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Comment démasquer un espion grâce à son langage corporel
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Trahi par soi-même

Comment démasquer un espion grâce à son langage corporel

Les mains, le visage, les yeux... Pour un expert aguerri, il est possible de détecter un menteur, y compris quand celui-ci fait partie d'un service de renseignement et s'est entraîné à dissimuler sa véritable identité.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : Les agents dormants, lorsqu'ils sortent de leurs tâches quotidiennes pour devenir espions, deviennent très souvent nerveux remarque Joe Navarro, un ancien agent du FBI. Il devient alors possible selon lui de les distinguer des autres par leur langage corporel. Comment expliquer ce phénomène ? Dans quelle mesure est-ce vraiment possible ?

Pascal Neveu : Pour être performant, tout agent doit plonger dans son monde affectif et créer une vie émotionnelle à son personnage en s’incarnant en lui. Aussi, une fois sorti de cet univers, il redevient "naturel", avec un léger fléchissement des réflexes acquis, et devenant donc possiblement repérable. D’ailleurs, il est amusant de savoir que des agents, aux sens aiguisés, sont capables de se repérer sur un terrain d’opération, le cerveau étant capable de détecter des anomalies, des oppositions comportementales.

Aussi, de nombreux centres de recherche observent, analysent, décryptent nos comportements verbaux mais surtout non verbaux. Le but est de tenter de percevoir des différences dans les gestes et dans l’expression des émotions afin de déterminer une typologie du mensonge.

L’un des spécialistes mondiaux du mensonge, Paul Ekman, formateur auprès des services secrets et du FBI, a passé les quarante dernières années à étudier des émotions via nos expressions faciales et notre discours. Selon lui, c’est le visage qui trahit le plus nos émotions, bien plus que les mains par exemple. Il travaille d’ailleurs à la mise au point d’un détecteur visuel de mensonges.

On peut penser, entre autres, que cette variation gestuelle trouve sa source dans la peur d’être trahi par le regard de l’autre.

Quelles sont les mouvements, tics, attitudes, regards qui sont pris en compte dans la lecture corporelle d'un individu, et à quoi correspondent-ils ?

Il n’existe pas de comportement caractéristique. Tout au plus des signes récurrents qu’un œil bien formé est seul capable de détecter.

Pour autant, quelle gestuelle est fréquemment retrouvée chez un menteur ?

• les mouvements de la main occupent peu d’espace, voire les mains sont cachées ou occupées par des objets souvent manipulés ;

• les parties inférieures du visage sont touchées fréquemment : nez, menton, et notamment les lèvres qui peuvent être régulièrement pincées,

• la déglutition est importante (assèchement de la bouche),

• le regard est soit fuyant, soit fixe avec peu de clignements d’yeux,

• les pupilles se dilatent pendant le mensonge (phénomène de stress),

• les sourires et les rires sont fréquents, de même que les soupirs et inspirations,

• les bras sont croisés, comme pour marquer la défiance ou la barrière.

Une grande partie de ces changements comportementaux observés sont liés au stress présent dans tout acte de mentir. En effet, le système nerveux autonome serait alors fortement activé, entraînant des décharges hormonales capables d’augmenter entre autres la respiration, la vasodilatation des vaisseaux sanguins, avec l’effet immédiat de nous donner envie de nous gratter des parties du corps, d’assécher la bouche et la gorge…

La peur de "nous faire prendre" serait donc en grande partie responsable de notre disposition inconsciente et incontrôlée à nous trahir.

Tenter de détecter un menteur nécessite donc d’observer, d’analyser, de décortiquer un ensemble de facteurs et de données. Cela peut demander des heures à partir d’une vidéo de quelques minutes.

Dans quelle mesure est-il possible de se contrôler, après un entraînement par exemple ? Est-il possible d'acquérir des réflexes pour contrôler nos réactions naturelles ?

Sans doute en conservant à l’esprit que le mensonge est à la fois verbal, mais aussi non-verbal. Un long travail de visualisation de nos propres contradictions entre verbal et non-verbal peut permettre, par simple répétition sur une certaine période, et l’observation d’un grand nombre de comportements "ordinaires", normaux, face à une même situation, mais aussi mises en situations, permet d’acquérir les bonnes attitudes « attendues ». C’est du simple conditionnement. Certains sont plus prédisposés que d’autres, en fonction de leur "éducation", depuis l’enfance, au mensonge et à la manipulation.

Mais cela amène une autre question : comment détecter, sans se tromper, les 15% de menteurs quasi infaillibles ? Seules des personnes aguerries, un œil et une oreille bien entraînés et ayant profité d’une formation très spécifique, peuvent atteindre des scores de 80% de détection. Heureusement, un certain nombres d’agents resteront anonymes et discrets.

Que nous dit la littérature scientifique à propos du langage comportemental ? Existe-t-il des réflexes qui se retrouvent chez tout le monde, peu importe leurs cultures d'origine par exemple ?

Déjà, les animaux savent manier de manière comportementale la simulation, la dissimulation, la feinte avec beaucoup d’ingéniosité, dans le but principal de survivre dans un environnement hostile. Il me semble important de préciser que nous, humains, portons tous une relation singulière à notre discours, à nos gestes et à nos émotions. Un Italien n’aura pas la même gestuelle communicative qu’un Allemand. Qui est la personne que nous suspectons de mensonge ? Quels sont son histoire, sa personnalité, sa culture, sa psychologie, son degré d’émotivité… La réponse à ces questions nous évitera des erreurs de jugement. Une personne émotive pourra manifester des comportements suspects à nos yeux, alors qu’elle est sincère.

Pour autant, certaines attitudes comportementales sont en lien à des réflexes nerveux et musculaires. Par exemple, la joie sollicite les muscles entourant les globes oculaires, tandis que la peur et la tristesse convoquent des plis du front… avec une amplitude aussi variable que l’expression de cette émotion. S’il est des émotions feintes traditionnellement par un menteur, ce sont principalement les faux sourires, les fausses joies, la tristesse simulée…En revanche l’expression sincère d’une émotion implique le système nerveux autonome, et donc un lâcher-prise émotionnel. Autrement dit, des expressions émotionnelles sincères sans retenue, sans contraction.

Mais il ne s’agit pas de se fier qu’à une seule voie du mensonge : entendre les mots et voir les gestes… qui nous trahiront.

Finalement, les personnes non-espionnes n'utilisent-elles pas elles aussi le langage corporel pour déchiffrer leur entourage / personnes dans leur environnement ?

Bien évidemment, mais à une autre échelle, et pour d’autres finalités. L’être humain étant plus développé qu’un animal, a, dans un premier temps, appris l’usage du mensonge verbal. Chemin faisant, il devient créateur de mensonges. L’enfant âgé de moins de 5 ans fait l’expérience que ce mensonge verbal, en tout cas dans ses premières utilisations, ne suffit pas. Il va donc, dès l’âge de 8-9 ans, commencer à se servir d’expressions faciales, de fausses émotions et d’attitudes afin de cacher davantage son mensonge. Nier quelque chose avec le sourire n’a pas beaucoup d’impact. En revanche, afficher un air indigné, être scandalisé qu’on puisse nous prendre pour un menteur, réclamer justice… ne nous rendent-ils pas plus crédibles ?

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