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Le vote va-t-il devenir obligatoire ?
Le vote va-t-il devenir obligatoire ?
©Reuters

Une question de considération

Quelle estime les politiques ont-ils pour le peuple quand ils répondent à l’abstention par le vote obligatoire ?

Directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, le social-démocrate Gilles Finchelstein – très proche de Manuel Valls – propose de rendre le vote obligatoire en France.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Quelles sont les motivations des politiques comme EELV, voire Marine Le Pen, à vouloir rendre le vote obligatoire ? Quel rapport cela peut-il traduire entre les politiques et ceux qu'ils représentent ?

Bruno Cautrès : Les citoyens délèguent leur pouvoir souverain à ceux qui les représentent. Dans les démocraties pluralistes, cela s’opère par une élection concurrentielle dont les institutions garantissent la sincérité, la transparence et la légalité. Mais il y a toujours eu une abstention ; parfois c’est d’ailleurs le système politique lui-même qui organisait une forme de suffrage censitaire (pas de droits de vote pour les femmes pendant très longtemps par exemple). Vouloir rendre le vote obligatoire part donc a priori d’une bonne idée : si le droit de vote a été une conquête de haute lutte, pourquoi ne pas le "sacraliser" en faisant du vote devoir civique obligatoire ? Mais cette bonne idée peut s’avérer être une "fausse bonne idée".

Dans une tribune publiée sur le site du magazine Books le 18 avril 2012, le sociologue Michel Wieviorka, évoquant son changement de position sur le vote obligatoire, se le demandait de manière très pertinente; je ne suis pas loin de partager cet avis. Il indiquait, avec raison, que le vote obligatoire ne peut rien changer s’il n’est pas accompagné de tout un ensemble de réformes de structure de notre vie politique : lutte contre la corruption, contre le cumul des mandats, etc. Car ce qui rend les citoyens défiants et distants vis-à-vis de la politique, c’est aussi le sentiment d’un gouffre qui sépare leur vie et celle des hommes et femmes politiques. Cette représentation sociale est sans doute injuste et exagérée et ne rend pas justice à l’immense majorité des élus, notamment locaux. Néanmoins, elle est fortement ancrée dans les mentalités. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans une autre interview, il est temps, peut-être même urgent, que notre pays et nos dirigeants réfléchissent aux conditions dans lesquelles un véritable "audit démocratique" pourrait être réalisé. Et cela est autrement plus complexe que le fait de rendre le vote obligatoire. Aux yeux de ceux qui s’y opposent, cette dernière proposition pourrait même paraître un peu paradoxale, une sorte d’inversion des choses : plutôt que de donner envie aux électeurs de voter, par la qualité et le suivi des propositions et le passage des paroles aux actes, on reporterait les choses sur l’électeur "sommé" (sous peine d’amendes !) d’être civique alors que dans le même temps il verrait encore parfois des politiques ne pas être toujours exemplaires…..C’est là où l’on voit que cette proposition, isolée et non accompagnée de réformes touchant au mode de fonctionnement de la vie politique, est une "fausse bonne idée".

Dans l’histoire politique française, on n’a pas manqué de propositions, notamment de loi et venant de la gauche comme de la droite, pour rendre le vote obligatoire. Les arguments sont aussi bien historiques que civiques : il s’agirait de redonner force à l’expression de la citoyenneté par le vote, de lutter contre l’abstention et contre le supposé manque d’appétit des citoyens. Les arguments rappellent fréquemment que les droits du citoyen impliquent des devoirs et comme cela est d’ailleurs écrit sur nos cartes d’électeurs que "voter est un droit mais c’est aussi un devoir civique". Il n’est pas impossible que les arguments civiques en masquent d’autres : cela permet à ceux qui proposent le vote obligatoire de montrer qu’ils sont plus que d’autres soucieux de la vitalité de notre démocratie.

Considérer qu'il faut forcer les Français à voter parce qu'ils ne semblent pas en saisir l'importance, n'est-ce pas une erreur d'interprétation des motivations de l'abstention ? De quel sentiment politique est-elle le signe ?

L’abstention est un phénomène qui a été très largement analysé par les spécialistes des études politiques et électorales. Ils distinguent habituellement deux grandes explications. L’une est sociologique et montre que l’abstention est plus fréquente dans les : les exclus, les chômeurs, les milieux sociaux économiquement fragiles sont davantage abstentionnistes. L’autre explication est politique : si les abstentionnistes seraient en général moins intéressés par la politique, une partie d’entre eux (par exemple chez les jeunes) exprimerait aussi à travers son abstention une insatisfaction vis-à-vis des politiques et un doute sur l’utilité des élections pour changer les choses. En ce sens, si le vote obligatoire permettrait de réduire le "gap" sociologique et presque "censitaire"  que les élections traduisent lorsque l’abstention est élevée, il ne modifierait par lui-même pas grand-chose de la crise de la représentation politique que nous connaissons.

Le dernier baromètre du Cevipof montrait que les Français continuaient de croire en la politique mais étaient déçus par les leurs. Finalement, qu'est-ce que cela révèle sur ce qui pousserait les Français à retrouver le chemin des urnes ?

La dernière vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF montre que les français, s’ils sont intéressés par la politique et font confiance aux institutions publiques, expriment une vraie défiance vis-à-vis des partis et des professionnels de la politique.  Mais nos attentes vis-à-vis des politiques sont aussi faites de contradictions : nous exprimons le doute, le scepticisme, voire le rejet vis-à-vis des hommes et femmes politiques et dans le même temps nous attendons beaucoup d’eux et d’elles. Dans un tel contexte, il ne faut pas oublier que les deux dernières élections présidentielles ont beaucoup mobilisé avec des taux de participations supérieurs à 80% aux deux tours. Mais en dehors de cette élection, qui est le cœur de notre système semi-présidentiel, les autres élections ont du mal, voire beaucoup de mal à mobiliser. Le chemin des urnes est pavé de bonnes intentions et l’on peut faire crédit à ceux qui veulent rendre le vote obligatoire qu’ils sont convaincus des bonnes raisons civiques de le faire. Ils sont sans doute sincères.

Mais pour que les électeurs reviennent aux urnes et retrouvent une image plus positive de la politique et des hommes politiques, il faudrait d’abord poser les bonnes questions sur le fonctionnement de la vie politique : être élu est-ce une "profession" où l’on peut faire carrière durant de nombreuses années? quelle doit être la rémunération de cette fonction ? peut-on la cumuler avec d’autres ? ne faut-il pas être plus modeste avec la "machine à promesses" ? etc…La reconnaissance du vote blanc, décompté séparément des votes nuls même s’ils ne sont pas pris en compte dans les suffrages exprimés, les réformes constitutionnelles qui ont donné plus de pouvoir de contrôle au Parlement ont été des mesures allant dans la bonne direction pour que les citoyens ressentent que le système évolue ; mais ceci est insuffisant.

Quels résultats concrets obtiennent les pays qui ont rendu le vote obligatoire ?

Même dans ces pays à vote obligatoire (par exemple la  Belgique, le Luxembourg, la Grèce, Chypre) si les taux de participation restent élevés (parfois autour 90%) on constate une érosion de la participation, certes bien moindre que dans les pays où le vote n’est pas obligatoire. Cela traduit d’une part que le vote obligatoire n’est pas la panacée ultime et d’autre part que les démocraties européennes sont à peu près touchées par un phénomène d’érosion et de transformation en profondeur du rapport des citoyens à l’espace public. Il n’y a donc pas de réponse simple ou simpliste. 

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