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Centre(s) : de quel écho un parti de notables peut-il encore se prévaloir dans la société actuelle ?
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Centre(s) : de quel écho un parti de notables peut-il encore se prévaloir dans la société actuelle ?

La réunion des centres, MoDem et UDI, semble de plus en plus évidente dans une société française qui se polarise. Pourtant, le véritable défi des formations centristes reste leur capacité à mobiliser une base électorale pérenne et massive.

Atlantico : Alors que François Bayrou et Jean-Louis Borloo dessinent les conditions d'un rapprochement, de quel écho le centre bénéficie-t-il vraiment auprès de l'électorat français ?

Jérôme Fourquet : Aujourd’hui, le centre, sous ses différentes chapelles, représente environ entre 10 et 15% du corps électoral, ce qui n’est pas du tout négligeable. Il peut donc être utile de l’occuper de manière rassemblée, notamment dans la perspective des prochaines échéances européennes qui sont habituellement un rendez-vous important pour la famille centriste, puisque la question européenne est un des piliers identitaire de cette formation.

Alexis Massart : L'image du centre est aujourd'hui assez trouble dans l'opinion. L'utilisation récurrente du terme dans des circonstances différentes n'a pas permis qu'une image claire s'installe dans l'esprit de l'électorat. La tradition française de la Vème république penche davantage vers l'existence de 2 centres ayant chacun la vocation de servir d'appoint aux formations dominantes, il s'agit du centre gauche et du centre droit. Les tentatives de centre autonome, comme celles de Jean Lecanuet en 1965 et de Francois Bayrou en 2007, si elles ont pu connaitre un certain succès lors des élections présidentielles ont été assez rapidement rattrapées par la bipolarisation du système lors des autres élections. Si le centre connait un certain écho dans l'électorat c'est davantage du centre droit dont il s'agit essentiellement par un abus de langage d'une droite modérée qui a toujours eu du mal a se dire de droite.

Le centre français, proche de la démocratie chrétienne, s'est construit sur des valeurs "humanistes" et une certaine culture du consensus. Ce logiciel politique parle-t-il encore à une société française de plus divisée, et pour beaucoup d'observateurs, de plus en plus polarisée ?

Alexis Massart : C'est une vraie question. Il est exact de constater une certaine forme de polarisation à la fois du système politique et de la société française. Les récentes déclarations de Francois Fillon par exemple, alors qu'il avait plutôt un réputation d'opposant farouche au Front national, ont encore renforcé ce sentiment. La droite qui s'auto-proclame décomplexée, le Front de gauche qui dispose d'une couverture médiatique importante confirment cette polarisation forte. Pour autant, le "logiciel centriste" n'est pas forcement inopérant. Tout d'abord, une frange de la population persiste dans un rejet systématique de la droite et de la gauche sans pour autant adopter une posture aux extrêmes de l'échiquier politique. On peut les qualifier d’extrême centristes. Par ailleurs, l'actuelle polarisation de la société française n'est peut-être qu'un moment de l'histoire. Rien ne dit qu'un retour de balancier ne remette les centristes davantage en phase avec la société civile.

Jérôme Fourquet : Effectivement on peut voir dans le durcissement des rapports sociaux, un mouvement de droitisation qui ne serait pas favorable au centre. Mais on a toujours une partie de la population en attente, qui se sent en phase avec le projet centriste. Historiquement et génétiquement, le centre est porteur d’un certains nombres de valeurs, comme la bonne gestion des finances publiques ou la maitrise de la fiscalité qu’il serait utile de faire fructifier actuellement.

Certes, la société française est aujourd’hui divisée mais la possibilité d’un gouvernement de coalition lui fait écho. Elle se rassemble autour de l’idée qu’il faut dépasser la frontière gauche – droite sur un certain nombre de questions pour créer une majorité de circonstance pour trouver des solutions qui permettent au pays de sortir de l’ornière. Dans la période de crise que nous connaissons, cela peut aussi constituer la marque de fabrique centriste capable de séduire une partie de l’électorat.

La décentralisation ou le fédéralisme européen n’ont pas forcément le vent en poupe auprès de l’opinion. Mais peu de familles politiques portent ces idées. Le centre a donc peut-être une carte à jouer sur ces idées en jouant sur l’autonomie des territoires et la clarification des compétences ou sur la redéfinition des compétences au niveau Européen. Tous ces sujets, comme celui de l’équilibre des comptes publics, peuvent trouver un écho.

Plus nouveau, le rapport à la mondialisation est un autre élément mis en avant dans plusieurs discours de Borloo, et de façon différente par Bayrou. Là encore, se déclarer en faveur de la mondialisation peut apparaitre minoritaire, mais une partie de l’électorat se retrouve dans ces discours, notamment les classes moyennes supérieures, une partie de la jeunesse en particulier celle qui est tentée d’aller vivre quelques années à l’étranger et qui s’inquiète de la situation en France,

En se référant aux valeurs de la démocratie chrétienne, le centre aurait pu être à la tête du mouvement d'opposition au mariage homosexuel. Pourtant ces leaders se sont montrés très discrets. Sont-ils coupés de la réalité sociologique des Français ?

Jérôme Fourquet : Une partie du centre a été historiquement structurée autour de la Démocratie chrétienne. Mais lors de la création de l’UDF, à ce courant démocrate-chrétien, sont venus s’ajouter d’autres courants : indépendants, républicains, dont l’attachement aux valeurs catholiques n’était pas du tout la marque de fabrique puisqu’ils étaient plutôt sur un courant libéral. Aujourd’hui, si on prend par exemple le cas de la dernière présidentielle avec François Bayrou, on s’aperçoit géographiquement que l’emprise du catholicisme est toujours présente, sans pour autant que l’électorat se définisse lui-même comme catholique pratiquant. Ils ont hérité de leurs parents ou grands-parents une certaine matrice qui met en avant une certaine modération, un attachement au choix de l’école libre par exemple ou bien un rapport un peu distant à l’Etat et une part importante laissée aux acteurs locaux : intermédiaires, syndicats ou associations.

Tout cela explique pourquoi, tant pour ce qui est du centre-droit de Borloo, que du centre-gauche de Bayrou, très peu de personnalités politiques et de militants se sont impliqués dans le mouvement de la Manif’ pour tous.

Alexis Massart : La question du mariage homosexuel a effectivement créé une fracture dans la population française. Pour autant le centre, s'il trouve ses racines dans la démocratie chrétienne, est aussi la résultante d'un rapprochement progressif de plusieurs idéologies politiques qui ne font pas toutes de la Famille un marqueur central. L'absence de mobilisation des leaders centristes est à lire au travers d'un fort engagement humaniste qui rejetait une certaine forme de stigmatisation de l'homosexualité parfois présente dans les manifs pour tous. C'est pour cette raison qu'une liberté de vote a été laissée aux élus UDI sur une question vécue comme relevant de la conscience de chacun. C'est davantage dans le parti démocrate-chrétien de Christine Boutin que la mobilisation a été forte.

Le centre a d'ailleurs longtemps été décrit comme un parti d'élus, voire de notables. Dispose-t-il aujourd'hui d'une assise militante et populaire suffisante pour exister dans le paysage politique actuel ?

Jérôme Fourquet : C’est toute la difficulté. En termes de cadres, il y en pléthore entre le MoDem et l’UDI, cette dernière regroupant elle-même le Nouveau Centre et d’autres composantes qui sont toutes jalouses de leur identité et de leur indépendance. Un certain nombre d’élus continue donc d’exister au centre. En revanche, l’assise en termes de militants est assez faible, d’où la volonté peut-être d’unir ses forces et de se rassembler dans la perspective des européennes.

Alexis Massart : Pour être clair, la totalité des partis français institutionnels sont davantage des partis de notables. Le parti socialiste est depuis longtemps considéré comme un parti d'élus, même s'il dispose d'un nombre non négligeable de militants. Ce qui est important pour un parti, et le Centre pêche un peu sur cette question, est de disposer d'un certain nombre de responsables ayant une forte présence médiatique. A défaut de comprendre parfaitement l'idéologie qu'ils incarnent les électeurs saisissent, aux travers de leurs principales déclarations, les axes majeurs de positionnement. Par ailleurs, les moyens actuels de communication politique ne nécessitent pas d'une masse militante importante. Un bon Webmaster remplace aisément plusieurs centaines de militants.

Existe-t-il des  différences sociologiques importantes entre les militants de l'UDI et ceux du MoDem ? 

Alexis Massart : Les différences sociologiques ne sont pas énormes. Tout d'abord, les militants du MoDem sont en partie issus de l'ex-UDF aujourd'hui UDI. La différenciation majeure est davantage une plus grande diversité au sein du MoDem. Ce dernier ayant accueilli a une époque des transfuges d'autres partis, comme certains écologistes par exemple, l'impact a été de diversifier les parcours propres à chaque militant. Les études post-électorales ont par ailleurs montré que l'électorat Modem, et il est fort probable que ce soit le cas aussi de ceux qui ont franchi le cap du militantisme, était un peu plus jeune, plus aisé et plus diplômé que la moyenne. Ceci étant, il ne s'agit pas là d'un élément véritablement clivant. Le peu de militants de ces deux formations devrait rapidement se rencontrer et se mélanger.

Jérôme Fourquet : Il est difficile de répondre concernant les militants. En revanche sur les sympathisants, une récente enquête de l’Ifop montre qu’il existe une répartition des rôles avec d’un côté un électorat MoDem plus jeune et marqué à gauche, et de l’autre un électorat UDI nettement plus âgé et plutôt positionné du côté du centre-droit. Tout cela avec des convergences sur un certain nombre de sujets et des divergences sur d’autres. Sur les questions économiques, on s’aperçoit clairement que l’électorat UDI est proche des positions de l’UMP sur le libéralisme économique ou la liberté d’entreprendre, alors que l’électorat MoDem est par exemple plus à gauche que l’UDI sur les questions de sécurité.

En revanche, ces deux courants se retrouvent sur les questions européenne et de la mondialisation. Ce rapprochement ne se justifie donc pas uniquement par calcul politique mais également parce que dans ces deux familles politiques, ces deux points sont au centre des convergences.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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