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"Végécovid"

Coronavirus : la pandémie entraîne une chute de la consommation de viande sans précédent depuis des décennies

La baisse constatée de consommation de viande s'annonce-t-elle conjoncturelle ou tendancielle ?

Béatrice  de Reynal

Béatrice de Reynal

Béatrice de Reynal est nutritionniste Très gourmande, elle ne jette l'opprobre sur aucun aliment et tente de faire partager ses idées de nutrition inspirante. Elle est par ailleurs l'auteur du blog "MiamMiam".

Voir la bio »Pascale  Hébel

Pascale Hébel

Pascale Hébel est directrice du département « Consommation » du CRÉDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) et est spécialisée dans l’anticipation du comportement des
consommateurs. Elle vient de publier récemment un livre baptisé « La révolte des moutons » aux éditions
Ailleurs.

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Atlantico.fr : La baisse constatée de consommation de viande s'annonce-t-elle conjoncturelle ou tendancielle ? Quelles sont ses causes plus profondes ?

Pascale Hebel : En France, la baisse de la consommation de viande par habitant est structurelle et a débuté au début des années 80. L’injonction nutritionnelle combattant la trop forte consommation de matières grasses en France a touché les jeunes générations et les cadres, qui sont ceux qui ont le plus tôt diminué leur consommation. Le développement du souci du corps et de la minceur participe à la « nutritionnalisation » de l’alimentation, tandis que le vieillissement de la société favorise une baisse de la consommation liée à la croyance qu’après un certain âge, il serait préférable de consommer moins de viande. La Génération « Low Cost », née entre 1967 et 1976 dépense 4 fois moins en euros constants que la génération « Robot-électrique », née entre 1937 et 1946, au même âge en achat de viande de boucherie. De l’ordre de 20 % entre 1999 et 2003, la baisse de consommation de produits carnés des adultes en grammes par jour est de 12 % entre 2007 et 2016. Les nouvelles attentes en termes de bien-être animal et de préservation de la planète explique les fortes baisses de consommation récentes dans les classes sociales les plus élevées. Les baisses de consommations de viande gagnent en premier lieu les leaders d’opinions des classes supérieures pour se répercuter sur les classes moyennes. La proportion de végétariens a doublé en 20 ans, elle est passée de 2,5% à 5% entre 1999 et 2019. Les flexitariens qui choisissent de  diminuer leur consommation pour d’autres raisons que le coût des produits est de 35%. Ce sont plus souvent des femmes, âgées de 45 à 64 ans, de classes moyennes, consommant des produits bio. 

Bétrice de Reynal : La tendance au flexitarisme est la principale raison : on ne se passe pas de viande mais on est plus exigent sur sa qualité, et surtout, ce qui touche le plus le coeur des Français, le bien être animal. On ne veut plus de « viande d’élevage intensif ». A nous les labels, les Bleu Blanc Coeur, les produits de terroirs. Autant de labels qu’on ne trouvera pas ou peu dans les cantines et les restaurants rapides.

Durant le confinement, on sait la ruée vers les produits « de guerre » que les gens ont amassé chez eux : pâtes, farine, sucre, conserves…La crainte du « interdit de sortir de chez soi » s’est superposée à « ne plus jamais sortir de la maison, donc faisons des réserves ». Bien sûr, les Français ont ensuite constaté que les magasins restaient garnis et diversifiés. Donc on a mangé, plus que d’habitude. Les gâteaux avec les enfants, pour les occuper. La cuisine maison, le plaisir de recuisiner… mais parfois aussi, la surconsommation par l’ennui, ou par le stress de ceux qui avaient de frayeurs pour leurs anciens, leur travail, leurs finances… 

Durant le confinement (+8 %) les produits frais ont vu une belle croissance : + 9% pour les produits laitiers et 8 % pour les viandes fraîches. Lors de la première semaine de déconfinement,  en France, on a vu +16 % pour les produits laitiers et 10 % pour les viandes fraîches.(Nielsen ScanTrack 11 au 17 mai 2020)Il est vrai que le confinement a commencé par de très belles météo et la joie de se trouver en famille et en « vacances » pour certains. Les barbecues ont été bon train. En outre, le report des consommations hors domicile vers le domicile a impliqué de meilleures ventes en magasins alimentaires, alors que les RHD s’effondrait, bien sûr.

Atlantico.fr : Les français sont-ils flexitariens ?

Bétrice de Reynal : En 2015, 1,5% des 12 000 ménages concernés répondaient à cette question par l’affirmative contre 1,9% aujourd’hui. Pour la plupart d’entre eux, il s’agit généralement d’une décision individuelle, à savoir qu’un seul membre du foyer adopte ce comportement alimentaire. À titre de comparaison, au Royaume-Uni, 5% des individus se déclarent végétariens. Au Royaume-Uni, 21% des individus déclarent réduire leur consommation de viande rouge de façon consciente. On voit donc une très grande différence entre ces deux nations, qui ont toujours été éloignées d’un point de vue alimentaire : le Royaume Uni est de culture anglo-saxonne quand la France est « romane ». Les Français restent bien des Gaulois gourmands de viande. Mais les Français mangent moins de viande, mais dépensent toujours autant : ils achètent de la meilleure viande. 

Atlantico.fr : Quel impact a eu le confinement sur l'accélération des changements de comportements? 

Pascale Hebel : En France, la proportion de viande de boucherie consommée en Restauration hors foyer est de l’ordre de 20% et cette part avait augmenté de près de 5 points en quelques années. La fermeture de la restauration pendant le confinement a fait diminuer la consommation de viande. On constate qu’en plein milieu du confinement seulement 38% des dîners contiennent de la viande de boucherie contre 31% avant le confinement. chez eux de faire des choix plus réfléchis pour ceux qui ont suffisamment de revenus. Ils ont pu composer leurs repas comme ils le souhaitaient sans subir les contraintes de la restauration hors foyer laissant moins de libre arbitre. Les choix des femmes plus souvent flexitariennes se sont imposés dans les foyers. La baisse est moins importante qu’aux Etats Unis ou en Chine où la restauration hors foyer représente 50% des volumes consommés.  En France, la crise du COVID 19 a permis aux consommateurs en prenant la totalité des repas .Selon les données des Nations Unies, la consommation par habitant au niveau mondial devrait diminuée de 3 % en 2020 par rapport à l'année dernière. C'est un revirement spectaculaire pour une industrie qui en est venue à compter sur une croissance régulière. En plus de la fermeture des restaurant, la méfiance à l'égard des produits d'origine animale s'accroît dans toutes les zones du monde, que ce soit an Chine vis-à-vis des animaux sauvage ou en Allemagne avec l'explosion des infections à coronavirus dans les abattoirs et les usines de transformation qui a mis en évidence le tribut payé par l'industrie à ses employés qui effectuent des travaux dangereux pour un salaire peu élevé et avec peu d'avantages. La montée des préoccupations environnementales s’est accrue avec la crise du COVID-19.

Bétrice de Reynal : Lors du confinement, les Français ont plus mangé, moins bougé .. .Donc grossi pour la moyenne, de 2,5 kg. Ils ont biensûr, bien plus cuisiné. Pour ceux qui étaient intéressés pour le faire ! Car on ne naît pas cuisinier. Ceux qui n’avaient pas cette compétence ont acheté des plats cuisinés de toutes sortes : il est vrai qu’ils sont en général pas très copieux en viande. Pour les cuisiniers, ils se sont lancés vers des recettes assez simples, et les aides culinaires ont vu un essor des ventes important.

Atlantico.fr : Par ruissellement cette situation pourrait-elle avoir un impact sur le changement des modes de production ? Voir un changement de paradigme dans l'industrie agro-alimentaire ?

Pascale Hebel : La préférence pour des produits Français a fortement progressée et devrait orienter les consommateurs vers des produits locaux. Avec le confinement, 87% de la consommation de bœuf a été produite en France contre 79% avant le confinement. L’obligation de l’affichage de l’origine France avec la loi relative à la transparence de l’information du 11 juin 2020 rend l’étiquetage obligatoire pour les viandes en Restauration Hors foyer et une expérimentation est en cours pour l’affichage de l’origine de la viande dans les plats transformés. Cette orientation vers la production Française devrait limiter l’impact de la baisse pour les éleveurs. L’agriculture Française va devoir modifier ses production et aller de plus vers La consommation de protéines animales est amenée à diminuée fortement dans les années à venir pour des raisons de coût, de santé, éthique et écologiques. Les industries agro-alimentaires, devront se réorienter vers de plus en plus de produits à base de protéines végétales.

Bétrice de Reynal : Puisque la Covid a provoqué une accélération des tendances pré-civid, et un renforcement, on voit paraitre deux mouvements disjoints.- une demande nouvelle pour « une autre viande », notamment ce que l’on nomme « craft méat » ou « viande éco » avec des produits issus d’élevages à l’herbe exclusivement, et à faible émission de gaz à effet de serre, notamment avec des fermiers labellisés "Pasture for Life" (PFLA). Les races de viande s’affichent, s’engagent, notamment avec des alimentations 100 % pré, au lieu d’avoir recours à l’ensilage et aux suppléments nutritionnels. En suivent des bouchers Ethiques qui savent valoriser les découpes, maîtrisent la maturation des viandes et proposent des viandes de très haute qualité nutritionnelles et gustatives. Cette nouvelle offre trouve un grand succès vers les restaurateurs… enfin ! Ceux qui survivent. Beagrain, par exemple, propose des viandes de très grande qualité et a réagit durant la pandémie en proposant les produits aux consommateurs.

Le label Bleu Blanc Coeur ajoute aussi sa touche et les Oméga 3 dont les viandes sont alors source. 26% des consommateurs du Royaume Uni payent plus cher, de fait, pour avoir des produits de qualité. (En France, les consommateurs osent accepter de payer plus cher mais ne le font pas, de fait).

La viande d’avenir ?

Une viande respectueuse de l’éleveur, du sol et des eaux, et surtout, de l’animal. C’est l’opportunité pour des artisans bouchers, éleveurs, cultivateurs, de prendre la main sur cette filière et de la faire passer naturellement à une échelle humaine.Une gageure ? Pas moins que celle qui a vu naître la « révolution verte, ses engrais, ses pesticides, ses remembrements et les haies hachées à grands coups de broyeurs criminels de flore et de faune. Laissons la nature nous redire ce que nous devons faire

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