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Comment la réduction de l'usage du français dans les institutions européennes traduit la perte d'influence de la France en Europe depuis 20 ans
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De pire en pire

Comment la réduction de l'usage du français dans les institutions européennes traduit la perte d'influence de la France en Europe depuis 20 ans

Voilà maintenant plusieurs décennies que la France perd de son influence au sein de l'Union européenne, ce qu'illustre notamment le recul de l'usage du français dans les institutions européennes. Un phénomène qui s'explique par le manque de vision européenne du pays, alors que celui-ci a pourtant été l'instigateur de nombreux projets.

Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

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Atlantico : En 2014, selon le ministère de la Culture et de la Communication, seulement 5% des textes de la Commission européenne étaient rédigés en français contre 40% en 1997. Comment expliquer cette forte diminution ? Au regard des prérogatives dévolues à la Commission, n'est-ce pas préjudiciable pour la France et son influence auprès de cette institution ? 

Guillaume Klossa: Il s'agit là d'un processus de long terme qui trouve son origine après la fin de la présidence de Jacques Delors. Deux événements majeurs se sont produits alors : d'une part, l'entrée de nouveaux Etats-membres en provenance du Nord de l'Europe, essentiellement anglophones ; et d'autre part, des présidents de la Commission qui se sont mis à moins utiliser le français comme langue de travail. Ceci s'explique par le fait qu'ils n'étaient pas francophones, et parce que l'arrivée des nouveaux Etats-membres les a contraint à utiliser l'anglais. Dès lors, dans les réunions de travail, même s'il n'y avait qu'une seule personne ne parlant pas français, c'est l'anglais qui était utilisé. A mon sens, la France a une responsabilité dans cette situation dans la mesure où elle aurait pu exiger, dans les conditions d'entrée des nouveaux Etats-membres, le bilinguisme français-anglais pour les fonctionnaires européens. Les Français auraient tout à fait pu tenir cette position à l'époque, d'autant plus que les fonctionnaires britanniques et danois étaient parfaitement francophones avant l'arrivée des nouveaux Etats-membres du Nord et de l'Est de l'Europe.

La langue n'est pas le seul élément constitutif de l'influence d'un pays. Il convient de prendre en compte également sa capacité d'attraction, son rayonnement, l'inspiration qu'il procure. Depuis une trentaine d'années, la France répond de moins en moins à ces aspects. Au fur et à mesure, le modèle français s'est retrouvé en concurrence, puis dépassé par d'autres modèles comme le modèle espagnol, le modèle britannique, ou encore plus récemment le modèle allemand. La France avait un poids très fort, dans l'imaginaire collectif, des années 1950 à 1970, avec toute une série de grands projets qu'elle a également portés. D'un point de vue politique, depuis le traité de Maastricht, la France n'a plus rien proposé de véritablement ambitieux. Le sujet aujourd'hui est de savoir si les Français vont être capables de relever le défi en proposant une nouvelle vision pour l'Europe. 

Outre un usage amoindri de la langue française dans les institutions européennes, les députés Christophe Caresche (PS) et Pierre Lequiller (LR) ont publié un rapport en février 2016 reconnaissant la perte d'influence générale de la France dans l'UE. Qu'est-ce qui explique, selon vous, cette perte d'influence générale ? 

Il y a plusieurs raisons à cela. La France a manqué le coche au moment de l'arrivée de nouveaux Etats-membres. La France n'est plus le modèle d'inspiration démocratique, économique et social de l'Union européenne. Elle apparaît aux yeux de ses partenaires européens comme un modèle affaibli, dont les leaders manquent de vision pour l'avenir du pays, en plus du manque de vision pour l'avenir de l'Europe. Pourtantles Français ont été à l'avant-garde de nombreux projets européens : Airbus, Arianespace, la CECA, la création du Conseil européen par Valéry Giscard-d'Estaing, l'élection des parlementaires européens au suffrage universel, la réconciliation franco-allemande de de Gaulle à Mitterrand, l'euro, la Cour de justice des communautés européennes, la Convention européenne des droits de l'Homme, etc.. La liste est longue comme on peut le constater, aussi bien sur le plan économique et commercial, que politique et juridique. Dernièrement, la France a mis sur la table un certain nombre de projets sans avoir la capacité d'action, de conviction, la persévérance nécessaires comme le souligne la capacité budgétaire pour l'Eurozone qui aurait pu la faire revenir.

Ce qu'il faut également noter, c'est que la France ne s'est même pas rendue compte qu'elle était force d'initiative – on peut penser à l'Union bancaire, Erasmus, etc. La France a donc un problème de prise de conscience de son propre apport au projet européen.

J'ajouterai également que nous n'avons pas choisi les profils les plus pertinents et les plus influents, tant au niveau du Parlement européen que des cabinets et autres institutions européennes. A cela, il convient d'ajouter aussi le rejet, ou tout du moins le manque d'attractivité, de nos meilleurs talents vers le projet européen.

C'est donc l'accumulation de tous ces éléments qui réduit considérablement l'influence française en Europe. 

Le rapport précise que le fait que la France n'ait pas su respecter ses engagements budgétaires a "diminué sa crédibilité". Comment faire pour que le pays regagne cette crédibilité perdue aux yeux de ses partenaires européens, et notamment de l'Allemagne ? 

Il faut que nous ayons une feuille de route économique pertinente, qui s'inscrit dans la durée. Il faut également que nous ayons des parlementaires européens qui soient considérés comme influents et qui s'inscrivent dans le temps. La France est spécialiste des parlementaires qui ne font qu'un seul mandat. De même, le mode de sélection des parlementaires ne s'est pas vraiment amélioré ; à cet égard, la responsabilité de la droite et de la gauche françaises est considérable. Le PS et les Républicains sont des fossoyeurs de l'influence française en Europe. Concernant les députés FN au Parlement européen, leur influence est marginale bien que cette présence desserve la perception de la France au sein du Parlement européen.

Cette perte d'influence de la France dans l'UE n'est-elle pas aussi favorisée par l'absence de débat national sur les questions européennes ?

A ce titre, EuropaNova vient de lancer un appel aux candidats à la présidentielle quant au développement d'une véritable vision pour l'Europe. Je préciserai une chose au regard de votre question : la classe politique constitue, d'une certaine manière, un reflet des citoyens. Nous-mêmes, citoyens français et européens, nous devons nous poser la question de la manière dont nous voyons l'avenir. Cela ne doit pas mobiliser que les politiques, mais également les intellectuels, les journalistes, etc. Il faut être capable d'articuler une vision nationale et européenne. 

Les deux députés auteurs du rapport mentionné plus haut évoquent le rôle "souvent marginalisé" du ministre des Affaires européennes en France. Quel est son rôle précisément ? 

Lorsque j'ai été conseiller spécial de Jean-Pierre Jouyet pour la présidence française de l'UE, nous avons mis en place une stratégie d'influence qui a contribuée au rayonnement de la France, à tel point que tout le monde s'est félicité de la présidence française de l'UE de 2008. A l'époque, on avait confié au ministre une influence sur le Secrétariat des Affaires européennes, qu'il a perdu ensuite. Souvent, le ministre des Affaires européennes est un sous-ministre, sous la tutelle du ministre des Affaires étrangères, alors que certains pays européens ont des Vice-Premier ministres des Affaires européennes. Tout dépend de la dimension que le pays souhaite donner aux affaires européennes. J'avais notamment proposé que le ministre des Affaires européennes soit placé sous la responsabilité du Premier ministre. 

Si l'on prend en considération le fait que de 400 à 500 Français présents à la Commission partiront à la retraite d'ici 2020 et que les résultats aux concours européens sont jugés "très décevants pour la France" dans le rapport mentionné dans les précédents questions, cette tendance à la perte d'influence de la France dans l'UE ne risque-t-elle pas de s'aggraver ? 

La France dispose aujourd'hui au sein des institutions européennes de fonctionnaires de haut niveau, qui ont une véritable culture européenne. Il est certain que si nous ne mettons pas en place un plan d'ampleur pour former en France des fonctionnaires européens tout en leur permettant d'avoir les meilleures places aux concours, pour récupérer des directions générales adjointes pour des personnalités d'influence et de talent, le déclin de la France au sein de la Commission s'accélérera. 

Propos recueillis par Thomas Sila

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