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Comment l'enseignement des faits religieux dans le cadre de la scolarité permet de mettre en pratique l'esprit de la laïcité
©PATRICK KOVARIK / AFP

Bonnes feuilles

Comment l'enseignement des faits religieux dans le cadre de la scolarité permet de mettre en pratique l'esprit de la laïcité

Isabelle Saint-Martin publie "Peut-on parler des religions à l’école ?" aux éditions Albin Michel. En 2002, le rapport Debray affirmait l'importance de reconnaître et d'enseigner le fait religieux. Cet ouvrage propose une lecture distanciée des difficultés mais aussi des avancées réalisées. Extrait 2/2.

Isabelle Saint-Martin

Isabelle Saint-Martin

Isabelle Saint-Martin est directrice d'études à l'EPHE-PSL, Elle a dirigé l'Institut européen en sciences des religions (IESR) au sein de l'Ecole pratique des Hautes Etudes.

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Plus de quinze ans après le rapport de Régis Debray sur l'enseignement du fait religieux à l'école laïque, les interventions publiques et les déclarations ministérielles, voire présidentielles, n'ont cessé à intervalles réguliers d'invoquer la nécessité de renforcer une connaissance laïque des religions. Lors de ses vœux aux autorités religieuses, le 4 janvier 2018, le président de la République souhaite une formation des professeurs « indispensable pour que le bon exercice de la laïcité se fasse, qu'il permette à des enseignants placés dans des situations d'extrême difficulté d'être armés, en quelque sorte, pour expliquer l'histoire de notre pays, mais aussi le fait religieux dans sa plénitude ». Ces propos, comme ceux du ministre de l'Éducation nationale, suscitent aussitôt des réactions contrastées ouvrant à des critiques de deux ordres. Réagissant à la mise en place d'un comité chargé de réfléchir aux questions de laïcité, la Fédération nationale de la libre pensée et la Fédération nationale de l'enseignement, de la culture et de la formation professionnelle de Force ouvrière s'inquiètent du « positionnement du ministre Blanquer en faveur de l'enseignement du fait religieux à l'école publique qui ne peut que favoriser la remise en cause de la loi de 1905 ». Pour la FNEC FP-FO, la constitution de ce conseil dit « des sages » composé de personnalités de diverses sensibilités philosophiques et religieuses conduit à réintroduire le point de vue religieux dans le fonctionnement de l'école publique alors que la loi de 1905 l'avait écarté. À la même date, l'archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit, nouvellement nommé, déclare : « Il y a le fait religieux sous l'angle historique. C'est souvent par là que l'on passe. Mais je pense qu'il faudrait aller plus loin, jusqu'à l'espace théologique […] Qu'est-ce que la transcendance ? Pourquoi l'homme prie ? Ne peut-on pas parler de Dieu ? C'est le tabou, Dieu, aujourd'hui ! Ce n'est plus le sexe, c'est Dieu. On n'a pas le droit de parler de Dieu, sinon on gêne. »

Ces deux positions interrogent à la fois le principe et les modalités d'un enseignement du fait religieux. Est-il contraire à la laïcité ? Est-il suffisant dans ses ambitions ? Pourquoi ces réactions si vives en 2018, alors que la question n'est pas neuve ? Au lendemain des attentats de janvier 2015, la ministre de l'Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, avait lancé un vaste plan de formation continue des enseignants et des personnels d'éducation « pour les aider à aborder avec les élèves les questions relatives à la citoyenneté (française et européenne), à la laïcité, à la lutte contre les préjugés ». Or, les recommandations de la première de ces « onze mesures pour une grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République » invitaient à renforcer non seulement la pédagogie de la laïcité et l'enseignement moral et civique mais encore « l'enseignement laïque des faits religieux ». Le président François Hollande y faisait mention dans un discours du 21 janvier 2015 en rappelant que « les religions n'ont pas leur place dans l'école, ce qui n'empêche pas qu'il y ait un enseignement laïque des religions ». Lors de la Journée de la laïcité, instituée au 9 décembre en hommage à la loi de 1905, le Premier ministre, Manuel Valls, soulignait à son tour la pertinence d'une formation laïque sur les religions au sein du processus d'éducation des jeunes citoyens.

Pour qui observe ce débat depuis quelques années, il est significatif de voir cet enseignement systématiquement arrimé à la thématique de la laïcité, au point d'aboutir à un glissement sémantique qui invite désormais à parler d'un « enseignement laïque » des faits religieux, expression qui relève a priori du pléonasme dans la mesure où la Charte de la laïcité, élaborée sous le ministère de Vincent Peillon, et affichée dans les établissements depuis la rentrée 2013, rappelle bien que tous les enseignements sont laïques au sein de l'école de la République (article 12). Mais il n'est sans doute pas inutile d'y insister dans le contexte actuel, en faisant référence à l'article premier de la loi de séparation des Églises et de l'État : « La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes » alors que c'est l'article 2 qui est le plus souvent cité : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Qui dit « liberté de conscience » dit liberté de croire ou de ne pas croire, et la laïcité ne saurait être comprise comme synonyme d'athéisme. À ce titre, parler des faits religieux à l'école ne constitue pas une violation du principe de laïcité, mais s'inscrit pleinement dans une approche scientifique qui n'a pas à s'interdire certains champs du savoir. Les questions relatives aux religions ne doivent pas faire l'objet d'un tabou qui échapperait aux interrogations du monde scolaire, dès lors qu'il ne s'agit pas d'intervenir dans les convictions et choix spirituels des familles. Là encore la Charte de la laïcité rappelle sans innover qu'« afin de garantir aux élèves l'ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu'à l'étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme » (art. 12). Ainsi, traiter des faits religieux dans le cadre de la scolarité, c'est mettre en pratique l'esprit de la laïcité qui les aborde sous l'angle de la connaissance, et non sous celui de la transmission de la foi ou du partage d'expérience. 

Reconnaître à cet enseignement un objectif citoyen n'est pas nouveau et incite à replacer ces débats dans la perspective du rapport commandé au philosophe Régis Debray par Jack Lang en 2001. Loin d'être un projet isolé, il a pris place dans près de deux décennies de réflexions qui permettent de situer les objectifs, les méthodes et les contenus de ce programme au sein du système scolaire français.

Extrait du livre d’Isabelle Saint-Martin, "Peut-on parler des religions à l’école ?", ©Editions Albin Michel, 2019. 

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