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Le ramadan débute officiellement ce dimanche en France
Le ramadan débute officiellement ce dimanche en France
©REUTERS/Erik De Castro

Querelle de clochers

Début du ramadan, la dispute saison 2 : cartographie des islams politiques français

La communauté musulmane semble avoir du mal à décider d'une date précise pour le début du Ramadan, d'aucuns préconisant de débuter le jeûne samedi tandis que d'autres préfèrent le commencer ce dimanche. Cette division est-elle révélatrice de dissensions entre les différents représentants de l'Islam de France ?

Haoues Seniguer

Haoues Seniguer

Haoues Seniguer est maître de conférences en science politique à l'Institut d'Études Politiques de Lyon (IEP)

Il est aussi chercheur au Triangle, UMR 5206, Action, Discours, Pensée politique et économique à Lyon et chercheur associé à l'Observatoire des Radicalismes et des Conflits Religieux en Afrique (ORCRA), Centre d'Études des Religions (CER), UFR des Civilisations,Religions, Arts et Communication (CRAC), Université Gaston-Berger, Saint-Louis du Sénégal.

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Les querelles ou passes d’arme régulières entre responsables et fidèles musulmans notamment au sujet de la détermination du premier jour du mois de Ramadan est très heuristique du point de vue sociologique. Les hésitations chroniques révèlent au moins deux choses : d’une part, l’absence manifeste de magistère moral ou théologique incontesté et incontestable au sein des musulmans sunnites de façon générale, et plus particulièrement chez ceux qui vivent en France, et d’autre part, l’inexistence d’une communauté musulmane uniforme ou homogène du point de vue des pratiques et des visions du monde. Si les musulmans, sunnites en particulier, à l’échelon national, ne sont pas en mesure de tomber d’accord sur la date du début du mois de Ramadan, lequel constitue pourtant l’un des cinq piliers de leur religion, alors l’observateur doit définitivement renoncer à essentialiser l’islam et les musulmans sur d’autres questions, par exemple politiques. 

Par ailleurs, à mon sens, les polémiques intra-musulmanes ne sont pas seulement le reflet de dissensions ou de divergences théologiques, qui existent bel et bien, mais l’indice manifeste de luttes de domination et de leadership au nom de l’islam. En d’autres termes, quand vous parvenez à établir et à choisir le 1er jour du jeûne et à l’imposer à la base, aux adhérents, aux sympathisants ou tout simplement aux musulmans ordinaires, vous démontrez que vous êtes en capacité de mobiliser, d’exercer votre tutelle, une autorité/pouvoir sur les âmes, et d’avoir, par conséquent, de l’influence sur les individus, ce qui peut ensuite se transformer en ressource politique et/ou économique rentable. 

Enfin, tandis que l’autorité, en islam sunnite, et a fortiori en France, pays laïque, était difficile à établir de façon irréfragable jusqu’à présent, l’Internet l’a définitivement diluée, compte tenu de la multiplicité des prises de parole contradictoires par différents acteurs sociaux se réclamant, versets coraniques et traditions prophétiques à l’appui, de l’islam authentique. 

A l’épreuve de ces faits objectifs, il est plus que jamais permis d’avancer l’idée selon laquelle la communauté islamique, la « Oumma », est assurément « imaginée » ou « imaginaire ». 

Les principales mouvances de l'Islam de France

L'UOIF

L’Union des Organisations Islamiques de France, fondée en 1983, est l’héritière et l’incubatrice française de l’idéologie des Frères musulmans née en Égypte en 1928. Les membres de l’organisation musulmane française sont porteurs d’une vision très conservatrice de l’islam, dont les règles, d’après eux, doivent régir la vie privée et publique de l’individu croyant. Naturellement, les effets de contexte et de structure propres à la France contraignent énormément les modes d’action de l’organisation, laquelle ne peut pas, partant, revendiquer le califat, l’instauration de l’État islamique, l’application de la sharî‘a, comprise comme Loi positive, etc. Pourtant, l’UOIF a démontré, en dépit de son conservatisme religieux, qu’elle est en mesure de s’ouvrir à une certaine modernité, principalement scientifique ou technique, puisqu’elle est favorable au calcul astronomique pour déterminer le 1er jour du mois de Ramadan. L’UOIF est en dehors du CFCM. 

Le CFCM

Le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), fondé en 2003 en interaction étroite avec les pouvoirs publics français, est actuellement dirigé par Dalil Boubakeur, également recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP). Il est régulièrement décrié par la base musulmane et fait parfois l’objet de détournement sémantique de son nom, lequel est clairement de nature antisémite : « David Boubakeur », pour signifier qu’il serait à la fois vendu aux autorités françaises et aux juifs du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF). Très marqué par l’algérianité et hésitant sur le recours au calcul astronomique, Dalil Boubakeur et son équipe privilégient davantage l’entente avec Alger dans la détermination du 1er jour du mois de Ramadan, y compris en acceptant d’apparaître aux côtés des salafistes qui eux aussi, à cet égard, optent pour la vision oculaire du croissant de lune, en opposition idéologique avec les Frères musulmans.

La galaxie salafiste

Il s’agit beaucoup plus d’une nébuleuse très active et réactive sur la Toile, à l’instar de sites Internet tels que al-Kanz, Islam et info, etc., dont les références et sources d’inspiration théologiques se trouvent essentiellement à l’extérieur de la France et de l’Europe, c’est-à-dire, plus précisément, en Arabie Saoudite par exemple. Ils adoptent une lecture littéraliste du corpus religieux, privilégient « l’entre-soi » et redoutent plus que tout ce qu’ils appellent « l’innovation en matière de religion », passible, si celle-ci est avérée et perpétuée, des feux de l’Enfer. Ces acteurs, individuels ou collectifs, sont favorables à la vision oculaire dans la détermination du 1er jour du mois de Ramadan, car ils estiment que le calcul astronomique dénature l’islam, favorisant justement le péché mortel d’innovation…Enfin, ils sont très hostiles à l’égard d’autres formes d’islam (en dehors du leur) jugées hétérodoxes. 

Les électrons libres

Cela constitue l’extrême majorité des musulmans de notre pays. Ceux-là ne sont pas forcément attachés ou rattaché à tel ou tel courant, observants ou fréquentant la mosquée. Oumma.com, premier site de l’islam francophone (1er en termes d’audience), a fait l’effort d’organiser des débats contradictoires, avec des personnalités venant d’horizons différents, sur la façon de déterminer le 1er jour du Ramadan, sans jouer le jeu de l’excommunication et de la querelle partisane. A ce titre, le site musulman a joué le jeu du légalisme, reconnaissant l’autorité du CFCM. Les responsables du site Oumma.com disent vouloir œuvrer à relayer la pluralité des voix de l’islam, y compris en donnant la parole à des non-muslmans.

De manière générale, les musulmans, en outre, peuvent être « volatiles », consultant tantôt des figures d’autorité salafistes, tantôt des figures d’autorité islamistes, tantôt des cheikhs soufis, et quelquefois personne ! Malgré les poussées de fièvre « communautaristes » qui peuvent exister, on assiste néanmoins à une forte individualisation du croire.  

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