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Donald Trump ou l’homme qui voulait poutiniser l’Amérique
©Reuters

THE DAILY BEAST MAISON BLANCHE 2016

Donald Trump ou l’homme qui voulait poutiniser l’Amérique

Trump joue au dur mais en vérité il sera à quatre pattes devant la Russie s’il décide de renier l’alliance occidentale. Et c’est ce qu’il va faire.

Michael Weiss - Copyright Daily Beast

Il n’y pas si longtemps, je parlais avec le ministre des Affaires étrangères d’un pays européen membre de l’OTAN et me suis dit qu’après une longue discussion sur la Russie, l’Ukraine, Daech et les réfugiés syriens, j’allais parler de Trump. Exactement à ce moment, un nuage orange glissa sur l’écran de télévision accroché en hauteur et qui diffusait CNN (« Trump : 'la femme de Cruz est « attirante »', ou quelque chose dans ce genre).

Le diplomate s’est affaissé dans son siège, a levé les bras en l’air en disant, consterné : « C’est la fin de l’Occident ». La théorie du déclin est quelque chose qui nous accompagne depuis longtemps. Chaque génération ressentira toujours une nostalgie abstraite pour des souvenirs flous et glorieux de l’époque de ses parents ou de ses grand-parents. Il n’y a pas d’âge d’or ni d’âge de bronze, tout comme il n’y a pas de fin de l’Histoire parce que les choses ne sont jamais aussi bonnes ou aussi mauvaises qu’on le pense.

Notre perspective n’est confortée que par l'a postériori et le besoin universitaire de classifier les temps longs et significatifs de l’histoire. Et pourtant… Lorsque Donald Trump déclare à David Sanger et Maggie Haberman dans un entretien au New York Time que « Les silos nucléaires américains sont tellement rouillés qu’on ne sait pas vraiment si les missiles arriveront à sortir ou pas », on se dit que l’Occident est proche de sa date de péremption.

Ce n’est pas tant que ça soit bientôt la fin du monde, même si cela peut être le cas avec ou sans l’aide de ce narcissique magnat newyorkais de l’immobilier qui aurait son doigt sur le bouton.  Ce que les citoyens des démocraties occidentales avaient pris pour acquis est peut-être sur le point de disparaitre pour de bon. Quand on lui demande ce qu’il pense du président turc Recep Tayyep Erdogan, qui vient d’arrêter ou de suspendre plus de 50 000 personnes après le coup d’état manqué contre lui, Trump déclare qu’il admire la détermination du président turc à ne pas céder le pouvoir en utilisant tous les moyens à sa disposition sans tenir compte de qui ou quoi est sur sa route.

L’Amérique n’est pas en mesure de donner des leçons de droits de l’homme ou d’Etat de droit car « regardez ce qui se passe dans notre pays. Comment peut-on donner des leçons quand des gens tirent, de sang-froid, sur nos policiers ? Comment donner des leçons quand on voit les émeutes et les horreurs dans notre pays ? ». J’imagine ce genre de relativisme sur le compte Twitter de l’Ayatollah Khamenei, lors de la conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine, ou sortant du clavier du dernier jeune blogueur invité sur le site Salon.com. Mais que dire de la perspective d’un commandant en chef qui fait un geste de masturbation quand on lui demande son avis sur la désintégration politique et sociale d’un pays membre de l’OTAN ? Pire encore, Trump semble penser que la plus vieille alliance militaire existante n’est valable que lorsque les membres ont payé leurs cotisations. Pour un homme qui a souvent déclaré faillite, escroqué ses associés et fait perdre leur emploi à beaucoup de monde, on peut comprendre qu’il soit obnubilé par les « factures ». Et il semble croire que les Etats-Unis sont ce slogan de vendeur d'alarmes américain pour la maison : 'Si tu ne paies pas ta cotisation mensuelle, ta maison n'a qu'a se faire  cambrioler". Haberman lui a demandé si les Etats-Unis défendraient les Etats baltes s’ils étaient attaqués par la Russie. « Ont-ils rempli leurs obligations envers nous ? S’ils ont rempli leurs obligations vis-à-vis de nous, alors la réponse est oui » a répondu Trump. Sans préciser ce que sont ces « obligations ». Il refuse de répondre sur  les raisons qui pourraient entrainer son « non » ou son appui à un appel à l’article V pour une résolution permettant de venir en aide à l’Estonie, la Lettonie ou la Lituanie si « de petits hommes verts », des paramilitaires ou des Spetsnaz (force d’intervention russe) les attaquaient. Je pense qu’on peut raisonnablement penser qu’il ne fera rien, au vu des dernières déclarations de l’islamophobe Newt Gingrich, un de ses plus fervents supporters au sein du parti républicain. « L’Estonie, c’est la banlieue de Saint-Pétersbourg. Je ne risquerais pas une guerre nucléaire pour ça » a déclaré ce  dernier à la chaine CBS. L’Etat du Maine est-il dans la banlieue du Québec ? Peut-être qu’il va bientôt le souhaiter, selon les résultats du vote du 8 novembre. Mais il est très difficile de comprendre comment tout cela est arrivé : un parti politique qui faisait du déploiement des forces américaines la base de sa politique étrangère laisse le champ libre à un adversaire revanchard pour semer le chaos et le désordre dans son voisinage, et cela sans qu’il soit même inquiété.

J’ai récemment passé beaucoup de temps dans les pays baltes, surtout en Estonie où, même avant les déclarations de Trump, les Estoniens doutaient du fait que les Américains iraient « mourir pour Narva ». C'est une expression devenue courante dans les milieux des relations internationales à Washington depuis l’invasion de la Crimée par Poutine. Narva est une ville estonienne située à la frontière avec la Russie et à majorité russophone même si ses habitants n’ont aucune envie d’être annexés par le grand voisin. Est-ce que les Américains voudraient mourir pour Narva ? Quelle question stupide et laide. Des Estoniens sont déjà morts pour New York.

L'Estonie a rejoint l’OTAN 3 ans après les attentats du 11 septembre. Elle n’avait déploré aucun mort face à Al Qaida. Et pourtant, elle a envoyé un contingent de 150 soldats en Afghanistan. Cela peut sembler peu, mais c’est un pays d’un million d’habitants. Toomas Hendrik, ancien ambassadeur d’Estonie aux Etats-Unis et natif du New Jersey, me disait récemment : « Nous avons déploré le bilan humain le plus lourd par habitant. Nos troupes étaient en plein dans le Helmand, en pleine zone tribale talibane. Les Anglais et les Américains se disaient que le président estonien était fou » L’Estonie est aussi un des 5 pays sur les 28 de l’OTAN à consacrer 2% de son PIB à la défense, comme le stipule l’accord, qui n’est pas contraignant (et non, ils ne versent pas cet argent dans les coffres américains comme Trump semble le vouloir). « L’engagement de l’Estonie pour l’OTAN est sans faille et nous estimons que la réciproque doit être vraie » m’écrit par e-mail la ministre des Affaires étrangères Marina Kaljurand en réponse aux déclarations de Trump dans le Times. La Lituanie et la Lettonie ont aussi fourni des troupes en Afghanistan, en accord avec leurs obligations. Mais bien sûr, un Président Trump peut leur souhaiter bonne chance s’il leur arrive une merde. Il parait qu’ils sont très bons en guérilla.

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