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Des femmes en burqa passent devant un panneau publicitaire accroché au mur d'un salon de beauté à Kaboul, le 7 août 2021, en Afghanistan.
Des femmes en burqa passent devant un panneau publicitaire accroché au mur d'un salon de beauté à Kaboul, le 7 août 2021, en Afghanistan.
©SAJJAD HUSSAIN / AFP

Chute de Kaboul

Des féministes françaises s’inquiètent pour les femmes afghanes. Elles ont raison, mais on a du mal à comprendre leur raisonnement

Une pétition exige de Macron qu’il ouvre en grand les frontières françaises aux victimes des talibans. Nos féministes semblent réaliser, un peu tard, que le taliban est pire que « l’homme blanc ». Mais sont-elles vraiment convaincues, à défaut d’être convaincantes ?

Michel Villard

Michel Villard

Michel Villard est universitaire. Il écrit sous pseudonyme.

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On se pince tellement c’est grotesque. Une pétition publiée dans Le Parisien exige de Macron qu’il offre l’asile « sans conditions » à toutes les femmes afghanes. « Nous affirmons que face au danger absolu du viol, de la soumission et de la mort, pour un pays qui se réclame des Lumières et de la démocratie, il n’y a pas d’autre choix que d’offrir l’asile sans conditions ».

La pétition a des accents anti-hommes qui a dû faire frémir dans les salons de thé bio. « Nous décidons, ensemble, de fermer nos oreilles à tous les arguments de la realpolitik, à tous les hommes (à commencer par notre président) qui trouveront toujours mille raisons de ne rien faire ». Tremblez messieurs car les féministes n’ont peur de rien : « Nous décidons que les mots des hommes qui veulent fermer la porte aux femmes afghanes ne nous font pas peur ».

Certes, personne ne peut se réjouir de la chute de Kaboul, mis à part les islamistes. Mais le problème est ici que les analyses ne décollent pas. « La guerre a coûté très cher et n’a servi à rien ». D’accord, mais que fallait-il faire ? « Les messieurs qui nous gouvernent n’ont que la guerre contre le terrorisme à proposer ». Domination masculine et guerre sans fin : mais la France est pire que l’Afghanistan !

La pétition a recueilli un millier de signatures. Le journal n’en donne qu’une cinquantaine. Beaucoup de noms sont inconnus, àpart Agnès Jaoui et Virginie Despentes. Ah si : on trouve aussi Cécile Duflot, l’ancienne ministre écolo, et Sandrine Rousseau, également écolo, candidate à la primaire écologiste, qui s’est brillamment illustrée voici quelques semaines en disant qu’elle rejetait l’écologie des « hommes blancs à vélo ». Car l’homme blanc est très méchant : c’est le pire de tous les prédateurs de la terre.

Mais ça, c’était avant. Parce que la victoire des talibans a brutalement réveillé nos pétitionnaires. Elles ont découvert à cette occasion que les talibans, c’est pas bien. Elles ont évidemment raison : on ne peut qu’être effondré en pensant au sort qui attend les femmes afghanes, surtout celles qui ont cru pouvoir sortir de l’oppression islamiste grâce à l’aide occidentale. Mais on s’interroge : qu’ont fait nos féministes durant tout le temps qu’a duré la guerre ? Pourquoi ne les a-t-on pas entendues pester contre l’islamisme, ameuter les foules, galvaniser les opinions, faire pression sur leurs gouvernements et leurs députés, faire la chasse aux fanatiques religieux qui pullulent partout ? N’auraient-elles pas dû plaider pour une guerre à outrance contre les talibans, éventuellement en s’engageant à la place des hommes, ces gros nuls. Sus à la domination talibane, No pasaran, liberté pour les Afghanes, #MeToo à Kaboul, voilà ce qu’elles auraient dû crier sur tous les toits.

Il est vrai qu’on ne peut pas tout faire car la guerre contre l’homme blanc, ça prend du temps. Et puis la guerre c’est moche. C’est un truc de mecs. Mais sans la force, comment faire ? C’est un petit détail qui a échappé à nos passionarias : concrètement mesdames comment comptez-vous vous y prendre pour libérer et faire venir vos Afghanes ? Un simple vol aller-retour pour Kaboul pourra-t-il suffire ? On imagine la scène : messieurs les talibans, nous sommes désolées mais votre truc, là, l’islamisme machin, finalement, ça ne nous plaît pas trop. Donc, on va vous demander de laisser gentiment vos femmes monter dans notre avion et on va rentrer avec elles à Paris. Elles devront supporter les hommes blancs à vélo, mais tant pis.

Jouons cependant le jeu : imaginons un instant que, après avoir décrété la mobilisation générale, Macron envoie l’armée française en Afghanistan. Est-on sûr que les femmes autochtones accepteront de venir ? On peut avoir des doutes. Le mot d’ordre sauvez les femmes est bien gentil, mais a-t-il du sens ? Les femmes sont-elles systématiquement des victimes ?Ne doit-on pas considérer que les Afghanes ont aussi un brin de responsabilité dans ce qui arrive à leur pays, comme d’autres musulmanes ont eu un rôle dans les révolutions islamistes, en Iran ou en Algérie ?

Les féministes sont conscientes du problème. Ce sont même elles qui nous l’ont dit et répété sur tous les tons : les femmes ne sont pas des êtres passifs. Je mets le voile parce que je le veux, je mets la burqa parce que c’est mon choix, et personne n’a rien à y redire, surtout pas les mecs. Telle a été la doxa féministe de ces dernières décennies.

Dont acte. Mais dans ce cas, pourquoi les femmes afghanes seraient-elles moins libres de se couvrir la tête que celles qui vivent en France ? Que l’on sache, il a fallu une loi en France pour interdire la burqa, et cette loi a d’ailleurs été vivement dénoncée par nombre de féministes. De même, aucune femme n’a été forcée de rejoindre Daech en Syrie, ou de porter un burkini dans les piscines de Grenoble : si elles le font, c’est parce qu’elles le veulent. Pourquoi donc, chères féministes, les Afghanes seraient-elles différentes des musulmanes que vous défendez en France ?

Mais il y a un autre souci. N’est-il pas incohérent de plaider d’un côté pour le rapatriement des femmes afghanes et de dénoncer de l’autre la domination masculine ? Si « l’homme blanc » est un oppresseur comme les autres, à quoi bon vouloir ramener ces femmes chez nous. Réfléchissez : elles ne feront que changer de maîtres, non ? La domination est universelle : c’est juste une question de degré. Homme blanc ou taliban, de Paris à Kandahar : même domination, même combat.

Dans leur projet de rapatriement, les pétitionnaires invitent Macron à ne pas pinailler : elles lui demandent non seulement d’accueillir toutes les femmes, mais aussi leur famille. « Mobilisons-nous pour l’accueil en urgence absolue des femmes afghanes, de leurs proches et des personnes des minorités de genre et d’orientation sexuelle ». Voilà qui est fort généreux, mais un doute surgit : qui va faire partie des proches ? Cela n’inclut-il pas les maris, les fils, les frères, les oncles, les cousins, les neveux, donc une bonne partie de la société afghane ? Et dans ce cas, ne va-t-on pas ramener ici tout un tas de gens dont rien ne dit qu’ils soient de grands partisans de l’émancipation féminine ?

On se demande alors ce qui va changer pour ces femmes. Non seulement nos féministes proposent de reconstituer en France un écosystème à la mode afghane, mais en plus ces pauvres femmes vont devoir se coltiner la domination des hommes blancs à vélo qui, comme chacun sait, sont également des islamophobes patentés.

Du coup, chères amies féministes, la conclusion la plus logique de votre raisonnement ne serait-elle pas de ne rien faire ?  

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