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Ce que les Allemands ne comprennent pas de la logique profonde de la géopolitique de Trump
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Ce que les Allemands ne comprennent pas de la logique profonde de la géopolitique de Trump

La réponse de l'Allemagne aux provocations de Trump est très révélatrice de sa position actuelle : celle d'un colosse au pied d'argile.

Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Atlantico : Dans une interview publiée il y a quelques semaines, le nouveau Président des Etats-Unis formulait une critique sur l'Union européenne, qui constituerait une union qui ne servirait que l'économie allemande. Récemment, Wolfgang Schäuble y répondait en rejetant la faute sur la Banque centrale européenne, sans remettre en question le fait que le pays était le principal bénéficiaire de la zone euro. Mais cette réponse ne marque-t-elle pas les failles de l'Allemagne dans la manière dont elle se représente l'Europe ? Vous semble-t-elle suffisante, dans un contexte marqué par le repli de son allié américain ?

Roland Hureaux : Wolfgang Schäuble, comme tous les dirigeants allemands, sait très bien que le fonctionnement actuel de l'Europe favorise l'Allemagne. Mais c'est surtout vrai de l'euro qui ne concerne pas tous les pays de l'Union européenne. Un pays comme la Pologne qui n'est pas dans la zone euro ne pâtit pas de l'Union européenne, elle en profite même beaucoup. 

L'euro est favorable à l'Allemagne pour une raison simple : ses coûts de production sont inférieurs à ceux des autres pays (sauf les Pays-Bas et la Finlande). Au départ ce n'était pas le cas. Mais dès l'entrée dans l'euro, en 2000,, le chancelier Schröder a opéré ce qu'on appelle aujourd'hui une dévaluation interne (ou une opération de déflation des coûts), très dure socialement, mais qui a donné à l'Allemagne un avantage comparatif substantiel sur les autres. De ce fait les exportations allemandes au sein de la zone euro se sont développées au détriment de celles des autres pays, dont la France qui est aujourd'hui très déficitaire vis à vis de l'Allemagne, même en matière agricole où elle avait toujours été excédentaire. Pour l'Italie et la Grèce c'est encore pire. 

Quand on fait partie de la même équipe, et la zone euro est une sorte d'équipe, il faut savoir attendre les autres, ce que l'Allemagne n'a pas fait. Les partisans de l' euro disent : mais la France et les autres n'ont qu'à faire pareil : réduire drastiquement leurs coûts intérieurs. En fait, c'est il y a 15 ans qu'il aurait fallu le faire, maintenant, c'est un peu tard, on ne rattrape pas le temps perdu. D'autre part, cette capacité de baisser les coûts n'est pas seulement une affaire de volonté, c'est une affaire de culture et d'équilibre social. La société allemande, peut-être pare qu'elle est vieillissante, est plus allergique à l'inflation que d' autres. C'est comme ça et vous ne changerez ni les uns ni les autres. Les cigales resteront cigales et les fourmis resteront fourmis. D'où un déséquilibre croissant au sein de l'Europe au bénéfice de l'Allemagne et au détriment des autres.

L'Allemagne tire d'autres avantages, non pas de l'Union européenne, mais d'un certain climat qui règne dans les élites européennes lesquelles ont accepté de facto sa suprématie : ainsi Airbus qui était au départ une création française avec des ingénieurs français et des crédits budgétaires français, tombe peu à peu sous la coupe allemande. Mais est ce la faute aux Allemands ou aux Français qui se laissent faire ? 

Il y a aussi un débat pour savoir si l'euro est trop cher par rapport au dollar ou non. A cet égard, Schäuble a raison de dire que c'est la BCE qui gère cela, mais ce n'est qu'une partie du problème : pour les Français, le plus grave, c'est le déséquilibre au sein de la zone euro. Et de cela, Schäuble n'en parle pas, il botte en touche. On appelle cela, en allemand finassieren, finasser, c'est-à-dire faire la bête tout en défendant sournoisement ses intérêts. 

Il y a d'autres contentieux entre l'Amérique de Trump et l'Allemagne de Merkel. Sur le plan commercial, Trump remet en cause le libre-échange, en voulant taxer par exemple les voitures allemandes à l'entrée des Etats-Unis, ce qui est une abomination pour les Allemands qui sont devenus libre-échangistes à tout crins (alors même que le grand théoricien du protectionnisme au XIXe siècle était un allemand, Friedrich List, et que l'industrie allemande n'avaient pu à l'époque rattraper l'industrie anglaise que grâce au protectionnisme). La réponse allemande, par la voix de son ministre de l'Économie, Sigma Gabriel, est que « les États-Unis doivent construire de meilleures voitures », ce qui, pour le coup, ne manque pas d'arrogance.

Par derrière le critique de l'Allemagne, il y a la logique de Trump qui veut faire ce que leurs partenaires ont toujours demandé, sans succès, aux Etats-Unis de faire : rééquilibrer leur balance des paiements. Pour cela, il a dans le collimateur les pays "mercantilistes" dont la politique est d'accumuler les excédents, notamment par rapport aux Etats-Unis, principalement la Chine et l'Allemagne. Vous voyez que tout cela est cohérent. 

Enfin, Trump ne cesse de reprocher à Mme Merkel d'avoir ouvert largement les portes de l'Allemagne aux réfugiés ou migrants venus du Proche-Orient. On peut difficilement dire qu'il a tort même si les Etats-Unis d'Obama ont alors tout fait pour encourager cette migration. 

Mme Merkel a répondu sèchement que "Nous, les Européens avons notre destin en nos propres mains …Je vais continuer de m’engager pour que les 27 Etats membres travaillent ensemble vers l’avenir (...) face aux défis du XXIe siècle", ce qui reste assez général. Et comme en écho, Hollande a répondu à peu près la même chose.

Il y a désaccord également sur l'OTAN et sur la politique à mener par rapport la Russie. Merkel veut maintenir les sanctions. Hollande aussi. Trump envisage de les lever. Mais il n'est pas le seul : François Fillon aussi veut lever ces sanctions, ce qui n'est peut-être pas étranger à ses problème actuels.

Je pense comme vous que les réponses crispées des Allemands à Trump sont un peu courtes et témoignent d'une bonne conscience européenne assez typique de ce pays. Mais n'en doutons pas, les dirigeants allemands y voient clair : ils savent très bien à quoi s'en tenir sur l'Europe. Comme aurait dit un grand philosophe allemand qui s'appelait Karl Marx, ils sont dans la "bonne conscience" mais pas dans la "fausse conscience". 

Le changement de ligne américain, ainsi que le Brexit dont Trump a dit que c'était une "grande chose", autre motif de tension, sont des nouveautés fondamentales dans le paysage qui appellent sans nul doute un changement dans l'organisation de l'Europe. Mais ce n'est pas l'Allemagne qui va montrer le chemin : étant la principale bénéficiaire du statu quo, elle a bien évidemment intérêt à jouer le conservatisme. En revanche la France n' a pas le même intérêt. Mais l'esprit d'inféodation de Hollande est tel qu'il s'aligne mécaniquement sur l'Allemagne: à trois mois de la fin de son mandat, on n'en sera pas étonné. 

Quels enseignements peut-on tirer de l'histoire du continent sur les paramètres nécessaires à sa stabilité ? Que donnent les situations où une puissance européenne n'est pas équilibrée par une autre ?

On pourrait dire que la stabilité en Europe ne peut être fondée que sur un équilibre des puissances qui la composent. De toutes les façons, le respect que ces puissances se doivent à elles mêmes exige un tel équilibre. 

Mais, s'il est vrai que les déséquilibres ont engendré des conflits (par exemple au temps de Louis XIV ou de Napoléon), la vérité oblige à dire qu' il y a eu aussi des guerres quand les puissances étaient en équilibre.

Le fond de la question n'est pas là. Il est que le monde anglo-saxon, l'Angleterre d'abord, puis les Etats-Unis n' a jamais accepté qu'il y ait une puissance hégémonique sur le continent, que ce soit l'Espagne, la France puis l'Allemagne. 

C'es pourquoi, au XXe siècle, les Etats-Unis ont pris parti pour le partenaire qu'ils jugeaient le plus faible, au prix d'ailleurs de dramatiques erreurs d'appréciation : ainsi, entre 1939 et 1939, les Américains ont cru, au vu du résultat de la guerre 1914-1918, que la paissance qu'il fallait brider sur le continent, c'était la France et ils l'ont fait tant et si bien qu'ils ont pris le risque de faciliter les premières entreprises d 'Hitler. Ils se sont heureusement rattrapés ensuite, trop tard. 

Mais le principe demeure : ceux qui croient que Trump parle à tort et à travers n'ont pas vu que son algarade contre l'Allemagne s'inscrit aussi dans cette politique traditionnelle des Anglo-Saxons d'affaiblir toute puissance qui exercerait une hégémonie trop forte sur le continent. 

La position de Trump est d'autant plus remarquable qu'il est en partie d'origine allemande. 

D' une certaine manière, c'est là une main tendue à la France. Mais au lieu de la saisir, Hollande et Ayrault, obnubilés par l' idéologie européiste et post-nationale, et surtout par leur servilité vos à vis de l' Alleamgne, se sont alignés sur la position de Merkel. 

Le bilan européen de François Hollande est pourtant proche de la page blanche... Quels sont les conditions nécessaires au retour de la France dans les négociations européennes ? 

La France n'a quitté ces dernières années aucune négociation européenne : au contraire, elle est partie prenante de toutes les innombrables discussions au sein des différentes instances européennes (Conseil européen, conseil de ministres, conseils de la zone euro). Mais au lieu d'affirmer un point de vue propre, elle s'aligne de manière mécanique, surtout depuis 2012, sur les positons allemandes, y compris sur des sujets majeurs comme les relations avec la Russie ou le devenir de la zone euro. 

C'est l'effet de l' esprit de soumission que je dénonçais tout à l'heure et qui a des précédents fâcheux dans l'histoire notre pays. 

Sans aborder la question de savoir si le France a encore intérêt à rester dans l'euro, qui est un vaste sujet, je pense qu'elle aurait eu intérêt à plaider pour la levée des sanctions envers la Russie car c'est elle qui en souffre le plus, en particulier dans son agriculture. Mais sur bien d' autres sujets, comme la politique énergétique, la France devrait aussi prendre du champ. 

L'Allemagne a imposé un règlement bancaire européen qui est dramatique : il prévoit que si une banque est menacée de faillite, aucun Etat n'a le droit de l'aider sans qu'on ait d'abord saisi une partie des comptes de ses déposants. Au moment où les nuages d' une nouvelle crise financière s'épaississent, cette directive porte en germe une crise systémique d'une très grande gravité. C'est d'autant plus paradoxal qu'en dehors des banques italiennes qui sont toutes menacées, celle qui l'est plus, ce n 'est pas une banque française, mais la Deutsche Bank. Déjà en 1932, les Allemands avaient commis une erreur analogue par excès de rigueur. On connait la suite.

Les élites françaises, sont persuadées que l'Allemagne c'est l'ordre, la rigueur, la raison et que nous Français sommes des fantaisistes. Les Allemands aussi le croient. Mais ce n'est pas vrai. Il y a dans le comportement de ce pays un manque de mesure - hier dans le militarisme, aujourd'hui dans la rigueur financière ou dans l'accueil des réfugiés, une capacité de déraison qui peut être très dangereuse. Ce règlement bancaire, la France aurait du le refriser. En ne résistant pas quand il faut à l'Allemagne, la France ne rend pas service à l'Europe. L 'équilibre européen, c'est aussi cela: que personne ne se laisse intimider, que chacun apporte son génie propre à l'Europe. 

La France doit parler avec audace en Europe. Trump nous tend la perche. Saisissons-la.

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