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Démocratie : ces moult imperfections françaises qui viennent bousculer l’idée qu’il s'agirait du "système le plus bottom up de la Terre" comme le dit Emmanuel Macron
©SEBASTIEN BOZON / AFP

Pas si sûr

Démocratie : ces moult imperfections françaises qui viennent bousculer l’idée qu’il s'agirait du "système le plus bottom up de la Terre" comme le dit Emmanuel Macron

"​Je crois dans l'autonomie et la souveraineté. La démocratie est le système le plus bottom up de la terre", a déclaré le président de la République. Mais la France est-elle si "bottom-up" que cela, entre la puissance des lobbys ou les différences de participation en fonction du niveau d'éducation ou de revenus ?

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : ​Le vendredi 29 mars, lors de son discours consacré à l'Intelligence artificielle, Emmanuel Macron a déclaré : "Je crois dans l'autonomie et la souveraineté. La démocratie est le système le plus bottom up de la terre", une formule reprise par le compte twitter du président. Du point de vue de la sociologie de l'électorat, quelles sont les données qui pourraient venir contredire ces propos, montrant que le vote ne ne refléterait pas l'ensemble "bottom" (le bas) de la population ? 

Bruno Cautrès : L’abstentionnisme électoral mais aussi la sociologie de l’intérêt pour la politique ou de l’implication/engagement montrent que tous les citoyens ne participent pas également au processus démocratique qui va « du bas vers le haut ». Certains chercheurs ont même développé l’idée qu’il y avait à travers cet inégal exercice du droit de vote ou ce fort différentiel d’intérêt politique un véritable « cens caché », c’est-à-dire un filtre sociologique puissant qui exclut certaines catégories et crée ainsi une « démocratie censitaire » bien que reposant sur les principes de base de la représentation démocratique c’est-à-dire la délégation par les citoyens de leur souveraineté à des représentants. Cela veut dire que s’il est bien vrai que la démocratie repose sur l’idée d’un « bottom up », encore faut-il tout d’abord préciser à l’aide d’un adjectif de quelle forme de démocratie on parle (le Président de la République fait sans doute référence à la démocratie représentative). Par ailleurs, la démocratie représentative doit presque perpétuellement viser à s’améliorer et à favoriser l’implication des citoyens, la non-confiscation du pouvoir par une catégorie sociale, le renouvellement des élites dirigeantes. Au sein des institutions politiques même démocratiquement élues, la question continue de se poser : ainsi, la question de droits du Parlement, de la manière dont il peut contrôler le pouvoir exécutif est une question qui se pose en termes de bon fonctionnement du principe de « bottom up ».

Comment la démocratie est elle perçue par les Français, selon les différentes catégories ? En quoi cette perception peut-elle différer des propos ici tenus ? 

Bruno Cautrès : Dans l’enquête que nous réalisons annuellement au CEVIPOF (le Baromètre de la confiance politique, une enquête que je recommande à tous vos lecteurs : http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/), on voit que les Français ont un très fort attachement au principe même de la démocratie représentative. Mais ce très fort attachement n’empêche pas l’expression d’une critique sur le fonctionnement de la démocratie : l’idée selon laquelle la démocratie est une belle promesse mais qui ne remplit pas bien certaines fonctions (que le système économique fonctionne, que le maintien de l’ordre soit assuré, que les grandes inégalités soient combattues) est assez répandue. On peut comparer la manière dont les Français se représentent la démocratie à un mille-feuille : la couche la plus basse, celle qui soutient tout l’édifice, est très résistante. Mais lorsque l’on remonte de cette couche résistante d’attachement profond à la démocratie vers les étages supérieurs (le type de système politique, son fonctionnement, les institutions, les acteurs de la vie politique), alors ce fort attachement s’amenuise, voire se transforme en défiance. Ainsi, en France comme dans de nombreuses démocraties, on constate la coexistence dans l’opinion d’un fort attachement à la démocratie et d’un niveau de défiance pour les partis ou les hommes et femmes politiques tout à fait exceptionnel.

Dans une démocratie française qui peut également être caractérisée par la prédominance de la haute fonction publique, et la porosité de celle-ci entre les secteurs privés et publics, en quoi le constat d'un "système le plus bottom up de la terre" peut-il être remis en question ? 

Eric Verhaeghe : On peut mettre sous l'expression "haute fonction publique" française un synonyme d'une coterie élitiste qui tend à gouverner le pays, notamment par des allers-retours effectivement poreux entre le secteur public et le secteur privé. Emmanuel Macron lui-même en est un exemple: son passage en banque d'affaires illustre bien la proximité entre le capitalisme financier et la décision publique, qui est assez caractéristique de la France. Il est un fait que cette catégorie à part du salariat, et disons même du management, n'incarne pas le "bottom-up" dont Emmanuel Macron parle dans son tweet. Pour des raisons quais-hiérarchiques d'abord: les élites françaises sont d'ordinaire issues d'un parcours scolaire et universitaire largement producteur d'inégalités sociales (la reproduction des élites) qui les conduit à occuper tout de suite des positions dirigeantes (notamment grâce à l'accès direct aux grands corps) dans les structures publiques ou privées où ils passent. On est ici au cœur des logiques "up" et très loin du "bottom". Ensuite, par les valeurs qu'elles portent, ces élites sont le contraire du bottom-up. Assez logiquement, la haute fonction publique est pétrie d'une vision hiérarchique et hiérarchisée des organisations. Par leurs pratiques, elles sont l'ennemie de ce qui fait le bottom-up, notamment la prise en compte des initiatives individuelles et des logiques d'autonomie. Au contraire même, elles sont la dernière ligne de défense pour la fiction hiérarchique. ​

Bruno Cautrès : Des études, notamment le travail récemment publié par Pierre Birnbaum, montrent que si l’Etat, en France, a bien été touché par une certaine remise en cause de son action, comme dans tous les pays où les idées du ‘Public management’ ont progressé, il a su s’adapter pour mieux conserver sa prééminence. Les grands corps de l’Etat, les poids des hauts-fonctionnaires dans la décision publique, dans la conduite des politiques publiques et dans l’ensemble du système de gouvernement restent très important en France. La sociologie de ces grands corps montre également que le filtre sociologique dont on parlait plus haut existe là également. Il reste sans aucun doute d’importants progrès à faire en France en matière de droits des administrés, de simplification des rapports entre le système de décision publique et les citoyens. On voit d’ailleurs que depuis plusieurs années, le thème de la « simplification » de l’Etat ou de sa réforme gagne du terrain en France : depuis la présidence de N. Sarkozy, celle de F. Hollande et aujourd’hui d’E. Macron, on voit des initiatives gouvernementales qui ne sont pas que cosmétiques dans ces domaines. C’est là encore un enjeu démocratique important.

Alors que des politologues comme Dani Rodrik ont démontré le déséquilibre existant, en faveur de lobbys, dans les intérêts défendus lors de négociations commerciales inter-étatiques ou multilatérales, en quoi peut-on également considérer que nos démocraties peuvent également prises en otages par de tels intérêts particuliers ? 

Eric Verhaeghe : Rodrik a le mérite d'avoir clairement posé le principe selon lequel la libéralisation ne fonctionne que dans des marchés de premiers rangs, c'est-à-dire où le marché est égal et transparent, et pas dans des marchés de second rang, où la concurrence est faussée par des acteurs détenteurs d'une rente. Or les négociations commerciales sont largement menées sous l'influence des grands lobbys qui ont accès aux pouvoirs publics. Ces négociations visent à créer les conditions réglementaires d'un marché unique, mais elles sont évidemment "minées" par la norme réglementaire qu'elles produisent. Cette norme est productrice d'un marché de second rang, dans la mesure où elle vise généralement à permettre à telle ou telle filière ou industrie de pouvoir accéder à un nouveau marché dans les meilleures conditions possibles. Sur la filière agricole, les consommateurs pourront par exemple rapidement voir comment les négociations avec le Canada ont surtout consisté à permettre à chacune des parties d'ouvrir de nouveaux débouchés à ses produits, sans forcément se préoccuper de l'intérêt du consommateur lui-même. En ce sens, la logique du multilatéralisme, dont Emmanuel Macron se fait souvent l'apôtre, est tout sauf conforme à l'esprit bottom-up. C'est effectivement une logique top-down qui prévaut. 

Bruno Cautrès : Le terme « prises en otage » est fort. Si les intérêts économiques et le poids des lobbies est avéré, il ne faut pas non plus verser dans une vision instrumentale : il est normal en démocratie que des groupes d’intérêts cherchent à promouvoir leurs idées et leurs intérêts. La vraie question est celle de la transparence et du contrôle de leurs activités et de leurs réseaux d’influence. D’importants progrès ont été faits, par exemple la récente loi de modernisation et de confiance dans la politique a mis en place tout un ensemble de mécanismes visant à prévenir les conflits d’intérêts des parlementaires : encadrement plus contraignant de leurs activités de conseil, obligation de préciser, dans la déclaration d’intérêts et d’activités qu’ils remettent au bureau de leur assemblée et à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), leurs participations directes ou indirectes leur donnant le contrôle d’une société de conseil, interdiction des activités de lobbyiste, interdiction pour les lobbies de rémunérer les collaborateurs parlementaires ou de l’exécutif, etc.. Là encore, la démocratie est un processus qui doit sans cesse s’améliorer et savoir se remettre en cause afin, justement, de pouvoir le mieux possible tenir la belle promesse du « bottom up ». On voit donc que si le Président de la République a bien eu raison de vanter les mérites de la démocratie comme un système qui va « du bas vers le haut », beaucoup de questions et d’enjeux se posent pour que ce transfert et cette délégation de la souveraineté du peuple ne se transforme pas en oligarchie ou en démocratie imparfaite. Je remarque, enfin, que la France ne figure pas, dans les classements mondiaux en termes de qualité de la démocratie, dans le haut du panier. De nombreux pays européens, comme les pays d’Europe du Nord, occupent les premières places.

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