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Christophe Pierrel : « Le PS n’aura pas d’avenir en restant un parti de bobos parisiens sourds aux crispations vécues par la ruralité »
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Entretien

Christophe Pierrel : « Le PS n’aura pas d’avenir en restant un parti de bobos parisiens sourds aux crispations vécues par la ruralité »

Christophe Pierrel, ancien chef de cabinet du président Hollande et auteur de "Ils votent Marine et ils vous emmerdent" analyse la scène politique actuelle pour Atlantico.

Christophe Pierrel

Christophe Pierrel

Christophe Pierrel a été chef de cabinet adjoint de François Hollande à l'Elysée. Il a 33 ans et vit à Gap.

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Atlantico : Selon vous, quels sont les causes de l'effondrement du PS, passant de sa forme gauche plurielle de 1997 à 43% des votes au score de Benoît Hamon à la présidentielle de 2017. Les électeurs ont-ils quitté la social-démocratie ou est-ce que c'est le PS, comme ses homologues des démocraties libérales, qui se méprend sur ce qu'est une social-démocratie ?

Christophe Pierrel : Cela remonte à très longtemps et il faut essayer de comprendre notre histoire. Je vais éviter 1983, même si le tournant de la rigueur a montré que le PS était mal à l'aise face aux réalités du pouvoir. De la même façon, nous n'avons pas réformé les institutions en 1981 alors que cela aurait été sans doute fondateur pour passer à autre chose que la Ve République, qui n'est pas adaptée à la gauche. C'est aussi ce que nous avons vu les 5 dernières années ; la gauche n'est pas faite pour ces institutions. Nous sommes un parti qui a tendance à beaucoup discuter et que le dialogue avec les parlementaires et avec les élus nous tient à cœur, mais ce n'est pas le principe de la Ve République ; un homme, une direction. Ce sont deux raisons lointaines.

En 2002, lorsque nous perdons la présidentielle après 5 années de gouvernement Jospin, la cause est le sentiment d'insécurité qui était nié par son gouvernement alors que les Français le percevaient fortement. À ce moment-là, au lieu de se demander ce qu'il nous était arrivé, nous avons recommencé à affronter les élections locales qui s'enchainaient sans se poser la question du diagnostic des 5 années passées et de notre échec. Nous sommes passés à autre chose. Puis le traité constitutionnel de 2005 ou deux lignes politiques se sont affrontées au sein du parti alors qu'il y avait eu un référendum interne qui avait donné le "oui" gagnant. Nous continuons alors d'exister en tant que parti mais nous ne sommes plus d'accord sur grand-chose. Ceci principalement pour des questions de mandat. En 2007, personne ne se pose la question de la défaite autrement que d'en faire porter la responsabilité à Ségolène Royal, alors qu'en face, Nicolas Sarkozy avait fait une vraie bataille d'idées ; avec le "travailler plus pour gagner plus" ou le ministère de l'immigration. Il aurait dû y avoir une véritable confrontation idéologique que nous n'avons pas mené. Puis, en 2012, on fait semblant de ne pas comprendre que la ligne politique avait été fixée par François Hollande. En prenant l'ensemble des discours de François Hollande, il n'y a pas de surprise.

Et le discours du Bourget… ?

Je reconnais que la bataille sur la question de la finance n'a pas été menée dans le sens où je pense qu'il s'agit d'un défi de nature internationale, européenne, et qui ne peut être conduit sur le plan franco-français. Sur ce point, mais aussi sur la question européenne, nous n'avons pas non plus conduit le combat idéologique. Entre 2012 et 2017, beaucoup de technos fleurissent dans les cabinets, des énarques, des experts, des gens dont on ne peut pas dire s'ils sont de droite ou de gauche, et auprès du Président, des gens qui influent les lignes en lui disant qu'il ne faut pas trop parler de pauvreté, de questions d'assistance et qu'il faut mettre le curseur sur l'économie et en fait on ne fera plus que de l'économie. On ne parle plus des gens, on ne mène aucun combat d'idées, nous ne sommes plus un parti de classes populaires. Nous nous sommes éloignés des gens qui souffrent le plus en France. On se laisse même emporter par les thèses de droite et d'extrême droite, ce qui est particulièrement grave. Quand on a un premier ministre qui passe tout son été à parler du burkini, on a un parti qui a perdu sa ligne politique et idéologique. Mais de toute façon, lorsque vous mettez en place un premier ministre qui a fait 5% à une primaire, vous pouvez quand même imaginer que sa ligne politique n'est pas majoritaire au sein de la gauche.

Dans mon livre, je parlais de l'exemple de Whirlpool, qui est symbolique. Nous avions deux élus sur place, Pascale Boistard et Barbara Pompili qui étaient devenues secrétaires d'État, et qui, lors des négociations, n'étaient pas du côté des salariés. Le PS n'était pas là-bas pour tracter ce qui exprimait une forme de malaise. Pouvait-on être avec les ouvriers et les salariés alors que nous gouvernions ? Notre vraie défaillance pour nous a été le plan européen. Nous n'avons pas eu l'idée de travailler fortement sur l'Europe alors que les combats vont se jouer là, à mon avis, et cela doit faire partie de notre reconstruction. Le cas de Whirlpool est intéressant. Il s'agit d'une usine qui se délocalise en Pologne, dans un pays européen, et vous constatez qu'il n'y a pas de solidarité, et que les pays sont dans une logique de dumping social et que les entreprises en jouent. Et il n'y a aucun contrôle de la part des autorités européennes. De plus, cette même usine a été prise à défaut dans les "paradise papers", elle a pu faire près de 1 milliard de bénéfices grâce à ces dispositifs-là. La aussi, on constate un dumping fiscal au sein même de l'UE. Et on se rend compte que même sur la question du terrorisme par exemple, la question du contrôle aux frontières, la question de la migration, aucune politique européenne n'est menée, ou très peu, ou encor peu conformes à nos idées. Il y a donc une vraie défaillance et un vrai rejet de l'UE parce que ce n'est pas une Europe pour les peuples, pour les gens.

Lorsque vous faites le CICE, vous ne participez pas à cette compétition ?

Je le prends dans l'autre sens. C'est l'UE qui oblige à entrer dans la compétition entre États, qui oblige du coup à baisser les charges pour pouvoir être compétitifs par rapport aux autres. Mais c'est bien le problème de la politique fixée par l'UE, ce n'est pas nous qui influons le jeu européen.

Mais l'Europe, c'est nous, elle n'est que le résultat que de ce que nous avons décidé…

C'est pour cela que je le dis. Ce combat là est indispensable pour demain et tant que l'on ne mène pas ces combats au niveau européen, nous perdrons les combats idéologiques. Et je ne suis pas un partisan de la sortie de l'UE, au contraire, je suis favorable à une rénovation européenne. Les agriculteurs vomissent l'UE, mais aussi les ouvriers, les salariés, tout le monde en fait. Et il y a un phénomène parallèle qui est un rejet de l'autorité, de l'État, de l'impôt ce qui est un vrai sujet pour nous nous aussi pour l'avenir, alors qu'il s'agit d'un socle de la société. Nous avons besoin que les plus riches puissent payer pour ceux qui ont moins. Une année scolaire coute en moyenne 7500 euros par an en moyenne en France et il faut bien que quelqu'un paye, parce que nous ne sommes pas dans un système américain ou l'on demande aux parents de payer l'école de leurs enfants à coups de milliers d'euros. Et heureusement. Mais ce modèle là se préserve s'il y a une adhésion à l'impôt.

Le renouvellement des idées est-il possible dans le contexte de la reconstruction des structures du parti qui se profile dans les mois et les années à venir ?

Il le faut. Soit le PS se rénove dans le fond et dans les idées soit il est mort. La seule planche de salut pour un parti est d'être utile à quelque chose. Si nous ne répondons plus aux aspirations des Français alors cela ne sert à rien d'exister. Je crois qu'il fau se réinventer, mais il faudra le faire totalement. Il faut revoir toute notre ligne politique. Je ne revendique pas par exemple la social-démocratie, parce que je ne suis pas sûr que cela soit le modèle qu'il faut développer. Il est possible d'inventer autre chose et de totalement nouveau.  

Le PS revendique 90 000 membres "selon les organisateurs", selon la formule consacrée. Après les échecs des différentes primaires, aussi bien à droite qu'à gauche, quel bilan dresser ? Qui sont ces membres encore présents au PS, et quelle est votre perception de la ligne majoritaire parmi ces membres. Cette ligne est-elle, selon vous, une ligne capable de faire gagner le parti ? 

J'ai fait le tour de beaucoup de fédérations ces derniers temps et ce que je constate, c'est que les gens ne se revendiquent plus des anciennes motions. Il n'y a plus ce côté "moi je suis hamoniste, fabusien, ou hollandais", il y a maintenant beaucoup de militants qui veulent simplement avancer ensemble. Et je trouve cela plutôt rassurant parce que ce système permanent de contradictions internes ne nous permettra pas d'envisager l'avenir. Dans un premier temps, nous avons besoin d'être solides et collectifs pour avancer. Concernant la ligne majoritaire, je ne sais pas. Ce que j'entends dire, c'est que Luc Carvounas, Stéphane le Foll et Olivier Faure, ce serait la même chose. Je ne le crois pas. Par rapport à leur histoire par exemple, ils ne sont pas les mêmes, ils auront des propositions différentes. Luc Carvounas occupe aujourd'hui une aile plus à gauche du parti, il a beaucoup changé, mais je ne peux pas lui reprocher d'avoir évolué dans sa réflexion. Stéphane le Foll a été porte-parole du gouvernement pendant 5 ans, on voit donc bien la politique qu'il a porté et qu'il assume. Et je crois qu'Olivier Faure est plus dans une logique de dialogue et de consensus, et c'est lui qui, au sujet de la loi travail, avait fait un travail important pour faire évoluer les choses, même si cela a été refusé par la suite par Manuel Valls, ce que j'ai regretté.

Le prochain secrétaire du PS devra avoir beaucoup d'envie, une volonté de fer, et du caractère. Il va devoir affronter la finalisation de la vente de Solférino, des licenciements, ce qui n'est pas facile pour un parti comme le nôtre, mais aussi affronter une échéance assez proche qui est celle des européennes de 2019, et il va falloir trancher la ligne politique ce qui n'est pas le moins.  

Dans une interview au monde, Olivier Faure indique "Le cœur de notre identité, hier comme aujourd’hui, c’est la lutte contre les inégalités.", mais sans proposition concrète. Le PS est-il encore capable de propositions radicales ou s'est-il trop embourgeoisé pour cela ? 

Olivier Faure représente le renouveau. Je vais prendre le temps de choisir mon candidat selon ses idées mais il semble bien placé. Ma culture politique n'est pas celle d'un homme qui arrive et qui dit "voila ce que nous devons tous penser". Tant mieux si nous n'avons pas des propositions affirmées et finalisées. Le champ de la réflexion idéologique doit se passer presque après la phase de choix de notre "patron". Après, ce sont les textes de motions qui vont arriver, c’est-à-dire une 60e de pages par motion ou il y aura beaucoup de choses. Le vrai travail pour le premier secrétaire à venir va être aussi cette question de la ligne politique, avec les militants, le parti, les élus mais aussi une ouverture vers la société civile, pour réfléchir à cela. Sinon, nous nous enfermerons. Viendra le temps des idées, mais nous avons le temps. Nous sommes conscients que les choses vont être longues, nous n'attendons pas d'avoir un programme présidentiel demain, ce n'est pas l'objectif. Si nous voulons une reconstruction saine, il faut revoir les bases, l'intégralité de notre fonctionnement, notre positionnement idéologique, il faut repenser ce que l'on est et ne pas s'attendre à ce que cela soit immédiat. Le temps des réseaux sociaux et des médias d'actualité ne sera pas le nôtre. Cela va être frustrant parce que nous ne serons pas totalement dans le match, mais cela n'est pas grave, dans le sens que si nous revenons plus forts, nous aurons plus de choses à proposer et nous aurons plus de solutions pour l'avenir. Ceux qui sont trop pressés font une erreur et c'est pour cela que Benoît Hamon est sorti du parti. Parce qu'il veut aller plus vite, trop vite en réalité, en misant tout sur sa personne. Nous faisons un autre choix, un autre pari, celui de la réflexion sur le long terme.

Les inégalités peuvent être vues de plusieurs manières, soit comme une addition d'inégalités subies, selon le genre, selon les origines etc.…ou d'une manière centrale par le prisme des inégalités sociales (un retour de la lutte des classes), un point qui a été théorisé par de nombreux philosophes politiques. Quel est le chemin naturel du PS dans cette voie ? 

Je ne crois pas devoir choisir et se calquer sur un modèle. Je crois que la place du parti socialiste, c'est celle qui défend tous ceux qui souffrent dans le monde libéral actuel, avec une économie de marché, et cela est la différence avec d'autres. Nous considérons que nous pouvons rêver le monde de demain mais qu'il faut régler les problèmes d'aujourd'hui, ce qui est une forme de pragmatisme. Le monde d'aujourd'hui est fait d'inégalités, de gens qui souffrent, de distorsions qui ne relèvent plus forcément de la lutte des classes, mais des luttes territoriales. Je crois beaucoup à cette question territoriale. Je pense qu'il y a aujourd'hui en France une rupture et un sentiment d'abandon profond par la ruralité, par les gens qui n'ont pas accès aux services publics. Ce débat sur les 80 km/h est intéressant parce qu'il est pensé par des gens qui sont dans l'urbain (et je ne suis pas un opposant à ce sujet- c'est une solution temporaire qui peut réduire le nombre de morts) mais le problème est ailleurs. Le problème est que l'État a abandonné depuis des années le réseau secondaire des routes et que cette non sécurisation amène à plus de morts. Le Danemark a fortement investi sur les routes secondaires et ont pu remonter la limitation de vitesse. Cela symbolise un abandon sur le long terme de toute une partie de la France qui est celle qui est isolée et que l'on ne veut pas voir. C'est la ruralité comme chez moi dans les Hautes-Alpes ou l'on a une nationale qui traverse le département, mais pas d'autoroute. Ces gens qui n'ont que les routes nationales, nous allons encore leur demander de baisser leur limitation de vitesse, ce qui est subi comme une attaque parce que pour faire 100 km, vous allez mettre 10 minutes de plus. De plus, les non investissements sur les lignes secondaires du train au profit du tout TGV pendant des années a fait que l'urbain, bien sûr, est très bien desservi. Mais à côté, ce sont des lignes TER qui ferment, des trains en retard, une non sécurisation des lignes, des passages à niveau qui ne vont pas bien, et donc aucune alternative à la route, par manque d'investissements. Cette crispation qui est vécue par la ruralité, je veux qu'on l'entende. Parce que ces derniers temps, le PS s'est radicalement transformé en parti de bobos du 11e arrondissement de Paris. Et il faut en finir avec ça. Je suis ici dans la conception des nouvelles fractures, parce que la lutte des classes ramène à de vieux concepts. Je reprends mon cas de Whirlpool. Ce n'est pas une question de lutte entre le salariat et le patron, la lutte est entre le virtuel, c’est-à-dire ceux qui ont un investissement virtuel dans une entreprise au travers de la finance et les salariés. C'est une lutte beaucoup plus complexe, et c'est ce que disait d'ailleurs François Hollande au Bourget ; "la finance sans visage". C'est une complexité mondiale et européenne. Je ne veux pas être dans la lutte contre les patrons, au contraire, nous devons soutenir les patrons de TPE-PME qui eux-mêmes souffrent énormément dans notre pays. Parce qu'il y a aussi une rupture entre les petits patrons de TPE-PME et les patrons de multinationales. Il faut donc reprendre l'intégralité des lignes de fracture dans notre pays. Il y a des fractures parmi les agriculteurs entre les petits exploitants et les petits éleveurs et ceux qui, comme Xavier Beulin par exemple, étaient de grands capitalistes. Et ce ne sont pas les mêmes logiques. Le socialisme doit prendre en compte les réalités et accompagner ceux qui en souffrent le plus.

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