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Wolfgang Schäuble.
Wolfgang Schäuble.
©Reuters

Pas d'eau dans son vin

Comment l’intransigeance de Wolfgang Schäuble isole l’Allemagne dans la dernière ligne droite de la résolution de la crise grecque

Les négociations avec les créanciers se poursuivant, la plupart des pays européens ont fini par se réjouir des concessions faites par Alexis Tsipras au sujet de la dette grecque. Seule l'Allemagne et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble continue de maintenir une forte pression sur la Grèce, quitte à s'isoler du reste de la scène européenne qui était autrefois acquise au gouvernement allemand.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Les négociations entre les Grecs et leurs créanciers doivent bientôt aboutir à un énième accord sur la dette grecque. Dans la gestion de ce dossier, l'inflexibilité de la position allemande a très souvent été critiquée, même les membres les plus durs comme la Finlande ont rompu avec le pays suite aux nombreuses concessions faites par M.Tsipras. Quelle est la logique de ce positionnement de Wolfgang Schäuble ? Ne risque-t-il pas de conforter les détracteurs de l'intransigeance allemande sur ce terrain ?

Christophe Bouillaud : Visiblement, vis-à-vis de l’opinion publique allemande, le Ministre allemand des finances veut apparaître comme celui qui aura défendu jusqu’au bout l’idée d’une absence d’aide à la Grèce. Selon le récit en vigueur de l’autre côté du Rhin, l’Allemagne, par européisme, par esprit de sacrifice et de responsabilité, aura été encore une fois forcée par ses partenaires européens à participer à ce nouveau plan d’aide à la Grèce. C’est donc d’abord une façon de justifier auprès de l’électorat allemand cette dépense exorbitante, inconsidérée, folle que représente cette nouvelle aide à la Grèce, ce pays peuplé majoritairement de retraités d’à peine 50 ans et dirigé par des gauchistes irresponsables, ceci selon la presse populaire allemande. Il ne faut pas négliger le caractère symétrique de la situation : le gouvernement grec se présente comme la victime d’un diktat, et le gouvernement allemand n’est pas loin de vouloir prétendre être dans la même situation. Plus en profondeur, il me semble que le Ministre fait partie des personnes convaincues que la zone Euro se porterait mieux sans la Grèce, et que les risques systémiques d’une sortie de ce pays de la zone Euro sont faibles, ou inexistants. Sur ce point, il existe un désaccord majeur : le camp Schäuble pense pouvoir gérer une telle situation, alors que tous les autres acteurs sur la scène, même s’ils disent le contraire en insistant comme la BCE sur la solidité de la zone Euro, ne veulent absolument pas tenter l’expérience. La sortie de la Grèce de la zone Euro, c’est un peu comme la "guerre nucléaire limitée", il ne vaut  mieux pas essayer même si des fins stratèges la croient sans risque. Cette position de W. Schäuble risque en tout cas de renforcer l’idée qui circule dans les cercles anglo-saxons que les dirigeants allemands ont imposé une gestion globalement désastreuse de la zone Euro, et qu’ils sont dangereux pour l’économie mondiale.

De la même façon, l'Allemagne souhaite voir le FMI participer à un nouveau plan grec. Or le FMI a d'ores et déjà demandé une renégociation de la dette grecque avant toute participation, ce qui semble exclu pour Wolfgang Schäuble. Comment concilier ces positions contradictoires ?

Effectivement W. Schäuble a répété plusieurs fois que, dans le cadre de la zone Euro, aucune annulation de dette grecque n’était possible, mais que, par contre, la Grèce revenue à la drachme pourrait se voir remettre une partie de ces dettes – cette promesse est d’ailleurs une réalité évidente : si la Grèce sort de la zone Euro, et adopte une nouvelle monnaie dévaluée vis-à-vis de l’Euro, il n’existe aucune chance qu’elle rembourse jamais ses dettes libellées en euros – sauf à lui donner un millier d’années pour le faire. Il me semble que cette contradiction, que W. Schäuble attise, vise là encore à faire en sorte, soit que le nouveau plan d’aide avorte et que la Grèce doive sortir de la zone Euro, soit qu’il y ait un plan dans le cadre duquel l’Allemagne serait contrainte par le FMI à annuler de fait, sinon de droit, une part de la dette grecque. Cela serait donc une façon de se faire forcer la main par le FMI pour apparaitre tout de même comme un bon défenseur des intérêts allemands auprès des électeurs allemands. Le gouvernement allemand ne peut pas en effet donner la moindre somme d’argent aux Grecs, mais il peut accepter de céder à la pression du FMI pour remettre à son corps défendant des dettes grecques. 

Cette situation, notamment après l'assouplissement de la position finlandaise représente-t-elle réellement une redistribution des cartes dans le jeu de pouvoir européen ? S'agit-il d'une opportunité pour la France de reprendre la main ?

Pas vraiment, la conception du fonctionnement souhaitable de la zone Euro reste majoritairement celle promue par l’Allemagne et celle inscrite dans les Traités. Ce cadre de base ne va pas changer, et il ne correspond pas à ce que pourrait vouloir la France dans une vision plus continentale de la politique économique. Simplement, la France, mais aussi les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Pologne,  la Chine, voire la Russie, ont fait prévaloir pour l’instant l’idée d’une intégrité de la zone Euro -  à n’importe quel prix économique et social pour la Grèce. Le changement d’attitude finlandaise traduit simplement cette priorité absolue  de la géopolitique de l’Euro, qui oblige à tout faire pour préserver l’intégrité de la zone Euro, cela l’emporte sur toute autre considération financière ou économique. En ce sens-là, la France est gagnante – quitte d’ailleurs à être la prochaine grande victime économique de l’Euro, après l’Italie et la Grèce. 

L'accord qui va être signé va-t-il réellement faire avancer les choses ? Que peut-on en attendre ? Le Grexit souhaité par Wolfgang Schäuble est-il encore une option, à court ou moyen terme ?

Même si l’accord comprenait finalement un volet de restructuration/annulation de la dette grecque plus développé que prévu début juillet, je doute qu’il résolve grand-chose. D’après ce que l’on sait, l’économie grecque va continuer à s’enfoncer dans la récession encore cette année. Il existe de nombreuses mesures récessives dans le nouveau plan (comme une hausse de la TVA par exemple). L’économie grecque ne peut donc que continuer sa descente. Je doute aussi que les Grecs  fassent confiance de nouveau à leurs banques pour déposer leur argent après ce qui est arrivé ces dernières semaines – et les menaces qui sont encore dans l’air sur les comptes bancaires. L’accord permettra juste de rembourser les échéances dues aux créanciers, et de continuer à maintenir la fiction d’une Grèce se redressant dans le cadre de la zone Euro. Comme aucun gouvernement européen concerné n’a le courage de tenter autre chose, le troisième mémorandum aboutira au même résultat que les deux précédents. L’économie grecque va continuer à s’enfoncer, mais, en plus, tous ceux qui pourront fuir le pays vont le faire, ce qui va accentuer le déclin. Il ne faut pas en effet négliger que la séquence de cette année vient de prouver aux jeunes Grecs que leur vote ne compte pas, il ne leur reste donc plus qu’à fuir ce pays voué à un marasme de très longue période. L’option du Grexit reviendra toujours sur le tapis tant que l’économie grecque n’aura pas retrouvé un fonctionnement normal et une croissance raisonnable, et que l’Etat grec sera incapable d’emprunter directement sur les marchés financiers. Le feuilleton grec peut donc encore durer un moment. 

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