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"L’image renvoyée par la population aux policiers est une image ternie, sale mais également immorale dans la mesure où ils ne sont plus considérés comme porteurs des valeurs du bien mais de celles du mal."
"L’image renvoyée par la population aux policiers est une image ternie, sale mais également immorale dans la mesure où ils ne sont plus considérés comme porteurs des valeurs du bien mais de celles du mal."
©Reuters

Misère policière

Violences, abus, idées reçues, le divorce entre la police et les Français est-il consommé ?

Coincée entre la défiance populaire, le manque de reconnaissance, et la politique du chiffre, la police s'enfonce dans un profond malaise. Nadège Guidou, experte de la souffrance au travail a effectué une plongée au cœur de cette institution et en ressort avec une analyse qui permet de mieux en comprendre les maux. Extraits de "Malaise dans la Police" (1/2).

Nadège Guidou

Nadège Guidou

Nadège Guidou est psychologue du travail. Elle s'occupe de personnes en souffrance professionnelle, de demandeurs d'emploi ou de victimes de harcèlements. En parallèle, elle mène des recherches autour de la violence sociale tout en étant rédactrice web pour la revue Psychologie. Elle est également l'auteur de "Malaise dans la police", Eyrolles (31 mai 2012)

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L’image renvoyée par la population aux policiers est une image ternie, sale mais également immorale dans la mesure où ils ne sont plus considérés comme porteurs des valeurs du bien mais de celles du mal. À la sortie d’une soirée, deux jeunes femmes s’approchent de quatre gardiens de la paix, en civil, venus se détendre entre collègues. Les reconnaissant, elles hurlent : « Des keufs ! » Aussitôt, deux jeunes hommes agressifs les rejoignent armés d’une matraque : insultes, attroupement d’autres jeunes sortis d’une pizzeria voisine et agression. Le massacre ne s’achèvera qu’à l’arrivée des pompiers qui conduiront les policiers à l’hôpital.

Avant d’aborder l’impact de telles images renvoyées aux policiers sur leur propre identité, il nous faut d’abord comprendre la centralité du travail dans la construction identitaire des individus. Chaque travailleur est en effet conduit à s’engager dans son poste, à s’investir dans ses fonctions et dans son entreprise : cet investissement est un moyen de supporter les contraintes et les charges du travail dans la mesure où l’individu peut ainsi démontrer son unicité, sa valeur et sa plus-value par rapport à l’ensemble de ses collaborateurs (d’où l’importance de la reconnaissance, signe par lequel l’entreprise admet cette valeur).

Ces dernières années, l’évolution de la société a conduit les individus à décupler leur investissement dans l’entreprise, brisant les frontières qui existaient entre le « travailleur » et la personne, en exigeant un total engagement de soi, corps et âme. Les pressions sociales à la performance touchent le monde professionnel puis l’espace social et enfin l’espace personnel et intime : il faut réussir et réussir partout, dans tous les domaines de sa vie, se battre, lutter, etc. Le travail, par l’ensemble de ses ramifications, entre en résonance avec l’histoire personnelle et familiale de chacun d’entre nous. Nul n’est identique dans le travail, quelles que soient les injonctions des responsables pour obtenir des salariés interchangeables. Nous y allons tous différents, avec notre histoire et notre propre passé.

Malgré l’élaboration de fiches de poste et une identification précise et détaillée des processus de travail, il existe toujours un espace entre les données de la situation et l’action à proprement parler ; une place nécessairement occupée par l’interprétation et la délibération de l’acteur. Ainsi, l’organisation du travail consiste en la formulation d’un ensemble de lois de fonctionnement, lesquelles s’appuient sur une description de la situation qui se veut exhaustive. Cette perception du travail sous la forme d’un ensemble de lois de fonctionnement est particulièrement pertinente pour traiter des tâches de la police, dans la mesure où leurs actions sont effectivement encadrées par les lois.

Il en résulte une multitude d’injonctions et de procédures destinées à ce que les agents agissent strictement et uniquement en fonction et en respect de ces lois. Une telle conception néglige pourtant que nul ne peut jamais anticiper l’adéquation entre une situation et le cadre d’une loi ; c’est d’ailleurs pour cette raison que la justice procède par accumulation des jurisprudences…

Ainsi, il faut admettre que le travail ne se réduit jamais à une simple exécution mais comporte toujours une dimension humaine relevant de l’interprétation et de la décision du salarié ou du collectif de travail. Cette dimension correspond exactement au décalage entre les prescriptions de l’organisation et l’organisation réelle du travail. « À ce titre, le travail est donc toujours travail identitaire. »[1] Il est porteur d’une dimension psychoaffective qui se traduit par l’accomplissement de soi. Ces liens interagissent également avec l’organisation du travail et donc l’institution. Enfin, nul autre organisme que la police nationale n’est plus au coeur des choix économiques, sociaux et éthiques de la société.

Le travail de policier repose sur des règles professionnelles et des valeurs très fortes (s’entrelaçant avec celles de la société), intégrées institutionnellement et au fil des années d’expérience sur le terrain, et parfois au-delà, au travers de transmissions transgénérationnelles (beaucoup de policiers sont des fils ou filles de policiers).

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Extrait de Malaise dans la police, EYROLLES (31 mai 2012)

 


[1] Marie Pezé, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Journal de la consultation « Souffrance et Travail », Pearson, 2008.

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