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Emmanuel Macron à la tribune de l'ONU à New York, le 20 septembre 2022.
Emmanuel Macron à la tribune de l'ONU à New York, le 20 septembre 2022.
©MICHAEL M. SANTIAGO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Voix de la France

Discours à l’ONU : derrière la fermeté renouvelée à l’égard de la Russie, le long chemin d’Emmanuel Macron pour restaurer la crédibilité française

La guerre en Ukraine était au cœur du discours d'Emmanuel Macron lors de l'Assemblée générale des Nations unies. Le chef de l'Etat a estimé que ce conflit menaçait "la paix en Europe et celle du monde".

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer est le directeur du journal en ligne Desk Russie et enseignant à Sciences Po Paris. Auteur de 22 livres, de trois rapports officiels au gouvernement français et de nombreux articles dans la presse internationale, il écrit aussi de longs papiers sur les questions internationales et de sécurité sur Tenzer Strategics (61 articles parus à ce jour) et non-resident senior fellow au Center for European Policy Analysis (CEPA).

 

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Atlantico : Contexte international oblige, le discours d’Emmanuel Macron à l’ONU était fortement marqué par la guerre en Ukraine. Quelle position a défendu le président français sur le sujet ?

Nicolas Tenzer : Il a défendu la position commune de l’Union européenne, de l’Alliance atlantique et de la communauté des démocraties : l’intégrité territoriale et la sécurité de l’Ukraine ne sauraient être négociables. Il a rappelé sa solidarité totale avec l’Ukraine attaquée par la puissance criminelle et révisionniste qu’est la Russie de Poutine. Il a défendu la livraison d’armes à l’Ukraine, qui est un devoir incontestable, même si je souhaiterais personnellement qu’on aille plus loin encore et qu’on lève toutes les limitations en termes de nature d’armes et de portée des missiles livrés. Il a demandé que la justice se saisisse des crimes de guerre massifs commis par la Russie en Ukraine, ce qui signifie clairement amener devant une juridiction pénale internationale, ce qui signifie soit la Cour pénale internationale, soit une juridiction ad hoc, l’ensemble des responsables, depuis les dirigeants russes jusqu’au simple soldat soupçonné de tels crimes en passant par tous les échelons intermédiaires. Le président Macron a parlé de crimes de guerre, mais l’on sait, car les faits sont là, qu’il existe aussi des crimes contre l’humanité et un crime de génocide, ce qu’est, en vertu de la convention du 9 décembre 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide la déportation de plus de 300 000 enfants ukrainiens en Russie. Le crime d’agression a aussi été constaté par la Cour internationale de justice comme l’a rappelé le président.

Atlantico : Certains ont eu le sentiment d’un changement de position du président par rapport à ce qu’avaient pu être ses déclarations passées. Qu’en est-il ? Est-ce une clarification positive ?

Nicolas Tenzer : Certes, Emmanuel Macron a justifié le fait qu’il continuait à parler avec Poutine, ce qu’on peut discuter, mais il est clair aussi qu’il ne peut rien attendre de ces discussions. Pour le reste, oui, il y a eu une évolution heureuse de sa position. Il ne parle plus, comme à Brégançon, d’un projet « d’architecture de sécurité et de confiance » avec la Russie. Il n’a pas repris ses propos, fortement critiqués à l’époque, sur l’humiliation ou sur les « peuples frères ». Il comprend, je crois, que tant que Poutine sera au pouvoir, il ne saurait y avoir de paix non seulement en Ukraine, mais aussi dans le monde. Il a clairement affirmé aussi que la seule condition pour une « négociation » – personnellement toutefois, je n’emploierais pas ce mot – avec la Russie est que l’Ukraine ait récupéré tous ses territoires, ce qui signifie aussi bien les régions du Sud encore occupées et le Donbass, mais aussi la Crimée. Enfin, il a condamné les pseudo-référendums que la Russie, de fait, va organiser. Il s’agit donc d’un changement de ton très appréciable. Le président a même esquissé un regret pour ses erreurs passées en affirmant que l’Occident n’avait pas assez réagi lors des actions précédentes, illégales et criminelles, du régime russe. Certes, cela concernait, pour 2014 (début de l’invasion russe de l’Ukraine), une époque où il n’était pas président, mais on se rappelle qu’il était encore pendant longtemps dans l’illusion d’un accord avec la Russie. Je pense que maintenant il comprend bien la vraie nature du régime de Poutine et je ne puis que saluer ce changement qui devrait dissiper quelques doutes.

Enfin, il a rappelé à raison une évidence : ce n’est pas la Russie qui est menacée, mais bien l’Ukraine et le monde. Personne n’a jamais agressé et a fortiori envahi la Russie, ni l’Ukraine, ni l’Europe, ni l’OTAN. Mais il se trouve encore des propagandistes en Europe pour essayer d’instiller ce discours mensonger selon lequel aurait une responsabilité dans l’invasion de l’Ukraine et, de manière générale, l’attitude agressive et les crimes russes. Les responsabilités sont exclusivement d’un côté : celui du régime russe. Ceux qui tentent de faire valoir un prétendu partage des responsabilités ne font que reproduire les récits du Kremlin.

Atlantico : Quel message le président de la République a-t-il cherché à faire passer avec son discours ?

Nicolas Tenzer : A l’égard des dirigeants du monde entier, Emmanuel Macron portait deux messages fondamentaux.

D’abord, il a bien montré que la Russie de Poutine était non seulement une menace pour l’Ukraine, mais aussi pour le monde entier. Au-delà des exactions russes en Syrie – où rien que les troupes russes ont tué plus de civils syriens que même Daech –, de son concours actif à la répression de Louchement au Bélarus, des crimes, notamment de la milice russe Wagner, dans plusieurs pays d’Afrique et de son soutien à la junte birmane, elle déstabilise le monde. Il a rappelé aussi les autres menaces et chantages de Moscou sur les plans alimentaire et énergétiques notamment. On pourrait aussi parler de la manière dont Poutine déstabilise de nombreux pays, notamment les démocraties, et achète ses relais en Occident. Nous devons d’ailleurs, en Europe et en France, muscler notre arsenal légal, policier et judiciaire.

Ensuite, il a lancé un appel aux non-alignés et rappelé que les principes qui sont en principe les leurs – lutte contre l’impérialisme et le colonialisme, intégrité territoriale – étaient bafoués par le Russie. Dans ce contexte, il a justement mis en garde : devant la menace globale russe, que je pointe pour ma part depuis de nombreuses années, il ne saurait y avoir de neutralité. Celle-ci contribue à renforcer notre ennemi commun. Il a ainsi rappelé que les valeurs que les Alliés défendaient en Ukraine n’étaient pas des valeurs occidentales, mais bien universelles.

Atlantico : A l’heure actuelle, quelle portée à la parole de la France sur la scène internationale ? Et quelle crédibilité à Emmanuel Macron lui-même, après un mandat écoulé ?

Nicolas Tenzer : La parole de la France a été inaudible tant que le président était dans la posture d’un dialogue avec le régime russe. Elle a conduit à une incompréhension de nombreux pays européens. La France a ainsi pris le risque de diviser l’Union européenne. Aujourd’hui, les choses ont changé, même si la France pourrait aller encore plus loin. Déjà il y a plusieurs années, j’avais affirmé que la France ne sera forte et écoutée que si elle est en tête de la lutte contre les dangers majeurs que font courir les dictatures, en particulier la Russie. Je pense qu’aujourd’hui un rétablissement salutaire est en train de s’opérer. Elle doit continuer dans cette voie et aussi montrer encore plus son attachement aux principes des droits de l’homme. D’ailleurs, Emmanuel Macron les avait déjà portés dans ses discours à l’Assemblée générale de l’ONU en 2017, où il affirmait se tenir aux côtés des « combattants de la liberté », et de 2018, où il rappelait l’universalité des droits de l’homme. Son action concrète devait cependant sur ces plans être mieux lisible.

Atlantico : Alors qu’Emmanuel Macron essaie de faire une forme de gaullisme, la France et lui-même en ont-ils les moyens ?

Nicolas Tenzer : Je crois que nous en avons les moyens. Après tout, la France est membre permanent du Conseil de sécurité, dispose d’une force de frappe indépendante et détient le troisième réseau diplomatique au monde après les Etats-Unis et la Chine. Il reste que – je l’avais déjà montré dans deux rapports officiels de 2002 (Organiser la politique européenne et internationale de la France, avec Jacques Lanxade) et de 2008 (L’expertise internationale au coeur de la diplomatie et de la coopération du XXIe siècle. Instruments pour une stratégie de puissance et d’influence)– nous devons considérablement augmenté notre capacité d’influence et, concrètement, le budget consacré à l’action extérieure de la France. Nous devons aussi savoir que nous ne pourrons pas imposer nos propositions si nous ne prenons pas le temps de consulter les autres pays démocratiques en amont, ce qui vaut pour l’Union européenne comme pour les autres instances internationales. Autrement dit – ces rapports  faisaient des propositions concrètes et opérationnelles –, nous devons adapter notre appareil diplomatique et d’influence. Celui-ci d’ailleurs ne peut reposer que sur l’État et les organes officiels. Cela doit devenir un travail prioritaire pour le gouvernement.

 Sur le fond, la France doit revoir aussi certaines de ses postures. Je ne crois pas notamment que nous puissions nous définir comme une « puissance d’équilibre », concept au demeurant douteux. Nous voyons avec la guerre en Ukraine que la France n’est forte que dans l’Alliance atlantique et comme moteur de l’Union européenne. Cessons donc de ne nous référer tout le temps au général de Gaulle, qui est morte il y a 52 ans et dont le monde n’est plus le nôtre. Cessons aussi d’interpréter faussement sa pensée. Lors des principales crises internationales, notamment la seconde crise de Berlin (1961) et celle des missiles soviétiques à Cuba (1962), le Général s’est tenu sans aucune ambiguïté à côté des Etats-Unis. Il avait aussi, lors d’un discours devant le Congrès américain en 1960, vanté l’Alliance atlantique. Lors de son voyage en Union soviétique, il n’avait pas caché non plus qu’il espérait que l’URSS (1966) deviendrait un jour libre. Il y a une forme d’arnaque intellectuelle dont le propos est transparent lorsque certains se réfèrent au général de Gaulle pour demande un rapprochement avec la Russie de Poutine.

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