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Photo d'illustration / Le drapeau russe avec un soldat russe derrière.
Photo d'illustration / Le drapeau russe avec un soldat russe derrière.
©Reuters

C'est le tarif !

Ce que les sanctions économiques infligées à la Russie vont vraiment coûter aux entreprises françaises

L'Union européenne a mis certaines de ses menaces à exécution – en gelant des avoirs russes notamment – et annonce vouloir maintenir la pression. Mais la Russie a, elle aussi, un pouvoir de nuisance économique potentiel, qui pourrait toucher certains acteurs français.

Eric Dor

Eric Dor

Eric Dor est docteur en sciences économiques. Il est directeur des études économiques à l'IESEG School of Management qui a des campus à Paris et Lille. Ses travaux portent sur la macroéconomie monétaire et financière, ainsi que sur l'analyse conjoncturelle et l'économie internationale

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Atlantico : Après avoir gelé les avoirs financiers d'une trentaine de responsables russes et les avoir interdits de séjour sur leur sol, l'UE et les Etats-Unis envisagent des sanctions sur le plan énergétique.  Les pays européens, et plus particulièrement la France, ont-ils beaucoup à perdre à cause de ces sanctions, et à quelle hauteur ?

Eric Dor : Toute sanction à l'égard de la Russie peut provoquer en retour des mesures de rétorsion de celle-ci. Les pays européens sont d'abord exposés à la Russie par leurs exportations vers ce pays. Pour tous les pays de l'UE à part les pays baltes, la Finlande et la Pologne, les exportations vers la Russie représentent moins de 5% du total de leurs exportations totales. Mais pour certains secteurs ou entreprises les ventes à la Russie peuvent être une composante essentielle de leur marché. C'est la dépendance énregétique de l'Europe à l'égard de la Russie qui est la plus préoccupante.

En matière énergétique l'attitude européenne actuelle consiste à intimider la Russie en affichant une volonté d'accélérer les investissements qui pourraient permettre de s'approvisionner ailleurs en gaz, ou même de remplacer celui-ci par un autre type d'énergie. Il n'y a pas de coûts associés à cette attitude. C'est en cas d'accélération de la crise et de restriction volontaire des importations gazières par les pays européens que ceux-ci devraient se partager les coûts qui en résulteraient. Un autre scénario possible serait un embargo de la Russie sur ses exportations de gaz pour répondre à des mesures que les européens auraient prises et qui affecteraient d'autres secteurs de l'économie russe.

La France peut-elle raisonnablement se passer du gaz russe, comme l'y encourage Barack Obama ? Ce changement de fournisseur représenterait-il un coût supplémentaire ?

En France le gaz représente 30% de la consommation d'énergie résidentielle, et une fraction à peu près identique de la consommation énergétique industrielle. Ce gaz est quasi totalement importé évidemment. Les fournisseurs principaux de la France en gaz sont la Norvège pour 44%, la Russie pour 17%, les Pays-Bas pour 17%, et l'Algérie pour 10%. Le reste provient d'autres pays du sud, comme le Qatar, la Libye, l'Egypte ou Trinidad et Tobago. Les gaz norvégiens, russe et néerlandais arrivent par gazoduc. Les gaz venant du sud arrivent plutôt par méthaniers sous forme liquéfiée. Les méthaniers privilégient la demande asiatique qui est très forte, et a exercé une pression à la hausse sur les prix du gaz au cours des dernières années, y compris donc ceux payés par la France. Se passer du gaz russe, de concert avec d'autres pays européens, et reporter la demande sur les autres fournisseurs entraînera certainement une nouvelle hausse de prix. A court terme le pays le mieux susceptible de répondre à une demande supplémentaire de la France serait la Norvège. Pour diversifier l'approvisionnement, la France va devoir accélérer les investissements pour construire de nouvelles installations portuaires appropriées aux méthaniers, et réaliser les projets de pipe-lines vers le sud. Tout cela aura un coût. On peut réduire la consommation de gaz en recourant davantage au charbon importé des Etats-Unis, processus qui a déjà commencé en Europe pour la production d'électricité, au prix d'une pollution accrue. Quant au gaz de schiste américain dont l'exportation va être autorisée, il faudra plusieurs années avant qu'il arrive, car il faut d'abord construire des installations de liquéfaction.

Quelles sont les principales exportations françaises vers la Russie ? Les entreprises concernées pourraient-elles être lourdement affectées par un boycott russe ?

Les principales exportations françaises vers la Russie sont des équipements électriques, des véhicules routiers et des équipements de transport aéronautique, des produits pharmaceutiques, de la cosmétique, des produits de la sidérurgie, de la papeterie, des articles à base de textile et métal, des vêtements et chaussures, des produits laitiers et quelques autres produits alimentaires.

Les exportations totales de biens de la France vers la Russie se sont élevées à 7,721 milliards d’€ en 2013. Elles représentaient 1,77% des exportations totales de biens de la France. L'impact sur chaque entreprise concernée dépend de la part de leurs ventes à la Russie dans le total de leur chiffre d'affaires. Pour certaines, on sait que c'est beaucoup.

Qu'en est-il des entreprises françaises implantées en Russie ? Les autorités russes peuvent-elles leur nuire, et par quels moyens ?

Les autorités russes pourraient prendre des mesures de rétorsion sous forme de gel des avoirs des sociétés françaises sur leur territoire, ou d'interdiction de rapatrier les bénéfices qui y sont réalisés. Le stock d’investissements directs de la France en Russie s’élève à 8,7 milliards d’€. Ce sont essentiellement des investissements d'entreprises françaises en Russie. Quelques exemples d'entreprises françaises qui ont installé des usines ou autres bureaux en Russie, ou ont des participations importantes dans des entreprises russes illustrent ce propos, comme Alstom, GDF-Suez, Renault, Peugeot, Citroen, L'Oréal, Auchan, Leroy Merlin, Decathlon, Accor, Vinci Construction, Air Liquide, Alcatel-Lucent, Areva, Essilor, Pernod Ricard, Schneider Electric, Air Liquide, Alcan, Altadis, Bureau Veritas, Brossard, Cap Gemini Consulting, Danone, Louis Vuitton, Chanel, …

A quelle hauteur les banques françaises peuvent-elles pâtir de ces sanctions ? Sont-elles tout particulièrement exposées, et pourquoi ?

L’exposition des banques françaises au risque russe est élevée. Les créances des banques françaises sur des débiteurs russes s’élèvent à 36,505 milliards d’€, dont 3,92 milliards d’€ sur des banques russes et 2,373 milliards d’€ sur le secteur public. Il faut ajouter à cela des "expositions potentielles complémentaires" de 9 milliards d'€ sous la forme de produits dérivés pour 0,897 milliard d'€, de garanties octroyées pour 4,432 milliards d'€ et d'engagements de crédit pour 3,672 milliards d'€.

Comme banque française très exposée à la Russie,  la Société Générale est un bon exemple. Celle-ci détient en effet 92,4% de la banque russe Rosbank. Celle-ci, avec ses filiales dont DeltaCredit Bank et Rusfinance Bank, est le troisième réseau bancaire de Russie par le nombre d’agences et le premier réseau privé de Russie par les encours de crédit aux particuliers. Cette partie russe de la Société Générale a contribué à hauteur de 165 millions d’euros au résultat net part du Groupe en 2013, ce qui représente 4% du total du résultat net part de groupe.Le groupe Société Générale a 25 186 collaborateurs en Russie, pour 58 375 collaborateurs en France.Le groupe Société Générale se classe premier sur les crédits syndiqués en Russie .

Propos recueillis par Gilles Boutin

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