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Emmanuel Macron à l'Elysée, lors d'une cérémonie officielle.
Emmanuel Macron à l'Elysée, lors d'une cérémonie officielle.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP / POOL

Scanner idéologique

Ce que la crise du passe sanitaire révèle de la nature profonde du macronisme

Emmanuel Macron fait preuve de fermeté vis-à-vis des opposants à la vaccination et au pass sanitaire, "quelques dizaines de milliers de citoyens en perte de sens" selon lui. Emmanuel Macron a-t-il eu trop tendance à être fort avec les faibles et faible avec les forts depuis le début de son mandat ?

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : Emmanuel Macron affiche depuis plusieurs jours sa fermeté à l’égard des opposants à la vaccination et au pass sanitaire, estimant, sans distinction, que ce sont "quelques dizaines de milliers de citoyens en perte de sens". Depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron a-t-il eu trop tendance à être fort avec les faibles et faible avec les forts ?

Christophe de Voogd : A lire les réseaux sociaux, ce thème prend en effet très fort. Il a commencé à se répandre lors de la crise des Gilets Jaunes, où de nombreux commentaires ont opposé la sévérité de la répression et l’indulgence dont semblaient bénéficier d’autres groupes, comme les Black Blocks. Les nombreuses tragédies liées au terrorisme et à la criminalité au cours des dix-huit derniers mois ont renforcé ce thème du « deux poids, deux mesures » entre une population générale soumise à de fortes restrictions de liberté tandis que djihadistes infiltrés, clandestins délinquants ou conjoints ultraviolents semblaient protégés par les complexités de l’Etat de droit. Pour ne rien dire des « incivilités » innombrables. En somme, les Français ont eu l’impression qu’un rodéo urbain passait mieux qu’une absence de masque. L’introduction du pass sanitaire instaurant une « discrimination » massive dans l’espace public (fondée ou non, là n’est pas la question) a avivé ce sentiment, dans un pays où ce mot de « discrimination » est brandi en permanence par le même pouvoir, mais aussi par tous les faiseurs d’opinion, comme l’abomination absolue.

Mais tous ces exemples montrent que « faibles » et « forts » ne recouvrent pas ce qu’on entend d’habitude par ces mots, à savoir les puissants » et « misérables » dont parle La Fontaine dans sa fable.

Le gouvernement aurait beau jeu de montrer que des « puissants » objectifs, c’est-à dire en haut de la pyramide sociale ont été traités avec sévérité : pensons au limogeage sec de Pierre de Villiers, Chef d’Etat major des armées, ou aux problèmes judiciaires d’un Nicolas Sarkozy ou d’un Bernard Tapie : difficile de parler de « faibles ». Davantage, plusieurs ministres ont été mis en examen ainsi que des proches du Président comme Thierry Solère ou encore un allié de poids comme François Bayrou. L’on sait que ces faits sont constamment allégués dans le discours macroniste comme la preuve de l’indépendance et de la justice et de l’équité du pouvoir. Inversement, ni les chasseurs, ni les motards, pourtant choyés par le président, ne constituent l’élite de la société française. Et que dire des migrants, surtout clandestins, qui bénéficient du meilleur traitement financier et juridique de toute l’Union européenne, comme l’a montré une étude récente ? Il faut donc aller plus loin.

Cette attitude et cette stratégie employées par Emmanuel Macron sont-elles caractéristiques d’un courant ou d’une famille politique ?

Attitude ou stratégie ? Là est en effet la question. On peut en effet y voir l’aveu de faiblesse d’un Etat en perte abyssale d’autorité qui fait de nécessité loi et qui n’ose affronter des catégories ou des populations au fort pouvoir de nuisance (motards, jeunes de banlieues). On peut aussi y voir une véritable stratégie : on est complaisant avec ceux qui servent ou peuvent servir, notamment sur le plan électoral (chasseurs), et sévère avec ceux qui s’opposent ou peuvent s’opposer (pensons aux sérieux ennuis judiciaires de la France insoumise ou de leaders de la droite et du RN). Mais plus encore, on peut voir un choix stratégique majeur pour 2022 dans la condamnation des protestataires anti-vax et anti-pass ; toutes les études montrent en effet que l’électorat macroniste, actuel et potentiel, se trouve chez les partisans du vaccin et du pass et qu’inversement l’antimacronisme est un puissant facteur de mobilisation des manifestants de l’été.

A ce stade, j’hésite sur l’interprétation de l’attitude du pouvoir. Le Chef de l’Etat change en effet souvent de discours : sur l’islamisme, sur l’identité nationale, sur l’Etat, sur la dépense publique, sur l’écologie... Dans la crise sanitaire, il s’est montré martial et dominateur (comme lors du 1er confinement et des annonces du 12 juillet) mais aussi consensuel et rassembleur (ainsi lors de ses refus justifiés d’un reconfinement strict).

Toutefois le naturel semble reprendre le dessus et la multiplication des déclarations condescendantes de l’ensemble de la macronie à l’égard des protestataires commence à faire système. La tentation est grande dès lors de penser que la stratégie consiste bien à jouer « bloc contre bloc », pour parler comme Jérôme Sainte-Marie, et à rallier les pro-vax et pro-pass, qui sont en effet majoritaires et correspondent à « la France qui va bien ». D’où les éléments de langage devenus des leitmotivs : « comparez donc le nombre de vaccinés au nombre de manifestants ! », « la majorité silencieuse est avec nous !». La connotation électorale de l’expression ne vous échappera pas…

Quels risques cette stratégie fait-elle courir à Emmanuel Macron électoralement ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur la démocratie française ?

Tout dépend de la part de l’idéologie dans cette posture et dans le macronisme en général. Dès avant l’élection de 2017, j’avais souligné dans vos colonnes son inspiration saint-simonienne qui le distingue profondément du libéralisme. L’autorité de l’expertise - à commencer par celle du Chef – doit guider la société dont elle connaît le bien suprême ; elle passe donc avant le respect de la liberté individuelle, qui disait Saint-Simon lui-même, « ne saurait être le but de l’organisation sociale ». La crise sanitaire a exacerbé cette inspiration, en plaçant l’expertise scientifique au cœur de la décision publique. Cette idéologie anime au demeurant l’ensemble des élites publiques françaises, y compris le Conseil Constitutionnel, dont on connaît la proximité avec l’actuel président. La récente décision des « Sages » qui ont clairement privilégié l’impératif de santé publique par rapport aux libertés, le démontre une fois de plus.

A quoi s’ajoute un deuxième apport idéologique que l’on sent également bien présent dans le macronisme : celui de la globalisation heureuse, de l’écologie, du multiculturalisme et du souci des minorités de toute nature qui constitue l’ADN du « progressisme » actuel. Un progressisme qui domine toujours, quoi qu’on en dise, le paysage médiatico-politique français. N’oublions pas le rôle de ces médias dans l’élection de 2017.  D’où, soit par conviction, soit par calcul - et plus sûrement par un mixte des deux - la très longue réticence du Président à désigner « l’islamisme » lors des attentats terroristes, à durcir la politique migratoire ou à fermer les frontières lors de la crise sanitaire. D’où l’attitude favorable aux migrants, là encore manifestée par la jurisprudence du Conseil d’Etat et du Conseil Constitutionnel. D’où la bienveillance d’une partie de la justice à l’égard des « minorités visibles », illustrée par tant de faits divers.

On mesure, ici comme ailleurs, une donnée aussi essentielle que négligée : l’influence disproportionnée de l’extrême-gauche sous ses divers avatars (communautarisme, écologisme, wokisme) qui rencontrent soit l’adhésion soit la complaisance des élites occidentales, alors que la moindre pancarte d’extrême-droite fait hurler aux loups.

En tout cas la conjonction du saint-simonisme et du progressisme sociétal a une conséquence majeure : la coupure croissante entre une élite « sachante » et un peuple prié de suivre, aggravé par le sentiment que les minorités sont mieux traitées, y compris judiciairement, que la majorité. Cela va contre l’esprit de la démocratie dont elle heurte deux règles fondamentales : la souveraineté populaire et l’égalité devant la loi. Ce cocktail pourrait être très dangereux pour le président en 2022, surtout si un concurrent parvenait à lui opposer un discours, non pas populiste, mais rassembleur ; non pas idéologique mais pragmatique. Tout va dépendre de la classe moyenne, la « faiseuse de rois » dans une démocraties, longtemps acquise à l’actuel président, mais dont une partie se retrouve dans les manifestations actuelles.

Toutefois il ne faut pas sous-estimer le sens politique d’Emmanuel Macron, qui a su se « droitiser » sur de nombreux enjeux, notamment la sécurité ; et qui a montré sa capacité à rebondir (grand débat après la crise des gilets jaunes, émancipation l’égard du Conseil scientifique dans la crise sanitaire). Saint-simonien et progressiste certes, mais avant tout machiavélien, au vrai sens du terme, il sait saisir les opportunités et jouer de la faiblesse de ses opposants. 

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