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Des manifestants anti-passe sanitaire, le 21 août 2021.
Des manifestants anti-passe sanitaire, le 21 août 2021.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Crispations politiques à tous les étages

Des Gilets jaunes aux anti-vax en passant par les Talibans : et si le monde allait trop vite pour des (centaines de) millions de gens ?

Le fossé entre l’élite mondialisée des grandes métropoles et la population enracinée des villes moyennes et des zones rurales est de plus en plus grands. En résulte une détestation du pouvoir qui peut tourner à la révolte.

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Atlantico : Les mouvements anti-vax, anti-passe sanitaire ou même Gilets jaunes ne sont-ils pas le signe que le monde ultra-connecté des métropoles va trop vite pour une partie non-négligeable de la population ?

Chantal Delsol : Va trop vite, je ne sais pas, ni pour aller où, mais le fait est que le fossé se creuse entre l’élite mondialisée des grandes métropoles et la population enracinée des villes moyennes. Ce constat a été fait très clairement par bien des sociologues. En France, le fossé est plus grand encore qu’ailleurs, parce que nous avons un déficit de confiance très élevé : la population ne croit plus ce que disent les gouvernants, toute parole politique est considérée comme une parole d’intérêt personnel ou servant à couvrir celui qui parle (il faut dire qu’on a beaucoup menti à la population, notamment depuis le début de la pandémie). Les réseaux rendent cette révolte plus facile : ils sont un Café du Commerce à échelle nationale, où chacun peut dire ce qu’il veut, être entendu par des milliers de personnes, et appeler à la révolte. Les réseaux permettent de soulever des millions de personnes qui s’entrainent dans la détestation du pouvoir, et mettent au point facilement des soulèvements de rue. Ce phénomène est apparu dans nombre de pays depuis une dizaine d’années. Le sociologue Martin Gurri a écrit que la démocratie pourrait ainsi virer dans le nihilisme et l’anarchie.

Comment se concrétise au quotidien ce fossé social et intellectuel ? Peut-on parler de violence ?

Les groupes de gens qui se réunissent ainsi sur les réseaux et peuvent se donner rendez-vous facilement dans la rue, ne se donnent pas de chefs (on se souvient comment la tentative des gilets jaunes de se donner des chefs avait échoué), n’ont pas de projet ou programme précis. Il ne sont pas violents (la violence peut venir, comme toujours, d’éléments extérieurs qui se glissent dans la marche). Il sont seulement CONTRE, et ils veulent le montrer, car ils sont persuadés que voter ne suffit pas, voire ne sert à rien. Ce sont des gens qui n’ont plus confiance dans la démocratie, et qui pensent que les élites se servent du vote pour leurs propres intérêts ; qui pensent que tous les partis se ressemblent et ne servent que l’élite. Ces réseaux qui se soulèvent contre le pouvoir ne peuvent pas s’entendre sur des revendications précises, ils veulent la liberté, par exemple de ne pas présenter de pass-sanitaire, mais ils veulent aussi des protections et du pouvoir d’achat, ce qui était bien présent chez les gilets jaunes. Dans une société-providence comme la nôtre, où les couches populaires sont très aidées, on voit que ceux qui se révoltent sont ceux qui touchent les allocations. Ces phénomènes récurrents posent des problèmes immenses sur le fonctionnement de nos démocraties, le rôle des élites, et surtout (s’agissant de la France) le lien entre l’Etat-providence et la révolte (les pays despotiques, où les individus sont maternés et paternés par le pouvoir, sont toujours ceux où les sujets sont toujours mécontents, et c’est bien compréhensible : un adulte, fait pour être autonome, ne peut être que mécontents quand on l’infantilise, même quand c’est au prétexte de l’aider).

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Et s’il existait un moyen (relativement) simple de traiter le défi posé par les Talibans

Le mouvement des talibans est né dans les bidonvilles du Pakistan, parmi une population rurale exilée qui n’arrivait pas à s’intégrer à la vie urbaine. Est-ce la preuve que pousser à l’extrême le sentiment de déracinement et d’inadaptation au monde qui nous entoure peut mener au pire ?

Bien sûr tout déracinement suscite la volonté de se révolter et de trouver des identités de substitution, qui peuvent être religieuses ou autres. Aucun humain ne peut vivre sans racine « dans le bivouac » comme disait Trotsky quand il avouait que sous la révolution, toutes racines coupées, « la vie était devenue un bivouac ». Pourtant il faut se garder de croire qu’un mouvement religieux, comme celui-ci, serait causé exclusivement par un mal-être social. C’est comme quand on attribue le fondamentalisme religieux, en France, à des causes exclusivement économiques. C’est du matérialisme que de faire cette réduction, c’est ignorer qu’il existe des croyances spirituelles agissant comme causes, elles aussi.

Quelles sont les racines de cette situation ? Ne peut-elle aller qu'en s'empirant ?

Les révoltes sociales du type gilets jaunes sont le résultat de profonds problèmes démocratiques. Tant que les élites n’auront pas renoncé à imposer leur modèle mondialiste libéral-libertaire, il y aura des révoltes, parce qu’on ne peut pas dire à un peuple : « vous êtes en démocratie, vous êtes des citoyens », et puis leur imposer un seul modèle en arguant que TINA (there is no alternative). Cela empirera tant que les élites, gouvernants, institutions occidentales en resteront là. Les peuples, au fond, se révoltent contre la mondialisation, et les élites répondent : autant se révolter contre un orage... Mais il y a peut-être d’autres façons de gérer la mondialisation...

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