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Dernier discours sur l'état de l'Union : pourquoi le bilan d'Obama au Moyen-Orient est calamiteux (et celui d'Hillary Clinton pourrait bien être pire)
©Reuters

Retrait non maîtrisé

Dernier discours sur l'état de l'Union : pourquoi le bilan d'Obama au Moyen-Orient est calamiteux (et celui d'Hillary Clinton pourrait bien être pire)

Depuis 2009, Barack Obama est aux commandes d'une politique étrangère dictée par un monde de plus en plus multipolaire et turbulent. Appuyé par ses secrétaires d'Etat Hillary Clinton puis John Kerry, Obama a hérité d'un monde marqué par la Guerre contre la Terreur et les erreurs de son prédécesseur.

Yannick Mireur

Yannick Mireur

Yannick Mireur est l’auteur de deux essais sur la société et la politique américaines (Après Bush: Pourquoi l'Amérique ne changera pas, 2008, préface de Hubert Védrine, Le monde d’Obama, 2011). Il fut le fondateur et rédacteur en chef de Politique Américaine, revue française de référence sur les Etats-Unis, et intervient régulièrement dans les médias sur les questions américaines. Son dernier ouvrage, Hausser le ton !, porte sur le débat public français (2014).

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Atlantico : En juin 2009, à l'occasion de son discours du Caire, Barack Obama avait cherché à rompre avec la politique de Georges Bush envers le monde musulman. Sept ans plus tard, les Talibans se font menaçants dans toutes les provinces d'Afghanistan, l'EI, né sur les cendres de la guerre civile irakienne a montré qu'il pouvait frapper partout où il le souhaitait et les pays touchés par les révolutions arabes affichent une fragilité déconcertante. Comment les choix d'Obama ont permis ce chaos dans ces régions ultra-sensibles ?

Yannick Mireur : Le blocage principal à la rénovation esquissée par Obama en 2009, et l'échec le plus marquant, est sans doute l'écrou israélien. Le rejet de tout abandon de la colonisation, qui est illégale, marque à la fois les limites de l'influence du président américain face à un Congrès phagocyté sur la question israélo-palestinienne par le très actif lobby AIPAC, et la fin de toute possibilité de rupture avec l'imaginaire "processus de paix". Une telle rupture aurait contribué à renverser la perception de l'Amérique dans les opinions arabes, elle lui aurait gagné en partie "les esprits et les cœurs", selon l'expression américaine. Elle aurait aussi pu ouvrir la voie à une influence nouvelle dans la région, qui aurait pu s'exercer deux ans plus tard, lors des révoltes de 2011. C'eût peut-être été la vraie "démocratisation", non pas imposée comme le projetaient les dits "néoconservateurs", mais encouragée par les USA à partir de mouvements locaux puissants comme ceux que l'on a vu surgir. L'influence américaine aurait peut-être ainsi pu gagner en force et servir à résoudre ou mitiger les grands sujets géostratégiques sensibles, comme l'opposition sunnite-chiite qui pèse aujourd'hui fortement sur la région. Or les Etats-Unis se retrouvent affaiblis, décrédibilisés, limités aux seuls intérêts bien compris des uns et des autres. Le seul dossier sur lequel Obama pouvait agir assez librement était l'Iran, et c'est une réussite que l'AIPAC et les plus obstinés opposants républicains n'ont pu empêcher. C'est cela l'héritage majeur d'Obama dans la région.

Ailleurs, il était probable que l'intervention en Afghanistan ne pût aboutir à grand-chose puisque c'est une stratégie plus large, englobant le Pakistan, qui s'imposait. Obama a pesé les choses - on le lui a assez reproché - pour décider, à juste titre, de retirer les troupes américaines, selon la volonté d'une majorité de ses concitoyens. Les USA ne pouvaient s'installer dans ce pays de pierres et de vent pour cent ans ! John McCain était bien conscient du risque d'engrenage, lui aussi. Et donc les Talibans sont réapparus. Le "nation-building" des "guerriers de bibliothèque" qui ont inspiré la politique de Bush, était une désastreuse illusion dans un tel pays. 

La clef véritable est le Pakistan et Obama ou un autre président n'aurait eu qu'une marge limitée pour influencer le système pakistanais. Là aussi, une politique réussie au Proche-Orient aurait dégagé une plus grande efficacité, c'est pourquoi le conflit israélo-palestinien conditionne les autres blocages dans le monde musulman. On ne peut parler d'affaiblissement des liens entre USA et Israël mais de désaccord fondamental, qui n'a pas remis en cause le soutien militaire américain. Cela fait quarante ans que le contribuable américain finance la politique militaire israélienne : pour servir quel intérêt national américain ? Difficile à dire aujourd'hui. Cette politique est devenue largement contre-productive et nul n'y gagne, ni Israël, ni ses alliés ou partenaires occidentaux ou arabes.

Ensuite, il est certain qu'Obama a commis des erreurs; la ligne rouge syrienne en fut une, l'échec du nouveau départ des relations américano-russes a son prix au Moyen-Orient et face à l’EI. Il a peu récolté suite à l'élimination de ben Laden, où il a pris des risques. Cette action a soldé les comptes du 11/9/2001 en quelque sorte, mais les enchevêtrements des divers dossiers, le gaspillage de la puissance américaine par l'équipe Bush, et d'autres contraintes encore, et enfin la crise financière de 2007-2008, ont énormément gelé sa liberté.

Quelles sont les erreurs majeures de sa politique internationale qui ont au final jeté un voile sur les réussites internationales de la politique d'Obama (élimination de Ben Laden, reprise diplomatique avec Cuba et détente avec l'Iran) ?

La Corée du Nord est, avec le conflit israélo palestinien, l'échec le plus évident. Notons que les précédentes administrations n'ont pas fait mieux - Pyongyang dupe les puissances depuis plus de 30 ans avec des va-et-vient diplomatiques qui ne mènent à rien, mais il sera difficile de s'entendre avec la Chine sur le sort d'un régime imprévisible, qui reste une carte dans la manche de Pékin, même encombrante, face aux USA et au Japon, et secondairement à Séoul.

L'Asie en général est globalement une réussite que n'occulte pas le lancinant dossier nord-coréen. Le rapprochement avec les pays du sud-est asiatique, l'évolution de la Birmanie, la solidité de l'alliance avec le Japon et la Corée sont au crédit d'Obama, comme la stabilité de la relation qui se construit avec la Chine. Il faut noter ici la continuité qui caractérise la politique américaine depuis des décennies, et l'impulsion positive donnée par Bush et Paulson avec le dialogue stratégique américano-chinois, repris par Obama et Clinton.

Défaut de culture et d'intérêt ? L'Europe n'est pas une réussite, mais elle n'a pas plus qu'avant un pilotage efficace de sa stratégie extérieure, ce qui a sans doute peu encouragé Obama à s'investir auprès des vieux alliés des USA. Obama ne semble pas non plus partager l'enthousiasme général pour l'Afrique. Il n' a pas su ou voulu "capitaliser" sur ses origines, où pourtant l'héritage Bush était positif.

Peut-être la politique parlementaire est-elle un aspect trop souvent ignoré de la politique extérieure des USA. Obama n'est pas un opérateur politicien; son manque d'entrain à construire une entente avec son opposition a sans doute pesé, malgré une bonne avancée de ses objectifs de politique commerciale. Mais l'opposition est-elle elle-même disposée à œuvrer de conserve avec le président démocrate ? La polarisation croissante de la politique américaine trouve ses origines dans les années 90 et n'est pas près de s'apaiser.

Obama est un paradoxe ; sa vision des enjeux internationaux et du besoin de restaurer la confiance en l'Amérique, au-dedans comme au-dehors, fut limpide. Il n'est pas dupe des intérêts établis et des héritages qui favorisent des alliances devenues encombrantes, comme celles avec l'Arabie ou Israël. Il sait aussi que le capitalisme américain nécessite un réajustement par l'intervention de l'Etat, notamment au plan du système de santé et de la régulation financière. Mais il n'a pas réussi à transformer cette vision en politique effective. La perte de la Chambre dès 2008 l'a hypothéqué, mais il n'est pas certain qu'il eût eu plus de succès avec une majorité car il manque de leadership. 

Le monde post-Obama ne sera-t-il pas plus dangereux qu'il ne l'était il y a 8 ans ?

Avec ou sans Obama, cela est certain. Obama ou tout autre président américain ne peut être tenu pour responsable des évolutions mondiales les plus saillantes, comme le terrorisme islamique. Les USA font ce qu'ils peuvent pour prévenir la montée des périls en Asie du nord - où l'Europe brille par son absence. Le monde post-guerre froide est plus dangereux car resurgissent des forces enfouies dans les replis de l'affrontement idéologique d'alors, notamment l'échec des indépendances des pays arabes et le mouvement islamiste qui a pénétré le Pakistan et gelé l'Iran. Obama contribue ici à desserrer l'étau, mais le bilan global est maigre.

Il ne faut cependant pas oublier que son avènement n'aurait pas été possible sans le grand dérapage de la présidence Bush-Cheney. Obama ne peut se comprendre sans ce qui l'a précédé. Cela ne l'exonère pas. Mais il faut admettre que la pente était difficile à remonter et que l'âpreté idéologique qui détourne les Américains de la politique, et explique le succès d'un Trump, rendait la tâche compliquée.

Quant à l'Europe, elle peut tirer une leçon utile de la présidence Obama: elle ne doit compter que sur elle-même pour conjurer les périls qui la menacent et s'armer en conséquence d'une vision et des moyens adéquats, spatiaux, militaires et de renseignement.

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