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François Hollande a prononcé un discours très guerrier au congrès, ce lundi 16 novembre 2015, qui n'est pas sans rappeler les suites du 11 septembre 2001.
François Hollande a prononcé un discours très guerrier au congrès, ce lundi 16 novembre 2015, qui n'est pas sans rappeler les suites du 11 septembre 2001.
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Mauvaise influence

Ces erreurs post 11 septembre commises par les Etats-Unis vers lesquelles tend dangereusement François Hollande (... en pire ?)

Au lendemain des attentats de Paris, revendiqués par l'Etat Islamique, la France et François Hollande ont opté pour un discours très guerrier qui n'est pas sans rappeler les suites du 11 septembre 2001. Une erreur commise par Georges W Bush, qui risquerait de coûter d'autant plus cher à François Hollande.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences l’Université Catholique de Lille, directeur de recherche à l’Iris, et rédacteur en chef de Monde chinois, nouvelle Asie. Il est l'auteur de L’énigme nord-coréenne (Presses universitaires de Louvain) et Mémoires d’un champignon. Penser Hiroshima (Lemieux éditeur).

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Jean-Bernard Pinatel

Jean-Bernard Pinatel

Général (2S) et dirigeant d'entreprise, Jean-Bernard Pinatel est un expert reconnu des questions géopolitiques et d'intelligence économique.

Il est l'auteur de Carnet de Guerres et de crises, paru aux éditions Lavauzelle en 2014. En mai 2017, il a publié le livre Histoire de l'Islam radical et de ceux qui s'en servent, (éditions Lavauzelle). 

Il anime aussi le blog : www.geopolitique-géostratégie.fr

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Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : En 2001 George Bush avait lancé l'armée américaine au Moyen-Orient, en représailles contre Al-Qaida. En novembre 2015, François Hollande a décidé de frapper massivement des installations de l'Etat islamique à Raqqa, en Syrie. Des documents retrouvés ont prouvé que l'intervention américaine avait été anticipée et voulue par Ben Laden. Quelles sont les leçons que le gouvernement français devrait retirer de l'expérience américaine ?

François-Bernard Huyghe : Des terroristes capables d’une telle escalade qualitative dans leurs actions ne le font pas sans penser aux conséquences. La "bushisation" du discours français – Hollande et la plupart des politiques ne cessent de parler de "guerre" - constitue une victoire de l’Etat islamique. Si par "guerre" on entend les moyens militaires mis au service de la lutte contre les terroristes, alors oui, nous sommes en guerre. Cependant, la guerre se fait généralement contre un Etat, ce qui revient en creux à donner à l’adversaire ce qui lui manquait : une reconnaissance internationale. En outre, l’EI veut engranger le plus grand nombre d’ennemis possible, pour montrer qu’il n’existe que deux camps sur cette terre. D’ailleurs beaucoup de djihadistes, sur les réseaux, ne demandent qu’à se faire attaquer… Le terrorisme est toujours un piège : soit le pays attaqué cède, ce qui renforce les terroristes, soit le pays réprime, ce qui est encore une autre manière de les renforcer. La question doit toujours se poser : en prenant des "mesures d’exception" ne fait-on pas le jeu de l’adversaire ? Cependant on voit mal l’Etat ne rien faire…

Alain Rodier : Je doute que Daesh avait cet objectif particulier. Nous avons assisté à un tournant dans la politique de Daesh, qui rencontre de vrais problèmes sur le territoire Syro-Iraquien. Le mouvement ne progresse plus, il a perdu son odeur de victoire. Concrètement, cela lui pose des problèmes d'un point de vue du recrutement : le flot de volontaires étrangers, dont l'EI a terriblement besoin, diminue. Nous n'en sommes pas encore au point qu'il se tarisse, mais il est en baisse, à l'heure actuelle. Ces attentats de masse à Paris et les actes de terrorisme internationaux (airbus russe, Beyrouth) sont une façon de marquer le coup. La décision de cette nouvelle stratégie est due au patinage que rencontre Daesh en Syrie et en Irak. Il s'agit de desserrer l'étau. Peut-être ont-ils espéré un syndrome espagnol : à la suite des attentats de Madrid, le gouvernement espagnol était tombé et l'armée espagnole s'était retirée de la coalition internationale. Je pense que c'est davantage dans cette optique que Daesh cherchait à impressionner… et également à revenir sur le devant de la scène : ces actions terroristes ont un effet attractif primordial dans le cadre du recrutement. La violence a toujours attiré des gens, assez faibles psychologiquement, qui sont séduits par ce genre d'actions. Cela étant, à la manière d'Al Qaeda en 2001, Daesh souhaite effectivement un déploiement des troupes occidentales (tout spécialement américaines) au sol : il s'agit de pouvoir éventrer des Américains devant les caméras.

Des documents ont effectivement été retrouvés à Abbottabad dans la maison d'Oussama Ben Laden. Il souhaitait effectivement que les forces américaines interviennent, mais il n'avait pas envisagé que le sanctuaire afghan tombe si vite. Qu'on le veuille ou non, l'intervention américaine en Afghanistan a été un succès (en dehors du fait que Ben Laden se soit échappé), au démarrage au moins. La vraie erreur c'était de ne pas avoir su se retirer à temps. La deuxième erreur, qui a servi Al Qaeda, c'était l'Irak : le mouvement n'était pas présent en Irak avant l'intervention américaine, mais s'y est installé ensuite. Et pour cause !

En guise de première leçon, il faut se rappeler qu'une intervention de troupes occidentales au sol peut-être très mal ressentie. Les expériences afghanes (dans laquelle nous avons été impliqué) et irakienne (ou nous n'avons pas participé) sont particulièrement négatives. Les troupes engagées dans ces conflits ont été perçues par les populations comme des troupes occupantes. De ce fait un vrai rejet systématique de ces troupes a poussé partiellement les populations dans les bras des activistes. Il est donc important d'appuyer des troupes locales, au sol, mais qui ne disposent pas d'une aviation assez performante. C'est elles qui doivent l'emporter contre Daesh. Ces forces locales existent : il s'agit des forces gouvernementales Irakiennes, de l'armée régulière Syrienne et des troupes Kurdes. Appuyer ces troupes est possible, mais cela requiert un vrai choix politique, spécifiquement dans le cadre de la Syrie.

Barthélémy Courmont : D'abord, il convient de rappeler que c'est l'Afghanistan qui, en 2001, a été dans la ligne de mire de Washington, les opérations au Moyen-Orient, en Irak précisément, ne débutant qu'en mars 2003, au terme d'une longue crise diplomatique. Le choix de l'Afghanistan, s'expliquait par la présence sur son sol de camps d'entraînement d'Al Qaïda, sans doute de son chef Oussama Ben Laden, mais aussi et surtout par le refus du régime des Talibans de coopérer dans ce qui était alors présenté par les autorités américaines comme une "guerre contre le terrorisme". En ce sens, les Talibans se sont exposés à des représailles massives, et internationales (rappelons ici que la France participa à ces opérations). Ben Laden a souhaité cette intervention, sans doute en espérant recréer un effet bourbier comparable à celui dans lequel l'Union soviétique était empêtrée dans les années 1980, et en y voyant l'opportunité de mettre à exécution ses rêves de choc de civilisations. Il n'en fut rien, même si la guerre fut, et reste, difficile. Lui-même en fit les frais, et les activités de son groupe en Afghanistan furent détruites, de même que le régime aberrant des Talibans. S'il faut tirer des leçons de cette expérience, en tenant compte bien sûr des différences nombreuses, le gouvernement français doit d'abord obtenir une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant le recours a la force, comme en 2001. Ce ne sera pas difficile, et rappelons que des opérations sont déjà menées depuis plus d'un an contre Daesh. Il faut ensuite se préparer à des opérations longues. Les frappes aériennes ne suffiront pas, elles devront nécessairement être accompagnées d'une opération au sol, à laquelle une coalition internationale doit se préparer. Enfin, parmi les bonnes leçons, nous dirons que cette opération, dans sa dimension militaire, devrait être couronnée de succès dès lors que s'organise une action internationale.

Entre connivence et instrumentalisation, l'attitude de l'Arabie saoudite, que ce soit à l'égard d'Al Qaida ou de l'Etat islamique, a toujours été floue. Quelle réforme convient-il de mener dans nos relations avec les puissances du Golfe ?

François-Bernard Huyghe : L’Arabie saoudite est plus prompte à trouver des forces pour combattre les chiites au Yémen que pour lutter contre l’EI. Le financement de l’EI par des Saoudiens est aussi source d’ambiguïté. Et n’oublions pas la Turquie, censée être dans le camp occidental, mais qui est plus occupée à massacrer du Kurde. Le contrôle de la frontière avec la Syrie et l’assistance aux peuples opprimés sont secondaires… Je suis partisan de la realpolitik : si l’ennemi est bien l’EI, alors il faut savoir trouver des alliés objectifs pour le contrer, y compris des alliés capables de "faire le boulot" seuls. En l’occurrence il s’agit des chiites irakiens, syriens et iraniens. Pour de multiples raisons la France est très douce et diplomate avec les Saoudiens et les Qataris. Il serait donc souhaitable de leur envoyer un message de fermeté, dont font partie les fermetures sur notre sol de mosquées wahhabites. Nous allons être obligés de reconsidérer beaucoup d’alliances.

Barthélémy Courmont : L'Arabie saoudite et les monarchies du Golfe ont une attitude ambigüe dans la lutte conte Daesh, associant condamnation et coopération d'un côté (rappelons que le raid français a décollé des Émirats), et manque d'action de l'autre (à la fois militairement, et dans l'accueil des réfugiés). À l'inverse, un pays comme la Jordanie est fortement impliqué. Il faut convaincre nos alliés arabes de la nécessité de combats Daesh avec force. Cela passe par le dialogue, mais aussi par un effort visant à mettre ces pays devant leurs responsabilités. L'ordre qu'ils incarnent est l'ennemi suprême de Daesh. S'ils laissent ce cancer se développer, ils en feront les frais dans des proportions beaucoup plus grandes que les démocraties occidentales. Daesh a su profiter de l'incapacité de la communauté internationale à s'unir, et en ce sens les attentats de Paris pourraient marquer un tournant.

 

De Raqqa, Ryad ou Téhéran, qui est aujourd'hui le véritable sponsor de l'islam radical ?

François-Bernard Huyghe : A la surprise générale, l’EI a doublé son rival Al Qaeda canal historique, et tient un territoire depuis maintenant deux ans, en dépit du fait que le monde se lève contre lui. Soyons clairs : notre ennemi est Abou Bakr al-Baghdadi, qui se trouve à la tête d’un Etat/organisation qui bat monnaie. Il est une force d’attraction internationale, au même titre qu’Al Qaeda en général. Je ne dis pas que le roi d’Arabie saoudite tire directement les ficelles de la marionnette Baghdadi, cependant, son pays finance l’expansion du wahhabisme, réprime le djihadisme chez lui, tout en le soutenant par abstention ailleurs.

Barthélémy Courmont : A l'heure actuelle, Raqqa bien entendu. Dans la lutte contre Daesh, Téhéran est un allié de circonstance, et Ryad doit etre un partenaire. Tout dépend des priorités, et la priorité actuelle, c'est de détruire Daesh.

En Afghanistan comme en Irak, l'incapacité des Etats-Unis et des forces occidentales à "tenir" le terrain a été manifeste, prouvant que même la première puissance pouvait se tromper dans l'évaluation de ses propres moyens. Une intervention française au sol n'est certes pas à l'ordre du jour, cependant notre force de frappe reste bien inférieure. Concrètement, quelle capacité de nuisance avons-nous face aux terroristes contre lesquels nous sommes "en guerre" ? Pouvons-nous vraiment espérer gagner une guerre asymétrique face à un adversaire mouvant ? 

Barthélémy Courmont : Plusieurs choses. D'abord, la France n'interviendra pas seule, mais dans le cadre d'une coalition, sans doute plus large que celle en Afghanistan et, plus encore, en Irak, dès lors que la Russie y est associée, de même que l'Iran. Pour officialiser cette coalition et s'assurer le soutien de ses alliés, la France dispose par ailleurs de deux instruments, l'article 5 de l'OTAN et l'article 42-7 du Traité de l'Union européenne, tous permettant de garantir le soutien des États membres dès lors que l'un d'entre-eux a été frappé. L'article 5 avait été invoqué en 2001, pourquoi ne le serait-il pas cette fois ? Par ailleurs, et malgré son appellation, l'EI n'a d'Etat que le nom. Si l'organisation dispose de combattants déterminés, ses moyens ne sont pas ceux d'un État (par exemple, pas de capacités aériennes, ou anti-aériennes). S'ajoute à cela qu'il est affaibli sur le terrain, et que les frappes menées depuis un an, si elles ne sont pas suffisantes, ont permis de le contenir. En accentuant ces frappes, les résultats pourraient être rapides.

Cela étant dit, il s'agit effectivement d'une guerre asymétrique, qu'on peut gagner facilement, mais dans laquelle il est difficile d'imposer un équilibre durable. Il faut donc, dès à présent, penser l'après-Daesh, à la fois en Irak et en Syrie, mais aussi de manière plus globale, en s'assurant que le modèle de l'EI ne soit pas reproduit ailleurs. C'est la partie la plus difficile du combat, elle requiert vigilance et coopération internationale. Elle requiert aussi et surtout un projet politique, car s'il est possible de vaincre militairement sur le terrain, la lutte contre le terrorisme est un combat politique.

Jean-Bernard Pinatel : Ce que les Américains appellent "la guerre asymétrique" est plutôt une forme de "guerre civile mondiale". Dès les premiers attentats terroristes des palestiniens de 1973,  j’ai formulé ce concept car j’étais persuadé que la dissuasion nucléaire interdirait la guerre Est-Ouest qui resterait "froide" J’écrivais : "À y regarder d’un peu près, le concept d’une guerre civile mondiale cerne assez étroitement la réalité. Il transpose, à l’échelle de la planète désormais ressentie comme un monde fini, l’idée du combat fratricide que se livrent les citoyens d’un même État. Et il est bien exact que le système international actuel est le premier à avoir une vocation mondiale, sans échappatoires possibles à ses blocages et à ses conflits. Il implique une guerre sans fronts, qui déborde les frontières et dépasse les militaires, pour défendre des enjeux vitaux dans un processus qui peut aller jusqu’à la mort".

Détruire le terrorisme ne peut donc pas être un but de guerre réalisable. En revanche, on peut atteindre un niveau de sécurité acceptable pour les Français sans bouleverser leur mode de vie. Mais pour cela il faut comprendre que la sécurité est le résultat systémique de la cohérence et de la combinaison des moyens et des effets des quatre politiques régaliennes : étrangère, défense, intérieur et justice.

Force est de constater que depuis 30 ans et particulièrement depuis 2012 c’est le contraire qui a été fait. 

En politique étrangère, alors que nous aurions dû conserver la position de médiateur et la neutralité qui sont une tradition de la diplomatie française au Moyen-Orient, nous avons, par suivisme, participé modestement aux frappes aériennes américaines en Irak puis plus récemment en Syrie  tout en distribuant des armes à des rebelles "dits modérés". Nous nous sommes désignés ainsi aux yeux de Daesh comme une cible beaucoup plus atteignable que les Etats-Unis et cela d’autant plus que nous avons laissé s’implanter en France le radicalisme des salafistes et des frères musulmans dont les imams distillent la haine dans près d’une centaine de mosquées.

En matière de politique de Défense, depuis plus de 25 ans nous diminuons à la fois notre effort de défense et les effectifs de nos forces armées et de la gendarmerie.

En matière de police "Ce sont des milliers et des milliers d’heures par fonctionnaire qui se sont accumulées, avec des cadences souvent infernales, des récupérations souvent impossibles. Tout ça jusqu’à épuisement du fonctionnaire", indique France Info. Pour arriver à ce chiffre ahurissant, les policiers d’élite dénoncent des cadences infernales, des nuits sans dormir, des semaines sans repos." . 

De même, aux yeux de ceux qui luttent au quotidien contre le crime, notre politique pénale apparait totalement inadaptée alors même que le lien entre la petite criminalité et le terrorisme est avéré. Ainsi, un des terroristes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris avait été condamné 8 fois pour des petits délits et n’était jamais allé en prison. 

C’est donc à la condition d’une révision profonde des objectifs de notre politique régalienne et d’un effort financier important pour ses 4 composantes qu’il faut s’attacher. Bombarder Raqqa ou déployer plus de militaires dans nos villes n’a aucune incidence sur la sécurité objective de nos concitoyens.

Depuis le 11 septembre l'islam radical d'inspiration salafiste, quelle que soit son étiquette, a largement étendu son théâtre d'opération, de la Guinée jusqu'à la Malaisie. Quitte à entrer en lutte, sur qui les puissances occidentales peuvent-elles compter ? Quels alliés, quelle légitimité juridique, quels moyens ?

Barthélémy Courmont : Le problème n'est pas tant de parvenir à composer une coalition internationale importante qu'à éviter que la nature du combat de Daesh ne change. Il y a un risque de voir cette organisation abandonner son rêve de califat, et se tourner vers du terrorisme transnational, à la manière de son rival Al Qaïda. On peut d'ailleurs se demander dans quelle mesure ce n'est pas déjà le cas, et si les attentats de Paris ne marquent pas un tournant dans la stratégie de Daesh. La possibilité de voir l'adversaire se défiler, se disperser et plus tard reprendre forme dans d'autres régions est réel, et c'est bien la raison pour laquelle on n'est pas en mesure de parler d'un État, mais d'une organisation. Un point positif cependant, l'exemple de Daesh peut être utile pour alerter des tentatives similaires, et prendre des mesures fortes avant arriver à cette impasse.

Jean-Bernard Pinatel : J’ai publié un livre en 2011 dont le titre à lui seul est la réponse à votre question : "Russie, alliance vitale". A la différence des Etats-Unis, la Russie et l’Europe doivent faire face au même radicalisme salafiste et à la contagion qu’il s’efforce d’importer chez nos 40 millions de musulmans (15 en Europe et 25 en Russie). La Russie a été confrontée avant nous à ces attentats de masse. Poutine ne s’est pas trompé et a dénoncé la stratégie du ni EI ni Assad. Il sait aussi que sans troupes au sol on ne pourra pas vaincre Daesh, ce qui implique de considérer Assad et ses troupes, au moins provisoirement, comme des alliés. Sur le terrain combattent aussi les Peschmergas Kurdes, les milices shiites irakiennes, les forces spéciales iraniennes et le Hezbollah. Ce sont sur ces forces qu’il faut appuyer. Mais il faut aussi tordre le bras à tous ceux qui continuent à les aider: Erdogan en particulier et probablement encore plusieurs princes d’Etats du Golfe.  

Quand bien même nous réussirions à vaincre l'Etat islamique, avons-nous une solution politique à disposition pour occuper l'espace laissé libre, avant qu'une autre force islamiste ne prenne la place ?

François-Bernard Huyghe : Vous posez là une bonne question, à supposer qu’on les vainque un jour, ce qui passera par de grands massacres. Je ne vois pas de chute sans de "grandes dépenses de sang", simplement parce que nous sommes face à 60 000 hommes prêts à mourir. Si la réponse à votre question existait, les Occidentaux navigueraient moins à vue. Cela passera probablement par le renforcement d’un pouvoir chiite en Irak, l’exclusion en douceur de Bachar el-Assad. Mais je ne suis gère optimiste : après Al-Qaida et l’Etat islamique, qui sait quelle autre entité émerger ?

Barthélémy Courmont : Cette question est difficile, et explique à elle seule l'absence d'initiative forte depuis que Daesh s'est créé. L'organisation terroriste a su en profiter pour étendre son influence, et se maintenir. François Hollande a choisi d'adopter une posture proche de celle de la Russie, à savoir de ne pas faire de Bachar Al Assad une cible, en tout cas pour le moment. Il lui faudra convaincre nos alliés, à commencer par les États-Unis, du bien-fondé de cette nouvelle approche, mais aussi prévoir malgré tout l'après-Daesh. Il faudra également, avec le coût que cela suppose, envisager une présence militaire durable, afin d'éviter que les sympathisants de Daesh ne tentent de reprendre leur bastion. À ce titre, la comparaison avec l'Afghanistan est évidente.

La réponse à des attentats sur le sol français par des frappes à l'étranger, dans une zone agitée par des conflits entre plusieurs factions qui nous dépassent de loin, est-elle adaptée ? Le problème n'est-il pas plutôt à régler sur notre sol, et comment ? 

François-Bernard Huyghe : On ne peut pas séparer l’intérieur de l’extérieur. On peut certes voter des lois d’exception, mais celles-ci ne seront pas très efficaces quand on sait que même avec huit condamnations et une fiche S au compteur, une personne peut se promener sur notre territoire et finalement tuer des gens dans Paris. Nos problèmes sont surtout d’ordre technique : il faut se donner les moyens de réprimer, d’exécuter les peines, d’avoir de bons analystes sur internet. Cela peut être fait à moyen terme. Mais surtout, n’allez pas croire que c’est en réduisant le chômage, en atteignant trois points de croissance et en augmentant les aides sociales que l’on parviendra à tarir le djihadisme. Les esprits doivent être récupérés par l’école, la déradicalisation…

Barthélémy Courmont : La réponse doit être double. Et François Hollande l'a bien rappelé au Congrès. D'abord, il est nécessaire de frapper Daesh, dont il convient de rappeler qu'il a revendiqué les attentats, et de mener des opérations militaires. Mais en parallèle, c'est bien sur le territoire national que des actions doivent été menées. Si les liens avec Daesh sont avérés, et que les terroristes ont bien effectué des séjours en Syrie, qu'en sera-t-il demain ? La territorialité du terrorisme est un phénomène finalement assez "pratique", puisqu'il rend possible l'utilisation de la force armée face à un adversaire géographiquement identifié. Mais qu'elle réponse devrons-nous porter si d'autres attentats sont commis, une fois Daesh vaincu ? La réponse s'inscrit ans un effort de durée, avec une identification des réseaux existants et le renforcement du cadre juridique, bien sûr, mais aussi et surtout par des politiques publiques s'efforçant de réduire l'exclusion, ou le sentiment d'exclusion, qui peut conduire certains individus à passer, comme l'indiquait François Hollande à Versailles, de la délinquance au banditisme, puis au terrorisme. Si le terrorisme est un mode d'action, il est aussi le résultat d'un mal-être, un cheminement personnel que l'endoctrinement politique ou religieux ne vient qu'exacerber. On ne nait pas terroriste, on le devient. Et c'est sur ce cheminement que des efforts doivent être menés, afin d'identifier en amont de leur passage à l'acte ceux qui s'éloignent des valeurs de la République.

Les éléments de la société française qui s'étaient élevés contre la minute de silence après Charlie en janvier, pourraient-ils saisir l'occasion des frappes en Syrie pour une fois de plus marquer leur différence ? 

François-Bernard Huyghe : Si j’étais professeur dans une école comptant beaucoup d’élèves musulmans, j’aurais moins de mal à leur expliquer le caractère atroce des attentats de novembre, plutôt que le fait que l’on a le droit de caricaturer Mahomet. L’argument de la "bushisation" de la France pourrait compromettre l’élan de solidarité au sein de la société française. On ne peut pas ne pas réprimer le terrorisme, mais le faire, c’est d’une manière ou d’une autre lui donner raison. Si on prend des mesures de fermeture, d’assignation à résidence, on fournit des arguments à ceux qui veulent faire croire que la France persécute les musulmans : provocation, répression, solidarité. Nous devons apprendre des erreurs américaines : reprendre les mots de Bush n’est pas la bonne stratégie. Une politique militaire et répressive se mène de façon cohérente. On n’arrête pas les terroristes en chantant et en disant "pas d’amalgame".

Barthélémy Courmont : Il y a une grande différence entre les attentats de janvier et ceux du 13 novembre : le choix des cibles. En janvier, les terroristes ont tué ceux qu'ils identifiaient comme leurs ennemis, des caricaturistes et humoristes, des policiers, des juifs. Des crimes haineux, inqualifiables, mais dans lesquels certains de nos compatriotes ne se retrouvèrent pas, ce qui explique les résistances à l'effort d'unité nationale, pourtant très fort. Cette fois, les terroristes ont frappé de manière aveugle, pour tuer le plus grand nombre de personnes, et de manière non discriminante. Il n'y a plus de distinction entre ceux qui peuvent être pris pour cible, et les autres. Dès lors, on voit difficilement au nom de quoi, sinon à cautionner le terrorisme, on peut marquer sa différence avec l'indignation générale. Il y a bien sûr un effort pédagogique, qui doit s'inscrire dans la durée, mais ces attentats constituent un socle sur lequel s'appuyer: les terroristes ne représentent aucune civilisation, ils ne cherchent qu'à la détruire.

 

Propos recueillis par Vincent Nahan

 

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