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Les idéologies de la balance du commerce en économie s’appellent le "mercantilisme".
Les idéologies de la balance du commerce en économie s’appellent le "mercantilisme".
©Reuters

Valeur ajoutée française

“La France n’a pas besoin d’excédents commerciaux pour renouer avec la croissance”

Pierre Lellouche, secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur, a présenté ce mardi les résultats 2011 du commerce extérieur français. Pour Alain Madelin, le problème ne tient pas tant au déficit commercial qu'à l'absence de vision politique en faveur de l'innovation, de la compétitivité des entreprises, et finalement de la croissance.

Alain Madelin

Alain Madelin

Alain Madelin a été député, Ministre de l'Economie et des Finances et président du Parti Républicain, devenu Démocratie Libérale, avant d'intégrer l'UMP.

Il est l'auteur de Faut-il supprimer la carte scolaire ? (avec Gérard Aschieri, Magnard, 2009).

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Atlantico : Pierre Lellouche, secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur, a présenté ce mardi les résultats 2011 du commerce extérieur français. Avec un déficit qui atteint 69,6 milliards d'euros en 2011 (après 51,4 milliards en 2010), le trou se creuse. Doit-on relativiser cette mauvaise performance ? Est-elle aussi due à des raisons indépendantes du modèle économique français ?

Alain Madelin : Ce qui est sûr, c’est que la dégradation continue de notre commerce extérieur est peut-être le signe d'un défaut de compétitivité de l’offre française. D’une façon générale, les économistes libéraux se doivent d’être toujours prudents en ce qui concerne l’analyse de l’équilibre de la balance extérieure. Celle-ci est un indicateur partiel, dont on ne saurait faire une religion.

Les idéologies de la balance du commerce en économie s’appellent le "mercantilisme". Autrement dit, les croyances qui consistent à soutenir que ce qui est bon pour un pays, c'est d'importer peu et de vendre beaucoup. Mais c’est un modèle qui a été réfuté de longue date, à la fois par l'expérience et la science économique.

Ce qui est vrai, c’est que le commerce extérieur est mesuré par les statistiques douanières qui correspondent aux biens physiques échangés. Mais l’économie ne se résume pas aux biens physiques. Dans les échanges internationaux, il y a aussi les services, les revenus financiers, les capitaux. Bref, un ensemble qui constitue la balance des paiements.

La mauvaise performance française en matière d’exportation est toutefois un indicateur de perte de compétitivité. Mais je ne pense pas que l’on retrouvera de la compétitivité en baissant nos salaires ou le coût de notre travail comme certains le proposent, mais en mettant au contraire de la "valeur ajoutée" dans nos produits.

Le faible coût du travail permet aux Brics (Brésil, Russie, Inde et Chine) de doper leurs exportations. Alors pourquoi refuser de croire que l'allègement du coût du travail en France puisse produire un effet semblable ?

La question des Brics n’a rien à voir, puisque nous parlons d’un déficit de compétitivité d'un pays (la France) qui a des coûts industriels bien supérieurs.

Il faut s’intéresser à l’impôt sur les sociétés, à la rémunération du capital, à l’utilisation intelligente des mécanisations, et d’une façon générale au fait que notre dépense publique a 10 points de PIB de différence avec l’Allemagne (pays avec un coût du travail comparable au nôtre). Ce qui correspond à un écart de 200 milliards d'euros de dépense publique et de 30 milliards de charges sociales en plus.

Enfin, soulignons qu'en France chaque euro dépensé par le secteur public est un euro en moins pour le développement des entreprises, et donc un euro de moins pour les consommateurs. Et que dire du modèle allemand qui joue justement à fond la profitabilité de ses entreprises, alors que la France a tendance à maîtriser et combattre le profit.

L’Allemagne a produit justement un excédent commercial de près de 157 milliards d'euros sur l'année 2011. Faut-il copier leur modèle économique ?

L’Allemagne a certes un excédent commercial considérable par rapport à la France, mais la France est bénéficiaire sur les services, de même que sur les capitaux. Il ne s’agit pas là de minimiser le signal fort que nous envoie la dégradation de notre commerce extérieur, mais en tout état de cause de relativiser le modèle allemand.

Celui-ci ne peut être celui de toute l’Europe, car tout le monde ne peut pas être en excédent. Par ailleurs, le pays qui garde le leadership mondial, les États-Unis, est un pays en fort déficit.

Rappelons enfin que l’excédent commercial de l’Allemagne est dû pour partie à un dysfonctionnement de l’euro, car si l’Allemagne avait conservé le deutschemark, elle n’aurait pas ces excédents qui sont en majorité le résultat de ses exportations à l’intérieur de l’Europe. Sa masse monétaire et ses salaires auraient augmenté, et le rééquilibrage se serait fait. Les Allemands auraient alors davantage acheté de produits français.

La réussite allemande tient en réalité à un modèle industriel tourné vers la qualité avec une réputation sans faille, mais ce n’est pas certain qu’il faille le copier à retardement. Sachant que rien ne garantit que le modèle allemand soit pérenne. Si dans les dysfonctionnements de l’euro on a produit trop de social-clientélisme en Grèce, trop de maisons en Espagne, trop de fonctionnaires en France, il est vraisemblable qu’on ait bâti trop de maisons en Allemagne, et que ce modèle - dont il y a plein de leçons à tirer - ne soit ni étirable ni reproductible.

La France n'a donc rien à envier à une Allemagne menacée par l'explosion d'une bulle immobilière ?

II faut nuancer le propos, mais c’est à chacun de cultiver ses avantages comparatifs, nous ne pouvons pas refaire le succès de la machine allemande.

Essayons de cultiver nos talents, ils ne sont pas minces. Pour bien les exploiter, la solution consiste à avoir des entrepreneurs libérés et motivés, des talents disponibles et des investissements. Je rappelle qu’un des succès de l’Allemagne est qu’elle a trois fois plus de machines qu’en France. Elle a su gérer mieux que nous une part des délocalisations en Europe de l’Est, et le taux de marge des entreprises allemandes est durablement et fortement supérieur à celui des entreprises françaises.

Dans ces conditions, comment renouer avec la croissance s'il n'est pas nécessaire de se focaliser sur le solde exportateur positif ?

Je pense en effet qu’il est nécessaire de renouer avec la croissance, mais je ne défends pas cette idéologie du solde exportateur positif. Nous pouvons très bien vivre avec un déficit commercial si celui-ci est compensé par une exportation de services à forte valeur ajoutée.

L’essentiel, c’est d’investir dans la connaissance, les laboratoires et les machines. Ce sont les bons investissements qui font les bons salaires et la richesse d’un pays. Quand je vois la focalisation par rapport à l’Allemagne, je m’intéresse beaucoup plus au fait que nous avons maintenant une fiscalité du capital qui frôle les 40%, alors qu’elle est de seulement 23% en Allemagne.

La compétitivité d’un État, c'est aussi celle de ses entreprises. Cela suppose d’engager un plan massif de passage d’activité de la sphère publique dans la sphère privée, sous la forme de concession de la part du service public, à l’instar de ce qu’ont fait les sociaux-démocrates nordiques.

La compétitivité des entreprises, c’est un marché du travail qui fonctionne, de la formation permanente de talents, des entrepreneurs motivés et prospères, ainsi qu'un régime favorable à l’investissement.

Mais j'insiste sur le fait que ce sont des choses que les entrepreneurs savent mieux faire que les fonctionnaires. A l’État de produire le cadre économique favorable à l’initiative des entrepreneurs. Que les candidats à la présidentielle considèrent cette option, plutôt que de réparer le système bancaire et de multiplier les activités complémentaires de l’État. Pareille conduite ne pourra qu'aggraver le mal au lieu de le soigner.

Propos recueillis par Franck Michel

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