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La cour de récréation d'un collège de Seine-Saint-Denis.
La cour de récréation d'un collège de Seine-Saint-Denis.
©Reuters

Retour vers le futur

Ce que Jules Ferry aurait pensé de notre école laïque

Vincent Peillon présente sa charte de la laïcité tandis que le CFCM déplore trop d'allusions à l'islam. Mais les débats actuels nous font oublier que la volonté initiale des pères de l'école laïque était avant tout de garantir la promotion sociale et l'amélioration des conditions des plus démunis.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Face aux multiples débats qui agitent l’espace public autour de la laïcité – et je pense particulièrement aux débats sur le port du voile à l’école ou dans les crèches privées, il paraît utile de revenir à la question initiale de la laïcité et de son sens.

Aujourd’hui, la question laïque est très largement abordée dans une logique frontale: les adversaires du voile, qui sont majoritaires en France, privilégient le recours à la loi pour limiter au maximum le port du voile dans la vie quotidienne. Au-delà du problème ponctuel, mais révélateur, du voile, c’est la laïcité elle-même qui est en phase de raidissement et de crispation. L’utilisation de ce thème par le Front National montre bien comment la notion de laïcité est devenue, avec le temps, l’un des points centraux du corpus collectif français.

Le sens de la laïcité dans la IIIème République

Les promoteurs de la laïcité durant les premières années de la IIIe république,  avec en première ligne Jules Ferry et Ferdinand Buisson, avaient une vision commune, qui est la définition proprement dite de la laïcité: la religion est une affaire privée, qui ne peut être traitée par l’État. Chronologiquement, la séparation de l’Église et de l’État n’est venue que trente ans après la mise en place d’une école laïque. La question du traitement du clergé séculier leur est apparue au fond comme beaucoup moins prioritaire que la formation laïque de la jeunesse.

Le texte le plus éclairant sur les enjeux de l’école laïque est sans doute la circulaire du 17 novembre 1883 relative à la loi du 28 mars 1882 : « L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l’école de l’Église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus: celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous.»

L’école publique est donc l’espace d’une morale laïque, fondée sur la liberté de conscience : d’un côté les croyances privées, de l’autre les connaissances publiques. D’un côté, l’espace intime de la conviction religieuse, de l’autre côté l’espace ouvert et public de la laïcité. Autrement dit, l’idée selon laquelle la laïcité exprimerait une forme d’athéisme, de matérialisme ou de refus de la transcendance est une interprétation extrêmement cavalière, qui ne reflète pas le tronc commun du programme laïque au début de la Troisième République. Celui-ci se limitait, au fond, à garantir la neutralité de l’État.

Les circonstances historiques de la laïcité

Premier élément historique essentiel : suite à la chute du Second Empire, les Républicains sont minoritaires face aux monarchistes. Pour ces derniers, la religion monothéiste est le pilier de la cohésion du régime, et l’espace naturel de son déploiement est l’école.

Cette première circonstance est capitale pour comprendre la place que la laïcité occupe dans l’écosystème idéologique français aujourd’hui. Face à un pays dominé par les monarchistes, dont le principal véhicule d’expression idéologique est l’école confessionnelle, les Républicains décident d’investir durablement dans la fabrique d’un régime qui pourra s’appuyer sur une autre école, où les futurs citoyens recevront les rudiments d’une morale républicaine.

L’école laïque, école d’une nouvelle élite

Deuxième circonstance-clé pour comprendre comment la laïcité s’est imposée comme une pierre angulaire de l’édifice républicain : le catholicisme était l’idéologie dominante dans les élites françaises de 1880.

Sur ce point, je voudrais citer le discours célèbre de Léon Gambetta du 4 mai 1877, dans lequel il prononce cette phrase légendaire: «le cléricalisme, voilà l’ennemi». Dans l’esprit des républicains, en réaction à la domination monarchiste et catholique sur les élites, une grande œuvre doit être entreprise pour consolider la république qui peine à émerger face à une majorité monarchiste : la création d’une élite républicaine, d’une classe dirigeante attachée à l’idéal républicain. De façon très révélatrice, Gambetta signale la proximité des fonctionnaires avec le catholicisme à l’époque. Pour les républicains, la prise en main de l’appareil d’État constituera un enjeu essentiel qui annonce déjà l’affaire des petites fiches et les luttes à venir autour de la formation des élites administratives.

L’école laïque au secours des classes moyennes

Troisième circonstance-clé qui explique l’émergence de l’école laïque: la question sociale et l’appel à ce que Gambetta appelait les «couches nouvelles».

Le paysage social offert par la France en pleine phase d’industrialisation dans les années 1880 est alors déplorable, et même sur les bancs conservateurs, les dégâts causés par une industrialisation sauvage sont une préoccupation. Les Républicains comprennent alors que les victimes de cette industrialisation sauvage vont devenir les plus fidèles alliés du régime nouveau,pour peu que ce régime les aide à améliorer leur condition.

Dans cet objectif, la création de l’école laïque, gratuite, obligatoire, s’impose comme la promesse d’une promotion sociale et d’une amélioration de la condition pour les plus démunis. La stratégie était de garantir la promotion sociale et matérielle des victimes de l’industrialisation, certes, mais pas l’égalité.

Quand les Républicains créent l’école laïque, ils ne posent pas la première pierre d’un système où les esprits seraient émancipés et égalisés face au savoir. Ils bâtissent un ordre social nouveau, avec une promesse implicite: le système favorisera la promotion sociale des couches populaires frappées par la crise de l’industrialisation. En contrepartie, les républicains tablent sur un ancrage des futures classes moyennes dans le nouveau régime. L’école laïque a une fonction sociale décisive: améliorer le sort des couches populaires et les transformer en fer de lance d’une vision nouvelle de la société où la religion est renvoyée à la sphère privée. Elle a été construite pour les milieux populaires, et certainement pas contre eux.

Quelle promesse de l’école laïque aujourd’hui?

Aujourd’hui, les sources statistiques ne manquent pas pour mesurer le désastre éducatif qui frappe la France. Par exemple, une étude publiée en décembre 2012 par le ministère de l’Éducation Nationale analyse les difficultés de lecture depuis 1997 parmi les élèves entrant en 6è. En 1997, 15% de ces élèves présentaient des difficultés de lecture. Cette proportion est montée à 19% en 2007. Elle atteint 31% en zone d’éducation prioritaire. Autrement dit, un tiers des enfants entrant en 6è en zone d’éducation prioritaire présentait, en 2007, des difficultés de lecture.

Pour les milieux populaires, cette réalité frappe durement. Alors que le nombre de bacheliers ne cesse d’augmenter en France, en 2011 le nombre de bacheliers généraux était inférieur au volume de 1995. Globalement, alors que 58% des bacheliers de 1995 décrochaient un baccalauréat général, cette proportion était descendue à 48% en 2012. Et sur les 115.000 nouveaux bacheliers gagnés en 15 ans, 6% décrochent un baccalauréat général.

Fatalement, la massification de l’école à laquelle nous assistons depuis près de 20 ans se traduit par une dégradation très profonde de l’accès des milieux populaires aux études générales. Dans une certaine mesure, et de façon provocatrice, la massification de l’école est l’une des manifestations les plus virulentes de la réaction nobiliaire à laquelle nous assistons en France de façon continue depuis le début des années 2000.

Dès la fin des années 50, l’appel d’air des Trente Glorieuses se restreint, et la France entre dans une phase de réaction nobiliaire. L’égalité des chances est en recul fort, et l’ascenseur social s’interrompt brutalement. Depuis le tournant des années 60, l’école laïque entre dans une phase de massification, qui permet de repousser les procédures formelles de sélection sociale à des phases plus tardives du cursus scolaire (cf. étude INSEE de 2003 menée par les sociologues Vanessa Albouy et Thomas Wanecq).

L’école laïque ne tient plus sa promesse originelle d’amélioration matérielle et morale à destination des couches populaires. Elle s’est transformée en outil de sélection, qui vise à légitimer la position de subordination des milieux populaires. D’une certaine façon, l’école laïque est devenue un instrument des classes dominantes pour figer un ordre social, sans espoir d’y échapper. Dès lors, comment comprendre la place de la laïcité? Et évidemment, en posant cette question, c’est la place de l’islam face à la laïcité qui est soulevée.

Islam et école laïque

Pour mémoire, la doctrine globale du Conseil d’État est rappelée dans cette phrase: "la liberté religieuse n’exclut pas que la manifestation des convictions religieuses fasse l’objet de limitations, dès lors que le respect de l’ordre public ou la neutralité du service public l’exigeraient". Cette phrase résume assez bien la façon dont le voile interroge la laïcité en France : une femme qui porte le voile, notamment à l’école, fait-elle de sa liberté religieuse une manifestation qui trouble l’ordre public ou la neutralité du service public?

L’idéal éducatif avait vocation à libérer les individus de ses besoins religieux, et brutalement, on s’aperçoit que ce besoin s’affirme malgré la laïcité. C’est ici qu’il me semble utile de comparer la réussite laïque des années 1880 avec l’échec laïque des années 2000.

La laïcité, expression d’un ordre dominant?

En effet, là où l’école laïque, lorsqu’elle fut fondée, portait en elle la promesse de construire un ordre juste et plus égalitaire, la laïcité d’aujourd’hui apparaît très largement comme l’expression d’un ordre dominant où l’appartenance à l’islam est stigmatisée. Là où la laïcité promettait d’offrir réussite et promotion aux classes populaires, elle signifie aujourd’hui préservation d’un ordre où la sélection sociale est forte et l’amélioration matérielle inexistante.

La communauté musulmane de France se confond en effet très largement aujourd’hui avec les classes laborieuses, comme on disait à l’époque, et lorsque les institutions en place répriment le port du foulard, elles endossent sans complexe le rôle des autorités religieuses au tournant des années 1880. Socialement, l’institution républicaine assume la fonction de garantie d’un ordre moral au détriment des milieux populaires qui sont à la recherche d’une affirmation et d’une espérance de progrès social.

Rappelons ici que la doctrine définie en 1989 par le Conseil d’État était d’ailleurs plutôt libérale vis-à-vis du port du voile. Elle rappelait que les signes d’appartenance religieuse avaient toujours été acceptés dans les écoles publiques, à condition qu’ils n’apparussent pas comme des manifestations de prosélytisme.  En l’état actuel de la situation, il existe donc une forte antithèse, et un puissant glissement de sens dans la notion de laïcité depuis cent ans: là où la laïcité fut un projet d’émancipation des classes laborieuses contre une domination catholique et par une amélioration matérielle permise par l’instruction, elle apparaît aujourd’hui comme l’expression d’une domination par une élite soucieuse de préserver une stabilité sociale qui lui profite.

Quelle nouvelle donne pour demain?

Il est désormais  urgent que la technostructure de l’Éducation Nationale s’empare de la question de la sélection sociale à l’école. Cette question est centrale et explique très largement, me semble-t-il, la relation frontale que la communauté musulmane a nouée avec l’école laïque.

Jusqu’ici, le problème de la sélection sociale a été essentiellement traité par le biais des moyens budgétaires. Pour beaucoup, une augmentation des moyens suffit à dissoudre la question de la sélection sociale par l’école. Plus d’enseignants mieux payés, et le problème passera. Cependant, malgré les très fortes augmentations budgétaires, les performances du système éducatif français ont baissé. Dans le même temps, la technostructure éducative continue à allouer les moyens éducatifs selon des principes globalement défavorables pour les classes populaires, notamment en envoyant l’enseignant le moins expérimenté dans les écoles ou les lycées les plus difficiles. Cela percute frontalement le bon sens et la promesse de l’école laïque, à savoir  la volonté de consacrer un effort accru à la promotion par l’instruction.

Pour une succession de petites victoires 

A ses débuts, l’école laïque fut confrontée aux mêmes problèmes que l’école laïque d’aujourd’hui: réticences des élèves ou des parents d’élèves vis-à-vis de la neutralité religieuse, et aspiration à un engagement philosophique de l’école. Voici ce que disait Ferry aux instituteurs dans sa circulaire du 17 novembre 1883, pour affronter ces situations: "Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille: parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge."

Au-delà de cet appel à une forme de retenue sur le sujet religieux, Ferry proposait une méthode intéressante. En voici l’énoncé: "Dans une telle œuvre, vous le savez, Monsieur, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer ; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas? –, mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées."

Revenir à la stratégie des fondateurs

Cette citation  illustre clairement la divergence profonde entre la crispation laïque à laquelle nous assistons et la stratégie des fondateurs de la laïcité. Là où nous recourons massivement à la loi, Ferry ne voyait que condamnation inutile. Là où nous exigeons une solution globale et simple, Ferry préconise une stratégie de la tolérance, de la patience et des petites victoires. Face à la question du voile, il n’est pas impossible que la stratégie la plus raisonnable soit le retour aux préconisations des fondateurs de la laïcité. Après tout, les problématiques éducatives se ressemblent et, si le contexte est radicalement différent, l’ampleur de la tâche est la même. Il s’agit de redonner sens à une promesse auprès des couches les plus défavorisées de la société. Redonner sens à une promesse, c’est-à-dire la délivrer, dans un monde en mutation profonde, en pleine transformation numérique.

Face à cette tâche, les fondateurs de l’école laïque avaient choisi une démarche de conviction et de petites victoires. C’est cette patience qui doit sans doute guider l’éducation nationale dans ce nouveau chantier lourd, complexe et de longue haleine qu’est la délivrance d’une promesse de promotion sociale pour les couches populaires aujourd’hui.

Article déjà publié surLe blog d'Eric Verhaeghe

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