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Cette Allemagne où Angela Merkel célèbre sans ciller (ni s’excuser) les 500 ans de la réforme luthérienne
©Capture d'écran du site du Dailymail

Avis aux allergiques aux Croix

Cette Allemagne où Angela Merkel célèbre sans ciller (ni s’excuser) les 500 ans de la réforme luthérienne

Le fameux "modèle allemand" souvent utilisé à tort et à travers ne s'applique pas forcément qu'à l'économie. Tour d'horizon de ce qu'il se fait en matière religieuse outre-Rhin.

Thierry Rambaud

Thierry Rambaud

"Thierry Rambaud est professeur de droit public à l'Université Paris Descartes et à Sciences Po (Paris). Ancien membre de la Commission de réflexion juridique sur les rapports entre les pouvoirs publics et les cultes (Ministère de l'Intérieur), il est également expert auprès du Conseil de l'Europe. 

Il a rédigé une étude à paraître en novembre-décembre 2017 sur la notion de politique publique de gestion du religieux. Il a également engagé un programme de recherche sur les liens entre droit public, theologie et droit canonique dans la littérature juridique allemande au XXème siècle dont la première étape va paraître aux États-Unis (en lien avec l'université Notre-Dame)."

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Atlantico : En Allemagne, les églises protestantes aussi bien que catholiques ont un poids important dans la structure sociale (avec des associations telles que Caritas ou Diakonie), économiques (impôt reversé par l'Etat) ou politique (lobbying très important au Bundestag). Quelle est la légitimité de ce rôle du christianisme dans la société allemande ?

Thierry Rambaud : Tout d'abord, je ne parlerai pas de laïcité au sujet de l'Allemagne. L'Allemagne pratique la séparation des églises et de l'état ainsi que la neutralité de l'état vis à vis des confessions religieuses. Mais cette séparation, cette neutralité, ne signifie pas l'exclusion des religions de l'espace public et social. Pour comprendre cela, il faut remonter au lendemain de la seconde guerre mondiale même s'il y a des racines plus anciennes. A ce moment, l'Allemagne se retrouve dans une situation très difficile d'un point de vue politique et économique mais aussi spirituel (comment ce grand peuple qui produit tant de philosophes et de musiciens a pu conduire à l'abomination du nazisme). Les allemands se sont réveillés en 1945 avec la conscience d'un chaos moral et spirituel. C'est à cette occasion que les deux grandes églises (biconfessionnalisme en Allemagne avec deux confessions de poids équivalent) ont joué un rôle en matière d'assistance matérielle mais aussi en donnant un certain nombre de repères moraux et spirituels. Et c'est dans ce vide axiologique que les églises chrétiennes ont tenu ce rôle. On le retrouve d'un point de vue juridique et institutionnel dans la loi fondamentale allemande de 1949. L'article 140, qui reprend en large partie les dispositions de l'article 137 de la constitution de Weimar de 1919, reconnait aux églises un rôle public et social très important. C'est notamment l'instauration d'un statut de corporation de droit public qui permet de recourir à un impôt ecclésiastique  qui permet de constituer d'important budget pour les principales églises. Ce statut de corporation de droit publique est ouvert aux autres religions aussi (le judaïsme par exemple). Le droit constitutionnel allemand est venu reconnaître d'un point de vue institutionnel la mission tenue par les grandes églises chrétiennes.

Lors d'un débat entre Martin Schultz et Angela Merkel, le journaliste a demandé aux deux candidats à la Chancellerie s'ils allaient à la messe le dimanche, ce qui est inimaginable en France. Qu'est-ce qui fait qu'en France la religion reste cantonnée à la sphère du privée, au point d'être devenue une sorte de tabou dans le débat politique (cf. tirade de Benoit Hamon qui insistait sur la majorité des Français qui ne croient en rien lors du grand débat de la présidentielle) ?

Vous avez parfaitement résumé les choses en parlant de tabou. Dans une étude que j'ai rédigé, je plaide pour que l'on parle d'une politique publique du fait religieux. Qu'il y ait une véritable gestion politique de cet objet social qu'est le religieux.

Comme vous l'avez dit, la reconnaissance publique et sociale de la religion est un véritable tabou. On l'a constaté lors de la campagne présidentielle de 2017 lorsque François Fillon avait fait état de sa foi catholique. On a vu aussi que lorsque des personnalités politiques ont utilisé des arguments religieux dans les débats politiques il y a souvent une forme d'ostracisme. Je crois que l'explication provient en large partie de ce rapport qui a été très difficile entre l'Etat et l'église catholique depuis la Révolution Française. Les rois ont su construire le Royaume de France en permettant une certaine autonomie politique vis-à-vis de Rome mais c'est avant la Révolution Française que les choses se sont compliquées. Tout au long du 19eme siècle on a vu se mettre en place les éléments de cette pièce à double acteur qu'a décrit René Rémond dans son '"Conflit des deux France" : une France républicaine attachée à la déclaration des droits de l'Homme de 1789, méfiante vis-à-vis des congrégations religieuses et de Rome, et une France plus traditionnelle plus attachée à la foi catholique.

Ce conflit a pris un tournant très conflictuel à la fin du 19ème siècle au moment de textes sur les congrégations religieuses de la rupture des relations diplomatique avec le saint siège et le vote de la loi de séparation des églises et de l'Etat. Depuis ce moment-là, il y  a vraiment cette idée que la sphère publique doit se constituer sans avoir à recourir à l'argument religieux et qu'il est nécessaire de préserver l'autonomie de la communauté politique. La difficulté c'est que dans ce début de 21eme siècle, le religieux surgit de manière violente sur la chaîne de l'Histoire et il me semble que les responsables publiques en France ne disposent pas toujours des instruments et des outils pour appréhender ce retour du religieux.

Il y a une forme d'inquiétude généralisée dans l'espace publique. On l'a observé avec la polémique sur le burkini. On a vu à quel point ça pouvait enflammer le débat publique. Idem pour la statue de Jean Paul II et sa croix qui provoque des réactions enflammées dernièrement. Je crois qu'il est aujourd'hui important de s'interroger sur le retour du religieux dans l'espace public et social et voir comment arriver à une approche plus apaisée de la religion.

Pourrait-on imaginer une laïcité à l'Allemande en France avec des églises qui sortent de leur rôle spécifiquement social et pèse dans le débat politique par exemple ?

Premier élément, est-ce qu'il est politiquement et techniquement concevable d'exporter les solutions du modèle Allemand au droit français ? Je ne crois pas que l'on modifiera le droit français des religions pour le rapprocher des solutions à l'allemande.

Deuxième élément, comment faire pour avoir un autre rapport des religions ? Comment faire que le point de vu des religions soit entendu ? Il me semble important de considérer que le fait religieux ne peut pas relever uniquement des consciences individuelles. Il a une dimension profondément sociale et politique. La religion peut être facteur de consolidation du lien social. C'est la responsabilité des pouvoirs publics de faire en sorte que cette religion puisse contribuer au renforcement du lien social et de la cohésion nationale dans le cadre du principe de laïcité bien entendu. La religion est un objet politique qui doit être traité comme tel.

Il est nécessaire d'avantage d'institutionnaliser la parole des grands courants religieux et spirituels dans le débat public. Il est important que, sur des sujets de société, d'éthique, de communication, de vivre ensemble ou encore d'accueil des réfugiés, il y ait une meilleure représentation de la voix des grands courants religieux.

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