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Dans la plupart des conflits les belligérants se livrent une bataille visuelle pour crédibiliser leurs actes ou fragiliser l'adversaire.
Dans la plupart des conflits les belligérants se livrent une bataille visuelle pour crédibiliser leurs actes ou fragiliser l'adversaire.
©Reuters

Guerre des images

D'Ukraine en Syrie, cette guerre des images et de la com' qui se joue discrètement sous nos yeux

Les dernières images de l'Ukraine dévoilées par Washington, montrent que les séparatistes armés dans l'est du pays seraient en fait des militaires russes. Une guerre des images qui n'est pas sans rappeler les événements en Syrie. Les belligérants se livrent une bataille visuelle pour crédibiliser leurs actes ou fragiliser l'adversaire. Le tout est souvent orchestrée par les agences de communication qui ne lésinent pas sur les techniques pour parvenir à leurs fins.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Washington a dévoilé des images fournies par Kiev montrant que les séparatistes armés dans l'est de l'Ukraine sont des militaires russes, comment sont utilisées les images par les belligérants ?

François-Bernard Huygues : L'utilisation des images dans un rapport de conflit a toujours fait office d'une réflexion, elles peuvent avoir trois rôles. Le premier étant de prouver un fait, plus particulièrement prouver les crimes de l'ennemi. Le second est de pouvoir exalter la gloire de sa propre cause comme la photographie à Iwo Jima présentant des soldats qui lèvent un drapeau américain. Le troisième est l'utilisation de l'image pour offenser autrui comme l'exemple des caricatures de Mahomet.

L'image est une preuve infaillible. Tout au long des guerres du 20ème siècle, la production d'images mettant en avant  les crimes ennemis a été une pratique grandissante. Pourtant, certaines se sont révélées fausses ou prises dans un autre contexte.

Les photos américaines prouvant qu'il y aurait des soldats russes d'élites infiltrés parmi les pro-russes en Ukraine, ce fait n'est pas une découverte dans le sens où tout le monde s'en doutait  et que Poutine l'avait déjà reconnu. L'utilisation des photographies est stratégique. Pour les vérifier, il faudrait faire du fact-checking (analyser les photos) car ce n'est pas parce qu'on nous montre des photographies de personnes en uniformes par exemple, que cela traduit le lieu, la date et les conséquences.

A lire également sur atlantico.fr : Publicité pour la mort : la tragique évolution des photos de guerre

Ces images sont-elles fiables ?

La falsification des photographies n'est pas un phénomène nouveau. Déjà, sous Staline, ils faisaient déjà disparaître Trotski lorsqu'il était à la tribune à côté de Lénine. Le trucage de photographies est devenu facile par son accessibilité. Autre point, certaines photographies sont utilisées hors de leur contexte. Par exemple l'image qui a bouleversé le monde entier, le détenu maigre bosniaque qui avait été photographié derrière des barbelés, laissant penser qu'il était dans un camp de concentration. Cette  photographie avait été utilisé pour dénoncer le résultat de l'épuration ethnique. Certes, cette photographie n'était pas fausse mais elle n'était pas inscrite dans son contexte originel. En réalité, le détenu n'était pas bosniaque mais serbe. Il était atteint du typhus et il n'était pas enfermé derrière les barbelés mais juste de l'autre côté.  Le contexte aussi bien que la photographie peut faire l'objet de falsification. Pour lutter contre ces pratiques, les journalistes vérifient les faits dans les moindres détails, géographiques et temporels. Il existe également des logiciels de vérification des photographies pour détecter les fraudes. Une autre forme de vérification a fait apparition sur la toile, des milliers d'internautes cherchent de plus en plus l'origine des photographies, leur circulation, leur source, leur utilisation au travers des différents supports en ligne. Cela a été le cas lorsque l'annonce a été faite qu' Ahmadinejad avait fait partie des étudiants qui avaient occupé l'ambassade des Etats-Unis. De nombreux internautes se sont mis à analyser la photographie pour savoir si c'était vraiment lui en le comparant à d'autres visuels où il apparaissait. Ce sont des enquêteurs bénévoles efficaces. Il existe néanmoins un effet pervers, parmi eux il peut y avoir des paranoïaques ou encore des obsédés du complot qui vont déclarés fausses des images pourtant authentiques. Ce sont les rumeurs qui naissent sur Internet comme les multiples histoires controversées concernant les visuels du 11 septembre ou encore les vidéos qui démentent les blessés palestiniens en avançant que ces visuels sont le fruit d'une théâtralisation.

Quel est le rôle des agences de communication dans la scénarisation des images ?

Les agences de communication accentuent le phénomène de tromperie. Lors du conflit yougoslave, de nombreux belligérants engageaient des spin doctors pour diaboliser l'adversaire et défendre leur cause. Le plus grand trucage, c'est l'affaire des couveuses du Koweit, cette jeune fille qui en 1990 avait déclaré devant l'assemblée des Nations-Unis qu'elle avait vu des personnes sous l'autorité de Sadam Hussein débrancher des couveuses alors qu'il s'est avéré qu'elle était  la fille de l'ambassade du Koweit. Ce numéro avait été préparé par une agence de communication.  Les agences réalisent des récits de martyres pour fragiliser l'adversaire.

Elles vont répandre les images, les crédibiliser par des témoignages et des sources différentes. Leur but est de bien référencer ses images sur le web afin qu'elles apparaissent sur Youtube et autres plateformes. Le bonus ultime est lorsque les médias reprennent ses images orchestrées par les agences de communication.  Dans le cas de l'Ukraine, il y a des images où l'on verrait des snipers suspects qui pourraient être occidentaux, de l'autre côté des super-commandos russes qui s'infiltreraient. Selon la lecture de Russia Today ou d'un journal américain, des protagonistes sur la même image peuvent  être pro-ukraine ou pro-russe.  La guerre de l'image consiste à produire non seulement des visuels qui choquent bien la sensibilité de l'adversaire mais également faire en sorte que ces images prédominent sur les images de l'adversaire. C'est la guerre de l'image qui est en train de se dérouler entre l'Ukraine-Occident.

Pourquoi les images et leur maîtrise sont devenues stratégiques ?

D'une certaine façon, cela a toujours été le cas, celui qui gagnait la guerre était celui qui pouvait faire de sublimes tableaux dans la galerie des glaces avec ses soldats qui écrasaient l'ennemi.  Elles sont devenues stratégiques car elles servent à décrédibiliser une cause auprès de l'opinion internationale via les médias. Elles servent également à mobiliser les partisans. Au fil du temps, nous avons constaté qu'elles avaient un effet ravageur sur le morale d'un camp ou sur sa légitimité, l'exemple le plus frappant reste celui de la guerre du Vietnam avec la petite fille toute nue qui courait ou encore l'exécuté d'une balle dans le front par un policier sud vietnamien. Ces images ont marqué des générations entières. Deux ou trois générations après, la mémoire de ces visuels est restée.  Elles ont entraînées des mobilisations comme les manifestations pacifistes.

Gagner la guerre des images est primordiale car les images deviennent des symboles qui réunissent, ce sont des croyances fédératrices.  

Les agences de communication modifient-elles l'information et par conséquent le cours des événements dans les pays concernés ?

Effectivement, de part les images, elles hiérarchisent les événements et  la crédibilité qu'on leur attache. Par exemple, dans la crise ukrainienne, les russes ont fait parvenir aux médias occidentaux  des enregistrements  mettant en avant Madame Tymochenko qui tenait des propos délirants sur les russes. Dans ce cas, les images organisent l'information.  Les agences ont un rôle non négligeable, elles filtrent les images et déterminent ainsi l'information.

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