des tensions au sein de la droite modérée et pousse à sa recomposition. Or, celle-ci le toucherait également : il est peu probable (étant donné la faiblesse de ses réseaux de militants et d’élus) qu’il puisse récupérer (absorber) une partie de la droite modérée. En théorie, il est plus crédible de penser que plusieurs partis politiques incarnant les diverses sensibilités à droite (libéralisme, conservatisme, catholicisme social…) puissent apparaître en réunissant des personnalités venant d’anciennes organisations partisanes différentes.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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